par
Raphaël Baroni
Raphaël
Baroni : Dans L’œil
sociologue et la littérature, vous reprenez et vous fusionnez
une quinzaine d’articles inédits ou parus en revues, dans le but
d’illustrer les apports de l’approche sociologique appliquée à
la chose littéraire, en privilégiant notamment la sociologie d’inspiration
bourdieusienne, qui constitue votre horizon théorique depuis bientôt
une dizaine d’années. Ce qui me frappe au premier abord, malgré
les matériaux disparates qui composent votre recueil, c’est l’étonnante
unité de vue qui caractérise cet ouvrage, et qui rend accessible
une pensée complexe, qui a souvent, par le passé, donné lieu à
bien des polémiques et à bien des malentendus. D’un côté, vous
dressez un bilan clair et nuancé des travaux que Pierre Bourdieu
a consacrés au « champ littéraire », et vous indiquez
de nouvelles voies permettant de surmonter certaines critiques
qui lui ont été adressées, notamment en direction de la socio-poétique
d’Alain Viala (ce dernier étant soucieux de ne pas négliger l’aspect
formel des textes). On constate, dans vos écrits, un souci constant
de ne pas réduire les singularités d’une œuvre, d’un auteur ou
d’une lecture, mais au contraire de les éclairer en les resituant
dans un contexte social, au sein des tensions spécifiques qui
définissent lieu qu’ils occupent dans le champ des productions
symboliques. Ce souci d’articuler, sans la réduire, la singularité
d’un texte avec la société à partir de laquelle il émerge est
parfaitement éclairée par une citation de Lanson, à laquelle vous
vous référez à plusieurs reprises et qui apparaît finalement comme
le fil rouge qui relie l’ensemble de vos études : « l’écriture
est un acte individuel, mais un acte social de l’individu
[1] ». Pourriez-vous revenir sur cette « marge
de manœuvre » que l’on retrouverait aussi bien dans la « posture »
d’un auteur que dans son style, dans le recours à un genre particulier,
etc. ? Et notamment, quelle part de stratégie consciente
voyez-vous dans cet « espace transitionnel entre l’individu
et le collectif » (p. 65) ? N’est-ce pas précisément
sur cette frontière entre action consciente et habitus inconscient
que se joue la question de savoir si l’œil sociologue présente
un regard « cynique » ou « réducteur » sur
le fait littéraire ?
Jérôme
Meizoz : Absolument, et Lanson
l’a dit avec finesse dans la conférence qu’il a prononcée en 1904
devant Durkheim. Pour des raisons idéologiques, au fond, tout
le débat sur les approches sociologiques de la littérature tourne
autour de la liberté, « marge de manœuvre », de la singularité,
etc. Les littéraires héritent d’une anthropologie romantique du
génie individuel, et les sociologues lui préfèrent des versions
holistes. D’où le malentendu perpétuel, alors que nous parlons
d’un objet identique, mais découpé et envisagé selon différentes
modalités. Sans doute est-ce parce que j’ai étudié les deux traditions
je suis “littéraire” de formation, et sociologue sur le tard
que je suis sensible au lieu où s’entrecroisent « l’individuel
et le social », si cette dichotomie a un sens quelconque.
J’ai donc observé des cas empiriques où ce lieu est thématisé,
visible. Ainsi de la réécriture des proverbes chez les surréalistes :
les poètes injectent de l’individuel dans un énoncé gnomique collectif,
modifient ainsi son genre, sa visée, sa situation dans le champ
de réception, etc. Il y a donc des « interventions »
constantes qui s’emparent des codes présents dans le champ littéraire
pour les actualiser en les déviant. De même avec le poème « Liberté »
(1942) d’Eluard, rédigé en pleine guerre mondiale sous la plus
grande contrainte éditoriale, censoriale, économique, etc. Eluard
parvient à détourner la censure par la structure même de son texte
suspensif.
