John
Pier : Il n’est guère contesté que
les études narratives ont été transformées de manière profonde
par la narratologie des années soixante et soixante-dix et
que même si les concepts et les techniques d’analyse n’ont
cessé d’évoluer de manières fort divergentes, les esprits restent
marqués par l’idée, fort narratologique, que le récit forme
un système et que parmi les objets de la recherche est le souci
d’élaborer des méthodes permettant de mettre le système narratif
en relief. Quel littéraire, ces dernières décennies, ne s’est
pas interrogé, même de manière passagère, sur les rapports
entre voix et niveau narratif ? entre voix et focalisation ?
sur la structure de l’intrigue ? Il est néanmoins curieux
de constater que, contrairement à la mise en abyme, par exemple,
la métalepse, que vous avez introduit définitivement dans le
champ de la théorie narrative il y a plus de trente ans, est
restée un peu en marge des préoccupations des narratologues.
S’agit-il d’un oubli ? La métalepse serait-elle un simple
détail stylistique ? Ou bien pose-t-elle un problème pour
la recherche narrative ? Comment expliquez-vous l’émergence
relativement récente de l’intérêt pour la métalepse ?
Gérard Genette : Je pense
que la métalepse elle-même est un fait marginal (presque, comme
vous dites, un « simple détail », stylistique ou
autre) dans le champ des pratiques narratives, et, bien plus
généralement, des pratiques représentatives, artistiques ou
non : elle y fonctionne comme une transgression ludique
(entre la figure et la fiction, il y a le jeu), ce que n’est
pas au même degré la « mise en abyme », et encore
moins la simple représentation au second degré (« enchâssée »),
même si ces pratiques fournissent la plupart des occasions
de métalepse : pour franchir ludiquement un degré, il
faut évidemment qu’un degré ait été posé. La métalepse est
une pratique à la fois très particulière dans son procédé (ou
son processus spontané), et presque universelle dans son champ
de manifestation, parce que la représentation est elle-même
un fait universel, qui déborde largement le champ de la représentation
narrative, et même de la représentation artistique : le
plus banal fantasme peut être l’occasion d’une très sensible
métalepse en acte.
Pour
ma part, j’ai effectivement
rencontré la métalepse d’abord dans le champ narratif, où elle
faisait système avec d’autres figures narratives (analepse,
prolepse, etc.), et je m’en suis tenu là dans Discours
du récit par
nécessité de méthode, mais je voyais bien que son champ de
manifestation était beaucoup plus vaste, et c’est la raison
qui m’a poussé, trente ans plus tard, à y revenir, brièvement
et en désordre, en élargissant un peu mon horizon. Et je soupçonne
que « l’émergence d’intérêt » que vous observez en
général tient une part de sa raison de la multiplication relativement
récente des faits de métalepse hors du champ narratif, et même
du champ littéraire, entre autres dans le champ cinématographique.
Pour l’illusrer par caricature, je dirais volontiers que le
responsable de cette émergence s’appelle Woody Allen :
il n’est jamais malvenu pour une discipline scientifique de
se voir tirée de sa quiétude par un stimulus extérieur, fût-il
de l’ordre de la provocation malicieuse.
J P : Dans Discours
du récit vous proposez de traiter le
récit comme « l’expansion d’un verbe » et de considérer
un énonce du type « Marcel devient écrivain » comme « récit
minimal ». Mais dans Métalepse on lit que « La figure
est un embryon, ou, si l’on préfère, une esquisse de fiction » (p.
17). Pour ceux qui connaissent vos travaux, cette évolution
ne manque aucunement de cohérence, mais on se demande néanmoins
ce qui vous a amené à adopter cette conception nouvelle et
par quelles étapes cette évolution est passée. Il serait intéressant
de savoir, compte tenu de la conception « figurale » du
récit, si l’idée du récit minimal reste valable ou si elle
est à repenser dans un autre contexte.
