Ouvrage collectif : "Maîtres et Disciples". Appel à contributions

Les funambules de l’affection

Selon George Steiner , être maître suppose de nombreux privilèges : celui de réveiller chez autrui des pouvoirs et des rêves qui dépassent les siens, lui transmettre l’amour de ce que l’on aime, faire de son présent intérieur son avenir. La relation entre "maîtres et disciples" se présente comme une épreuve dont l’enjeu, pour les deux partis, est la construction d’un "soi meilleur". Essentiellement ressentie comme une relation intergénérationnelle, elle embrasse une gamme variée de sentiments et d’états traduisant l’évolution du disciple jusqu’à l’achèvement de sa formation et sa séparation d’avec son maître. Respect, admiration, vénération, mais aussi doute, contestation, rejet, trahison : autant de variations sur la notion d’imitation qui fonde cette relation spécifique. Dépositaire d’un savoir, d’une expérience, voire d’une sagesse, le maître, en effet, apparaît d’abord comme un modèle à imiter. Mais jusqu’à quel point ? Comme le maître doit se préparer à la dissidence de son disciple, le disciple doit se préparer à se retrouver seul, prêt à prendre le relais auprès des générations à venir .

Dans l’essai qu’il a consacré à ce qu’il appelle "la participation affective", Nature et formes de la sympathie - Contribution à l’étude des lois affectives, le philosophe Max Scheler s’emploie à classer les phénomènes de "sympathie" en quatre groupes distincts : les sentiments éprouvés en commun, la contagion affective, l’identification affective et la sympathie proprement dite. Cette répartition résulte de la distinction qu’il opère entre l’"imitation" d’autrui et la "compréhension" d’autrui. Ou encore entre l’"empathie" (die Einfühlung) et la "sympathie" (das Mitgefühl) : le premier terme porte une aspiration à l’identification que le second ne porte pas. Scheler les oppose donc et souligne qu’en tant qu’elle repose sur un comportement mimétique, c’est-à-dire élémentaire, l’empathie, à la différence de la sympathie, ne possède aucune valeur morale ou spirituelle. Comprenons ici : formatrice.

Platon fut l’un des premiers à le souligner dans Le Banquet : "enseigner" n’est pas "fusionner" et l’efficacité philosophique du rapport entre l’enseignant et l’enseigné dépend tout autant de l’affection qui les unit que de la distance qui les sépare. Le bel Alcibiade, on s’en souvient, s’en plaint à Agathon : il s’est réveillé un matin aux côtés de Socrate tel que s’il avait dormi avec son père ou son frère aîné. La nécessité de cette distance est donc au cœur de la pensée éducative et a été posée avec autant d’acuité par les philosophes païens que les hommes de Dieu. Ainsi, près de mille ans après saint Augustin, saint Thomas d’Aquin s’est intéressé à la transmission du savoir dans le onzième chapitre des Questions disputées sur la vérité, intitulé De Magistro, ("Du Maître"). Si, à l’aube du cinquième siècle, dans son propre De Magistro, l’auteur des Confessions estime que l’éducation relève de "l’illumination directe", que l’enseignement, autrement dit, n’instruit pas, mais se contente d’avertir, de faire signe, d’indiquer, dans la mesure où Dieu seul peut être appelé "Maître", saint Thomas, plus prudent, prône une méthode éducative s’appuyant fermement sur l’expérience empirique et considère que notre raison possède assez de force autonome pour agir sans le secours permanent de la transcendance .

Ce singulier attelage, où la complicité côtoie la dissidence, a puissamment inspiré la création artistique. La littérature et le cinéma, en particulier, nous fournissent maints portraits de "maîtres", bons et mauvais, ou de "maîtres hors normes" entretenant une relation ambiguë avec la jeunesse. Chargée d’incarner dans le Bildungsroman "l’esprit des lumières", la figure du Maître a été abondamment caricaturée. Tantôt jalouse et cynique : des initiateurs pervers de Sade aux pédagogues cruels de Gombrowicz ; tantôt mélancolique et dépressive, héritière plus ou moins identifiable de la tradition romantique : de Lise Benjamenta, la fragile héroïne de Walser, à l’instituteur de La Pluie d’été de Duras qui démissionne de l’école pour suivre sur le chemin de la libre-pensée un enfant à l’âge indéterminé, à la fois inculte et omniscient.

Nous voudrions, dans ce volume collectif s’inscrivant dans le nouveau programme de recherche de l’Université de Clermont-Ferrand II consacré à l’intergénération, examiner sous un angle comparatiste et transversal (esthétique, sociologique, anthropologique, pédagogique...) cette idée fondamentale d’imitation dans le cadre de la transmission d’un savoir ou d’un savoir-faire et dans une double perspective : individuelle et collective. À titre d’exemples, nous pourrions nous intéresser aussi aux diverses déclinaisons de la transmission dans les théories fouriéristes qui se répandent vers le milieu du XIXe siècle dans toute l’Europe et migrent vers les Etats-Unis où elles reçoivent le meilleur écho. En 1970, le plasticien viennois Otto Muehl se souviendra des phalanstères saint-simoniens pour imaginer "le véritable actionnisme" d’une vie en groupe fondée sur le libre-échange et la condamnation de tous les principes et les structures sociales traditionnels. Trois ans plus tard, sa communauté s’enlise comme une secte : pour avoir voulu "tuer le Maître" au nom d’un conflit de générations, Muehl s’est mué en gourou...

Songeons aussi à la transmission des savoirs culturels et pratiques, en milieu hostile. Le cycle romanesque de l’écrivain danois Jorn Riel, qui a passé plus de vingt ans au Groenland, Les Racontars arctiques, fait ainsi se croiser de manière exemplaire la notion de "transmission" et celle d’"intergénération". "Dénaturé", qu’il ait succombé aux sirènes américaines ou été simplement assimilé à la colonie danoise installée au Groenland, le peuple inuit a ainsi perdu, au fil des générations, "l’art de transmettre". Jean Malaurie a parfaitement analysé le déclin de ces populations du grand Nord : si elles se meurent, estime-t-il, c’est parce que leurs fils ont imité des hommes qui n’étaient pas leurs pères et que leurs pères eux-mêmes ont oublié qui ils étaient. Concurrencé par l’alcool et la télévision, le chamane, "l’homme de tous les savoirs" ne bat désormais son tambour que pour le folklore...

Vos propositions d’articles (titre + résumé d’une dizaine de lignes) sont à envoyer avant le 1er juillet à :

Valérie DESHOULIÈRES, maître de conférences à l’Université de Clermont-Ferrand II
Les Ambrosis
84330 Le Barroux
Tél/fax : 04 90 37 28 15
e-mail : valerie.deshoulieres@tiscali.fr
ou à :

Muguras CONSTANTINESCU, professeur à l’Université de Suceava
Bd. G. Enescu 48
T-96/B/12
720247 Suceava
Roumanie
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