Enfin,
il m’a semblé qu’aux marges de manœuvres laissées par le champ,
il faut ajouter deux phénomènes centraux, l’acte d’écriture et
ce que je nomme la « posture » d’auteur. L’acte d’écriture,
comme Starobinski l’a montré dans La Relation critique
(1970), n’est pas pure reproduction, mais aussi, action sur soi-même
et sur le champ. Il implique un positionnement dans le champ littéraire,
par le recours à un genre, un style, des motifs. Quelles que soient
les contraintes cadres, chaque prise de parole impose une scénographie
spécifique, une manière d’entrer dans le langage. La scénographie
de l’énonciation, selon l’expression de Dominique Maingueneau,
peut transgresser les routines du champ littéraire, et faire émerger
de nouvelles formes. Je pense à des auteurs comme Céline, Ramuz,
par exemple, et à leur exploration des effets d’oralité. Ensuite,
la « posture », ou la présentation de soi de l’auteur
en situation d’écrivain : celle-ci est une construction qui
renégocie la « position » de l’auteur dans le champ.
On occupe une position, mais on peut adopter des postures diverses
à cet égard, ce qui permet de comprendre que tous les auteurs
en situation analogue ne produisent pas les mêmes œuvres. L’enjeu
de la notion de « posture » que j’ai développée à partir
de l’exemple de Rousseau la posture du « gueux » chez
Rousseau a joué un rôle considérable est qu’elle se situe à
l’interface entre les institutions littéraires et l’acte singulier.
RB :
Au fond, l’obligation de penser cette articulation entre
l’individuel et le collectif, ce nœud qui pose généralement tant
de problèmes épistémologiques à la sociologie, n’est-ce pas précisément
ce qu’apporte de plus intéressant en retour, pour la théorie sociologique
elle-même, l’application de l’œil sociologue à ce terrain
particulier qu’est la littérature ? Car la spécificité du
champ littéraire, par rapport à d’autres espaces de l’activité
sociale, c’est d’être peuplé de textes, c’est-à-dire d’archives
plus ou moins attestées et figées par le processus éditorial,
qui permettent une étude détaillée des actions humaines dans leur
singularité. Si je prends par exemple les propos polémiques de
Michel Houellebecq que vous évoquez, il me semble qu’ils auraient
très bien pu passer pratiquement inaperçus dans une conversation
courante, ou du moins qu’il aurait été très difficile de les interpréter
d’un point de vue sociologique. Mais l’existence (inter)textuelle
des discours que vous analysez permet une réflexion poussée sur
la manière dont un individu se situe et se positionne au sein
d’un faisceau complexe de tensions qui ont une dimension à la
fois sociale et historique.
JM :
Effectivement, rien ne distingue les propos d’Houellebecq d’un
cynisme cultivé audible dans n’importe quel lieu à la mode. Par
contre, le fait que cela soit imprimé, et que ces propos renvoient
intertextuellement à de vieux débats, sur l’Islam par exemple,
ou sur la libération sexuelle, leur donne un autre statut. D’autant
que Houellebecq maintient une position ambiguë quant au sérieux
de ses opinions, allant jusqu’à reprendre à son compte les opinions
fictives de ses personnages… Le jeu fait apparaître ici la frontière
juridique entre fictionnel et factuel, et révèle les manières
dont les écrivains pragmatisent leurs discours, selon la situation.
On a tellement coutume, depuis le 19e siècle, que le
discours littéraire soit dé-pragmatisé, c’est-à-dire donné comme
à-ne-pas-prendre-au-sérieux, que lorsqu’il imite des opinions
publiquement exprimées, le scandale n’est pas loin.
RB :
D’un autre côté, n’y a-t-il pas quelque chose de contradictoire
avec l’approche sociologique que de restreindre d’entrée votre
champ d’investigation à l’espace littéraire, en acceptant ainsi
cette naturalisation d’une frontière dont les travaux de
Bourdieu, de Bally ou de Bakhtine ont contribué à démontrer le
caractère historique et construit ? Vous rappelez d’ailleurs
que Pierre Bourdieu appelait à rompre avec l’« idéologie
linguistique » de Saussure et il soulignait que le champ
littéraire jouait un rôle central dans la régulation du « marché
linguistique » en servant « d’étalon de valeur pour
les locuteurs ordinaires » (p. 68-69). Du côté de l’analyse
du discours, par exemple, un présupposé majeur est que les textes
littéraires ne sont pas une classe à part des faits de langue,
mais qu’ils doivent au contraire être traités sur des bases semblables
(c’est-à-dire sans faire l’économie d’une analyse contextuelle
notamment) sans pour autant masquer certaines caractéristiques
singulières. De quelle manière l’approche sociologique qui est
la vôtre fait-elle bouger les frontières de la littérarité, tout
en restant par ailleurs centrée sur des questions spécifiquement
littéraires ?