G
G : La notion de « récit
minimal » est bien d’ordre narratologique, puisque cette
discipline, comme on le sait au moins depuis Propp, doit s’appliquer à toutes
les sortes de récits, y compris les plus élémentaires, et s’intéresser
aussi bien à la manière dont un récit de cette sorte (« Le
chat mange la souris ») peut s’étoffer par expansions,
catalyses, contributions, etc., qu’au fait inverse de « résumé » (« Marcel
devient écrivain ») d’un récit plus complexe, ou plus étendu.
Qu’une figure puisse être décrite comme l’embryon d’une fiction,
c’est une notion d’un tout autre ordre, qui concerne plutôt
une théorie de l’imaginaire : une métaphore (« Achille
est un lion »), si on la prend à la lettre, constitue évidemment
une petite fiction. Je ne suis donc pas très porté à « passer » sans
précautions de la première notion à la seconde, et je ne sais
trop encore ce que peut être une conception « figurale » du
récit.
J
P : Parmi les apports
essentiels de la narratologie, et ceci est un des grands
mérites
de Discours du récit, figurent des techniques de
description qui rendent l’analyse du récit vérifiable, permettant
d’éviter les écueils des interprétations subjectives ou idéologiques.
Mais dès votre première intervention sur la métalepse, vous
associez cette figure au fantastique et au merveilleux,
qui ne sont pas des propriétés textuelles objectives, et
dans Nouveau
discours du récit vous
suggérez que la métalepse « fonctionne comme une figure
de l’imagination créatrice » (p. 59). Dans votre ouvrage
récent vous allez plus loin encore, affirmant que la métalepse
déstabilise la « suspension volontaire d’incrédulité » (p.
23) pour produire « une simulation ludique de crédulité » (p.
25). Pour vous, il semble que l’accent tombe désormais sur
les effets du discours narratif, et non sur ses propriétés
descriptibles et leur classement. On se demande si cette évolution
ne change pas les enjeux de la narratologie, mais également
si les gains ne risquent pas en quelque sorte d’être payés
par des pertes…
G
G : Il me semble avoir
déjà un peu répondu à cette question. L’imagination créatrice,
et aussi l’imagination réceptrice, sont bien des effets, et
d’abord des causes, du discours narratif, en particulier fictionnel,
et de bien d’autres pratiques représentatives. S’intéresser à ces
causes ou à ces effets ne me semble pas de nature à changer
les enjeux de la narratologie, mais plutôt à s’occuper des
enjeux (entre autres) du récit lui-même. Le récit, bien évidemment,
n’a ni pour enjeu ni pour fonction de nourrir les activité descriptives,
analytiques et classificatoires de la narratologie, mais bien
de mobiliser l’imagination de son récepteur, et les effets
de métalepse mobilisent plus particulièrement des aspects
ludiques et/ou fantastiques de cet imaginaire.
J
P : Vous avez argumenté plus
d’une fois en faveur d’une narratologie restreinte, affirmant
que le champ propre de la narratologie est le récit, écrit
ou oral, le produit d’un acte de narration, et que l’extension
des catégories narratives vers le cinéma ou le théâtre, par
exemple, est en contradiction avec la spécificité du narratif.
D’autre part, vous avez intégré la métalepse à la narratologie
par le biais de la « métalepse de l’auteur »,
fruit de vos réflexions sur Dumarsais et Fontanier. Et pourtant,
votre dernier livre met en évidence de nombreuses manifestations
de métalepse au cinéma et au théâtre, démontrant bien que
la métalepse connaît des modalités qui dépassent la spécificité du
récit. Peut-on en conclure que la métalepse ouvre la voie
vers une autre narratologie, une narratologie comparée, par
exemple, ou qu’elle soulève des questions sur les possibilités
et les contraintes des différentes formes de représentations
artistiques ?