JM :
Il y a là assurément une tache aveugle liée à ma formation littéraire.
Mes objets d’étude, institutionnellement, ont été des textes désignés
comme littéraires. Je soupçonne cette frontière, certes, et dans
mon livre j’en signale l’arbitraire en commentant la construction
du canon scolaire. Mais la plupart de mes objets demeurent dans
ce domaine, sans doute du fait de mon insertion institutionnelle
au sein d’un département de littérature. Ce n’est qu’en collaborant
avec des linguistes, comme Jean-Michel Adam à l’Université de
Lausanne, et en m’initiant aux méthodes de l’analyse des discours
(Maingueneau, Charaudeau), que j’ai élargi, et avec quel profit,
ces frontières, pour considérer les textes littéraires comme des
traitements particuliers, à production et réception, de genres
et de formes présents dans tout le champ linguistique. On gagne
d’ailleurs beaucoup à étudier les genres et les formes littéraires
en observant ce qu’ils font de la réserve inépuisable de la parole
et de ses formes ordinaires, comme Charles Bally le suggérait
dès le début du siècle dernier.
RB :
Il me semble que votre œil sociologue propose une vision
de la littérature dans laquelle le point focal reste centré essentiellement
sur la question de la valeur (ou plutôt des valeurs). La perspective suivie serait donc verticale,
elle mettrait en évidence une hiérarchie différentielle des
œuvres, des genres, des styles et des auteurs au sein du champ
littéraire et, par extension, un espace de tensions et de luttes
de pouvoir. En d’autres termes, si je reprends le titre d’un article
de Dufays, on constate que « lire, c’est aussi évaluer [2] », mais également, sur un
plan poétique, qu’écrire, c’est aussi se positionner, lutter pour
accumuler un certain prestige, un capital économique ou symbolique,
viser à établir ou à maintenir une position dominante dans le
champ en fonction d’objectifs propres et d’une position objective.
Ce point de vue peut d’ailleurs être élargi aux activités des
critiques et des théoriciens de la littérature, dont la neutralité
apparente n’est souvent qu’une façade ou un vœu pieux : j’avais
moi-même, dans un article récent qui avait largement profité de
vos conseils, constaté la difficulté, chez les narratologues structuralistes,
de prendre en considération, dans les années 1960-1970, certains
« effets poétiques », comme le suspense, la curiosité
ou la surprise, parce que les valeurs naturalisées, au sein du
champ littéraire de l’époque, repoussait ces techniques dans sa
périphérie, les déclassait comme des « effets paralittéraires [3] ».
Au
fond, votre position de sociologue de la littérature par rapport
à ces valeurs vous conduit-elle à tenter de prendre du recul de
façon à dénaturaliser la « fétichisation » des textes
littéraires (ce que vous semblez faire dans la dernière partie
consacrée à l’institution des prix littéraires, que vous décrivez
comme une « fabrique du fétiche ») ou, au contraire,
cherchez-vous à adopter une position militante qui tenterait de
défendre certaines valeurs ou certaines œuvres provisoirement
déclassées ? (Il me semble que vous assumez cette dernière
posture, lorsque vous défendez la valeur de Ramuz au sein des
lettres françaises.)
JM :
Quant à la « valeur » et aux jugements sur la valeur
dans le champ littéraire, ma position n’a rien de très original.
Après Bourdieu, je considère que la valeur est un enjeu de luttes
dans le champ, et que chaque écrivain propose ou impose des formes
dignes de valeur, reçues et jugées ensuite par d’autres. Ce qui
me conduit à considérer la circulation de la valeur dans l’espace
littéraire comme un phénomène de fétichisation, lié aux intérêts
de certains groupes lettrés. L’analyse est ici de type marxiste
classique, mais Bourdieu y ajoute la dimension de la « violence
symbolique » à savoir l’imposition et l’intériorisation,
par tous les participants du champ, de catégories et de critères
de valeur, définis en fait par un groupe restreint. Si seuls les
lettrés peuvent dicter la valeur littéraire, les frontières du
littéraires auront d’autres courbes que celles d’un champ littéraire
dessiné par le pouvoir politique, ou par des jurys de lecteurs
ordinaires… Tout cela incite à la plus grande prudence de jugement.
Cependant, en tant que critique, je ne me cache pas que j’ai (même
minime) un pouvoir sur l’objet, et donc que je me situe à son
égard. Le choix d’un objet d’étude (tel auteur plutôt que tel
autre), d’une période, d’un genre, est un choix sociologiquement
situé, et qui porte sa part de responsabilité. La neutralité du
critique peut tout au plus concerner les procédures quantitatives
du stylisticien, mais l’option de départ demeure toujours prise
dans les enjeux du temps.
La
manière dont je donne à lire un auteur (par exemple, ma réhabilitation
de Ramuz en France dans Ramuz, Passager clandestin des Lettres
françaises, 1997) n’est donc pas neutre, et j’assume en quelque
sorte l’aspect militant du choix d’objet, non de son traitement.
A lire Ramuz en congruence avec les romanciers français de son
époque, il me semblait qu’un francocentrisme aveugle avait oblitéré
l’intérêt de cette œuvre, pourtant au centre des débats du roman,
à la fin des années 1920. Restituer ces débats, et montrer l’impact
particulier de ce point de vue externe apporté par Ramuz, ce n’est
pas forcer sa valeur, c’est rappeler des débats littéraires et
leurs conséquences créatives (Céline a été marqué par Ramuz en
1929, comme Giono d’ailleurs) occultés par les histoires littéraires
nationales.
RB :
Tenant apparemment compte du reproche qui vous avait été fait
par Jérôme David dans un entretien que vous reprenez dans ce volume,
il me semble que vous n’avez pas hésité cette fois-ci à mettre
en scène les tensions institutionnelles au sein desquelles se
situent vos propres travaux, notamment lorsque vous choisissez
de nous livrer votre réponse aux critiques peu amènes que le professeur
Daniel Sangsue (Université de Neuchâtel) vous avait adressées,
à vous et à Daniel Maggetti. Au fond, il est piquant de constater
qu’un discours qui s’attache, entre autres choses, à décrire les
rapports de pouvoir au sein de l’institution littéraire et académique,
donne lieu à des échanges aussi polémiques. Cela ne fait que confirmer
les mots de Bourdieu qui comparait la sociologie à « un sport
de combat [4] ».
Comment faut-il interpréter les très fortes résistances qui existent
encore, au sein de l’institution universitaire, face aux théories
de Pierre Bourdieu, notamment quand il traite du champ littéraire ?
Il me semble qu’au danger du réductionnisme, vous opposez le profit
que l’on peut tirer, dans l’enseignement de la littérature, d’une
lecture qui opère un décloisonnement des textes, qui redonne une
pertinence contextuelle, historique et sociale aux œuvres littéraires…
JM :
Quand des formalistes accusent la sociologie littéraire de réductionnisme,
je me demande où est la paille et où est la poutre… D’abord, il
faut dire qu’en dix ans les choses ont beaucoup changé. Au début
des années 1990, dans le sillage de la comète structuraliste,
on était très hostile à la sociologie littéraire de Bourdieu,
taxée de matérialisme vulgaire, d’ignorance des formes, etc. Elle
était perçue comme une théorie marxiste du reflet, ce qu’elle
n’est pas. Depuis, les choses ont évolué : d’une part, des
travaux importants comme ceux de Gisèle Sapiro (La Guerre des
écrivains, 1999) ont affiné le modèle de Bourdieu. De l’autre,
l’ensemble de la critique universitaire est revenue peu à peu
au sujet et à l’historicité, et partant au social. Aujourd’hui,
considérer sociologiquement la littérature n’est plus scandaleux
dans nos départements. Les résistances tiennent à des réflexes
de conflits d’école : Bourdieu a formulé très agressivement
sa théorie, contre les « formalistes », notamment. Il
ne faut pas négliger la rage froide qui s’exprime dans Les
Règles de l’art, et qui a rendu ce livre émotionnellement inacceptable à ceux-là même
qui auraient pu s’en laisser intellectuellement convaincre. Ceux-ci
se sentent méprisés ou mécompris, et ils se défendent. En quoi
il n’ont pas tort, car Bourdieu a aussi largement caricaturé les
postulats des formalistes ! En ce sens, je peux comprendre
plusieurs des objections tout à fait pertinentes de D. Sangsue
à notre étude sociologique de l’écrivain Rodolphe Töpffer (1799-1846).