G
G : En parlant de « narratologie
restreinte », j’avais en tête le souci de dégager et
d’isoler
une notion relativement « pure » du récit verbal
(oral ou écrit), et le plus souvent du récit dit « littéraire » (même
si la distinction d’essence entre ce qui relève et ce qui
ne relève pas de la littérature n’a jamais été au centre
de mon propos et pour cause…), et même encore du récit « fictionnel »,
pour protéger cet objet de toute confusion avec quelques
autres. Si vous ajoutez à cela que je ne me suis occupé le
plus souvent que de ses structures formelles (mon
propos, comme l’affichait son titre, n’était que le discours du
récit), en laissant de côté les
structures thématiques étudiées par Propp et ses successeurs
(entre autres parce que ces structures-là ne me semblaient
pas spécifiques de leurs expositions narrative, comme le
montraient bien les études de Souriau sur la thématique dramatique,
et de bien d’autres sur son homologue filmique), cela fait
au moins quatre restrictions de champ emboîtées, dont le
motif était évidemment
d’ordre méthodologique. Mais laisser de côté, ou mettre entre
parenthèses, un ou plusieurs objets ne signifie évidemment
pas qu’on en conteste l’existence, ni même la pertinence.
Je ne sais si l’étude, évidemment nécessaire, de tout ce
qu’a
laissé à d’autres la narratologie (très) restreinte de Discours
du récit
justifie l’emploi du terme « narratologie comparée » la
comparaison est toujours très utile , mais je ne pense pas
qu’il faille chercher là une voie en direction d’une narratologie généralisée.
Je me méfie beaucoup de l’impérialisme et même simplement
du militantisme disciplinaire : je préfère la coexistence,
si possible pacifique, entre plusieurs disciplines (par exemple,
proches mais distinctes de la nôtre, la dramatologie ou la
filmologie).
J
P : Il semblait il y
a peu de temps que l’âge d’or de la narratologie était une
chose du passé, que la théorie et la critique littéraires avaient
d’autres chemins à poursuivre. Pourtant, on témoigne depuis
un certain temps à un renouveau des recherches dites « narratologiques » qui
ne sont héritières ni du structuralisme ni du post-structuralisme,
mais sont réparties sur des bases et des objectifs différents,
parfois fort divergents entre elles. Existe-t-il entre la narratologie
des origines et celles oui, celles d’aujourd’hui des liens
de continuité ? La réflexion sur la métalepse serait-elle
un exemple parmi d’autres de pistes d’interrogation qui vont
dans le sens de l’avenir ?
G
G : Je ne sais pas si
la narratologie a vraiment connu un « âge d’or » (notion
toujours rétrospective, et comme telle largement illusoire),
et je pense qu’il reste assez de pain (et peut-être de savon)
sur cette planche pour occuper encore bien des chercheurs.
Mais je suis aujourd’hui, et depuis longtemps, trop ignorant
de ces travaux pour hasarder une hypothèse sur la relation,
de continuité ou non, entre leurs différentes phases. Ce qui
me semble certain, c’est que la critique et la théorie littéraires
ont toujours eu d’autres chemins à poursuivre
que ceux de l’analyse du récit, et je me rappelle en avoir
suivi quelques-unes avant et après ma rencontre (ponctuelle
et presque fortuite) avec l’objet narratif : mon champ
de travail n’a pas été la seule narratologie, mais la poétique
en général, et même, plus généralement, la théorie de l’art,
et même, plus généralement encore, l’esthétique. Je ne prétends
pas ainsi prêcher d’exemple, mais je pense qu’une discipline
doit se garder tout autant de trop s’enfermer dans son objet
spécifique que de vouloir annexer celui des autres. Quant à la
réflexion sur la métalepse, je ne crois pas qu’il faille la
charger de fonctions dont le poids risquerait fort de l’écraser :
encore une fois, la métalepse est une plaisante exception qu’il
faut se garder d’ériger trop vite en nouveau paradigme ;
c’est un jeu captivant, mais ce n’est qu’un jeu.