Mais j’ai été heurté par le ton de son intervention, qui situait
soudain le débat sur le plan des « postes » universitaires,
c’est pourquoi je lui ai répondu, très poliment d’ailleurs.
RB :
La multiplication des études singulières que vous proposez dans
votre ouvrage permet de prendre la mesure du « rendement »
de l’œil sociologue sur la littérature et des divers « angles
d’attaque » qu’il rend possible : vous traitez aussi
bien du style d’un auteur, d’un genre poétique, de la posture
auctoriale, qu’elle soit verbale ou non-verbale, ou encore des
réceptions critiques des œuvres ou des prix littéraires qui les
consacrent. Ne pensez-vous pas cependant que, parmi ces différents
objets d’étude, les genres sont d’une nature particulière, justement
par le fait qu’ils sont d’emblée des généralisations, des phénomènes
collectifs et institutionnels ?
JM :
Je tenais à composer un volume qui allie des parties théoriques,
consacrées aux approches sociologiques de la littérature, ainsi
que des études de cas, inspirées de ces mêmes théories. Ceci parce
que je crois que la théorie et l’analyse littéraire empirique
gagnent à une constante dialectique. Je voudrais éviter de fétichiser
une théorie et donc de la figer (celle de Bourdieu par exemple).
Plutôt la faire évoluer souplement selon le texte étudié. C’est
pourquoi à chaque texte que j’analyse, et j’ai choisi d’aborder
plusieurs genres, l’angle du regard sociologique (d’où le titre
du livre) est différent.
Le
point commun de toutes ces études consiste en quelques postulats :
que le texte est un objet de part en part social, historique,
qu’il s’inscrit dans une histoire des formes à laquelle des «auteurs»
viennent imprimer des dérivations, qu’il faut donc l’étudier sans
le séparer de son contexte. J’essaie d’être attentif à la manière
dont la singularité littéraire (censée s’exprimer dans le « style »)
se construit par une négociation avec le monde des lettres et
ses enjeux spécifiques.
Quant
aux genres, effectivement, je prends de plus en plus conscience
qu’il s’agit là de phénomènes situé justement à cet interface
entre l’individuel et le collectif où j’essaie de tenir mon regard.
Ainsi les genres sont indiscutablement à la fois des institutions
sociales en tant que corps de normes plus ou moins explicites
et réitérables ; en outre, ils sont des formes, et relèvent
d’une histoire des formes, transformées tant par les auteurs que
les éditeurs et les lecteurs. Tout choix générique est une adoption
des possibles du champ, mais permet en même temps, par un positionnement
énonciatif, une remise en jeu de la norme dans une actualisation
singulière.
RB :
Cette question des genres soulève, il me semble, une autre question :
ne pensez-vous pas que votre point de vue, centré sur la valeur,
ne peut penser le phénomène de la généricité qu’au sein d’une
hiérarchie des genres, et non, sur un plan horizontal,
comme un simple principe de distinction ou de classification entre
différentes sphères d’activités communicationnelles ? Il
me semble que les travaux de Bakhtine, que vous citez à plusieurs
reprises, ont sur ce point une plus grande extension que ce que
permet de penser l’approche bourdieusienne… Pour le chercheur
russe, comme pour les théoriciens de la discursivité, les genres
sont avant tout des schèmes qui permettent d’expliquer « l’intelligence
réciproque entre les locuteurs
[5] » en fondant certains horizons d’attente particuliers
dans certaines sphères d’activité données, et pas uniquement des
outils servant à établir la valeur d’un discours sur une échelle
des genres.
JM :
Je suis pleinement d’accord. Les genres ne sont pas que des classements
de légitimité, mais aussi des procédures qui régulent une communication
adéquate. Quand Bakhtine réclame une « stylistique sociologique »
il propose d’envisager aussi bien les choix génériques que les
formes stylistiques comme une négociation dialogique et communicationnelle,
un savoir-faire. Bourdieu n’a pas peut-être pas été bakhtinien
jusqu’au bout, même s’il a fait publier Le Marxisme et la philosophie
du langage en français (1977) : il a été obnubilé par
les luttes pour la valeur, et a laissé dans l’ombre le rôle fonctionnel
indéniable des codes génériques.
RB :
Cette question sur la fonction communicationnelle des genres m’amène
à vous en poser une autre, plus générale : ne pensez-vous
pas qu’il existe un autre « œil sociologue », moins
immédiatement focalisé sur la question (que j’ai définie comme
« verticale ») des valeurs, mais sur celle (que
l’on pourrait situer sur un plan « horizontal ») des
principes qui permettent aux individus de coopérer adéquatement
en vue d’éviter des « collisions », des malentendus
perpétuels ou des erreurs interprétatives. Il s’agirait, pour
cet œil sociologue, de définir l’écriture littéraire, par exemple,
non pas comme s’intégrant à un espace tensif structuré
par une « lutte de pouvoir » permanente (présupposé
qui se retrouve dans la plupart des approches marxistes il me
semble) mais en tant qu’elle est également liée à des normes partagées
qui sont aux fondements de l’ordre social et des conditions d’intelligibilité
des actions et des productions humaines. Dans ce champ « pacifié »
(ou « coordonné »), l’analyse porte davantage sur les
termes d’un contrat ou sur les rôles joués à l’intérieur d’une
« mise en scène » du quotidien, plutôt qu’elle ne se
centre sur les termes d’un conflit. Je suppose que vous voyez
poindre, derrière la référence bakhtinienne, l’approche interactionniste
d’Erving Goffmann par exemple, ou les travaux de Henri Paul Grice
[6] , dont certaines propositions ont été adaptées au discours
littéraire, notamment par le biais des théories sémiotiques de
la coopération interprétative
[7] et par les travaux mettant en avant les notions de « pacte »
d’écriture et de réception [8] .
JM :
Je n’ai rien contre les notions de pacte et de contrat, ni contre
une lecture « coordonnée » des propositions du champ
littéraire. Sans doute la lecture agonistique des marxistes, dont
hérite Bourdieu en partie, a-t-elle rendu invisible la dimension
de coopération présente dans tout échange littéraire. Le point
de vue tensif a sa tache aveugle, une fois encore. La question
qui se pose est de savoir comment ces deux dimensions (agonistique
ou coopérative) interagissent et laquelle des deux joue le rôle
le plus décisif, a le plus de poids. Je n’ai pas de réponse, mais
je me défie d’une vision du contrat (de lecture, par exemple)
qui en ferait d’emblée un accord harmonieux. La lecture « réaliste »
de Stendhal à Balzac puis Flaubert, n’a pas eu d’emblée l’aspect
de naturalité qu’elle a pour nous. Il y a eu des conflits extraordinaires,
des procès sur l’« affreux réalisme » de Flaubert, dixit
le procureur Pinard en 1857, et il a fallu des générations pour
qu’un lectorat élargi y accède.
Les
pactes ou contrats, dans le monde social en entier, sont l’aboutissement
calcifié de débats houleux, que l’histoire littéraire tend à effacer
pour ne retenir que la vision des vainqueurs… C’est pourquoi j’ai
traité des auteurs perçus comme mineurs, par exemple Ramuz ou
Henry Poulaille : c’est justement ces auteurs qui font apparaître
toutes les tensions cachées.
RB :
Dans une discussion récente, Dominique Maingueneau [9] , qui s’intéresse également de près au contexte littéraire, me suggérait qu’il y avait peut-être un point
commun entre l’approche bourdieusienne et la psychanalyse :
leurs points de vue seraient virtuellement irréfutables. Si je
comprends correctement cette affirmation, on pourrait dresser
un parallèle entre, d’une part, le « patient » qui s’oppose
au diagnostic de son analyste et ne fait par cette réaction que
confirmer le verdict en faisant montre d’une résistance symptomatique
et, d’autre part, un auteur dont l’attitude, modeste ou désintéressée,
trahirait en fait une posture visant à assurer la légitimité de
son discours et à défendre de ce que Bourdieu appellerait un « capital
symbolique ». Au fond, même si l’auteur se défend de s’insérer
dans une quelconque stratégie posturale ou lutte de pouvoir, il
ne fait qu’adopter une posture spécifique faisant partie du faisceau
des possibles offerts par le champ.
Vous
l’avez parfaitement montré en analysant par exemple la posture
adoptée par Rousseau, et notamment la relation polémique qu’entretient
ce dernier avec Voltaire. En ce qui concerne Houellebecq, il me
semble que votre analyse (mais cela reste plus ou moins implicite)
conduit à interpréter ses propos polémiques comme visant à manipuler
l’espace médiatique de manière à augmenter ses ventes. Vous précisez
d’ailleurs que vous laissez de côté, « par décret »,
les opinions politiques de l’auteur, qui ne vous intéressent pas
« dans tous les sens du terme » (p. 203) et qui resteraient
de toute manière inaccessibles à l’analyse. Pourtant, je ne suis
pas sûr de vous suivre quand vous suggérez que Houellebecq ne
fait que jouer un rôle, comme si ce qu’il exprimait avait été
généré davantage par le narrateur fictif de son roman que par
l’énonciateur réel qu’il incarne. Vous écrivez : « Autrement
dit, l’auteur pseudonyme se met à la traîne de sa fiction :
la posture "Houellebecq" consiste à rejouer machinalement
dans l’espace public, le personnage d’antihéros aux propos "socialement
inacceptables" auquel il délègue la narration. Par un étrange
renversement, la conduite de fiction (les propos du narrateur)
précède ici la conduite sociale (ceux de la posture auctoriale)
et semble la générer. » (p. 202) Je ne suis pas sûr qu’il
soit si facile de se débarrasser de « l’auteur biographique »
et de son point de vue tel que l’on peut, au moins hypothétiquement,
le reconstruire et le comprendre. Le narrateur fictif est bien
la création de l’auteur, et non l’inverse, il n’est donc pas complètement
illégitime de supposer qu’il pourrait être « à l’image de
son créateur ». Pensez-vous malgré tout, qu’un tel glissement
est le symptôme d’une relative et récente « perte d’autonomie »
du champ littéraire ?
JM :
Je ne nie pas que le narrateur d’Houellebecq soit la créature
de son auteur, et non l’inverse. Je mets seulement en évidence
le fait que Houellebecq publie d’abord des propos par le biais
d’un narrateur fictif, propos idéologiquement dérangeants mais
circonscrits à la fiction, puis il les re-pragmatise en les prenant
à son compte d’auteur sur un plateau de télévision. Lorsque Houllebecq
dit qu’il pense comme son narrateur, il franchit la frontière
de l’acceptable fictionnel et fait des opinions qu’il professe
une position publique. Je ne cherche pas à me débarrasser de l’auteur
biographique, en étudiant les choses ainsi, je dis simplement
que dans ce jeu énonciatif entre un narrateur fictif et une « posture »
d’auteur telle que l’a construite Houellebecq, notre accès au
for intérieur de l’auteur biographique est rendu quasi impossible.
En fait, je dissocie la posture (instance auctoriale dans le texte)
de l’auteur civil (hors texte), autorisé en cela par le jeu du
pseudonyme, car Houellebecq en est un. En tant qu’interprète,
nous pouvons relever ce jeu (très marqué par le contexte médiatique)
et tenter de comprendre ce qu’il signifie. Je ne prétends pas
que Houellbecq veut, par exemple, assumer le capitalisme éditorial
en livrant des ouvrages scandaleux. La seule chose que je vois,
c’est que la « posture » Houellebecq signale ce jeu
là de manière cynique, alors même que l’intérêt économique pur
est le tabou absolu du champ littéraire, où l’on associe les grandes
œuvres au désintéressement esthétique.
Maintenant,
qu’il y ait perte d’autonomie du champ littéraire, de plus en
plus régi par le champ économique (nouvelles politiques éditoriales),
cela me semble très clair. Je ne sais si Houellbecq met en scène
cela dans sa « posture » pour s’en moquer ou pour le
déplorer, et au fond je m’en fiche. Ce qui compte, c’est que son
jeu énonciatif fait entrer cette question dans le champ littéraire.
RB :
Pourtant, n’y a-t-il pas tout de même un danger de réductionnisme
quand on en vient à analyser une œuvre ou un discours en se référant
fondamentalement à une lutte en vue de faire fructifier, sur un
plan matériel ou symbolique, la valeur d’un texte ? Peut-être
Michel Houellebecq pense-t-il réellement ce qu’il dit au sujet
au sujet des religions monothéistes, et peut-être juge-t-il nécessaire,
d’un point de vue éthique, de partager ce point de vue, aussi
polémique et discutable soit-il, avec d’autres membres de la société
civile… Prenons un autre exemple, peut-être un peu moins polémique :
si l’on considère les choix stylistiques et d’un auteur comme
Jorge Semprun [10] , quand ce dernier se trouve confronté au problème de narrer
l’inénarrable (ou plutôt ce qu’il craint être inécoutable ou illisible),
ne peut-on pas supposer que les critères d’analyse pertinents
pour interpréter son acte d’écriture ne se situent par sur l’échelle
des valeurs (symboliques ou économiques), mais sur celle des nécessités
existentielles, sur la recherche d’un accord entre un besoin impérieux
de témoigner et les limites des formes esthétiques dont il dispose
pour le faire ?
JM :
Je crois n’avoir jamais réduit les motivations littéraires à du
profit symbolique et économique. Simplement, quelles que soient
les motivations intimes, une fois l’œuvre en circulation dans
le champ, elle participe, qu’elle le veuille ou non, à ces enjeux.
Ce qui ne signifie pas pour autant stratégie cynique, calcul,
etc. La notion d’habitus n’est pas finaliste.
RB :
Pour conclure, cet ouvrage, succédant à une récente monographie
que vous avez consacrée à Jean-Jacques Rousseau (Le Gueux philosophe,
édité chez Antipodes), dresse un bilan partiel des recherches
que vous avez menées jusqu’à présent dans le domaine de la sociologie
de la littérature. Est-ce que vous pouvez nous faire part de vos
projets futurs et des voies qui vous semblent actuellement les
plus fécondes pour exercer votre point de vue de sociologue ?
JM :
Je continue à travailler sur les « postures » d’auteur,
sur la représentation de soi de l’auteur dans le texte. Par exemple,
je réfléchis à une polémique dans la NRF de juillet 1933 à propos
d’un compte-rendu de Cingria sur Trotsky. Ce texte, qui réinvente
complètement et polémiquement le genre de la note de lecture,
va mettre en émoi tant Gide que Paulhan, à cause des contraintes
politiques pesant sur la revue. C’est un cas exceptionnel où analyser
la posture d’auteur, la transgression du genre, et l’effet de
réception.
Grâce
à l’analyse des discours, depuis un an au moins, j’ai progressé
dans la manière de concevoir le texte comme un discours situé,
par rapport à des genres courants, à un public, un « interdiscours » social
coexistant. A l’Université de Lausanne existe une excellente équipe
pluridisciplinaire qui réfléchit à ces choses, autour de Jean-Michel
Adam notamment. Les instruments des linguistes sont ici précieux
pour caractériser les phénomènes de positionnement par l’énonciation,
sans retomber dans une conception peu fine de l’auteur biographique.
L’énonciation littéraire est fort complexe, j’ai senti le besoin
de préciser mes instruments descriptifs.