Ouvrage collectif : "Paroles, langues et silences en héritage" Appel à contribution

Projet d’ouvrage collectif pour le programme du CRLMC « Intergénération : ruptures et continuités », axe 1 : « Transmission, partage, rejets ».

Paroles, langues et silences en héritage

Direction Caroline Andriot-Saillant (Université Blaise-Pascal, CRLMC), en collaboration avec Dora Carpenter (University of Brighton), Nicole Thatcher (University of Middlesex),

Cet ensemble d’études prendra pour objet la littérature elle-même comme phénomène intergénérationnel et le langage (littéraire ou non) comme témoin et mise en œuvre du lien intergénérationnel. Dans le cadre de la thématique intergénérationnelle, nous souhaitons nous interroger sur les dynamiques du don et du rejet intergénérationnels des paroles, du langage et des langues. Dans cette perspective d’étude littéraire et sociolinguistique, la parole est envisagée dans son historicité, comme héritage du passé et don à l’avenir. Les recherches pourraient porter sur tous les genres littéraires mais aussi sur les pratiques anthropologiques des dons intergénérationnels de la parole et du langage. La dimension comparatiste de ce projet permettrait de confronter les dynamiques des différentes sphères linguistiques et culturelles, et d’interroger les dons intergénérationnels des langues étrangères.

Voici quelques pistes possibles :

1- Transmission intergénérationnelle des langues.
- La langue étrangère comme lien ou héritage intergénérationnel : la transmission d’une langue étrangère ou du plurilinguisme entre les générations, l’activité de traduction d’une langue perçue comme héritage familial. On peut s’interroger sur le rapport des écrivains à la langue de leurs parents lorsque celle-ci ne leur a pas été transmise immédiatement (multilinguisme familial). Ainsi, qu’en est-il du rapport de Lou Andreas-Salomé au russe, née de parents russes, mais qui dut apprendre cette langue puisqu’on parlait chez elle le français et l’allemand ? On sait qu’elle enseigna plus tard le russe à Rilke. A quelle relation intergénérationnelle renvoie un héritage problématique de la langue maternelle ou paternelle ? C’est le thème sur lequel s’ouvre le roman de l’écrivain algérien d’expression française Assia Djebar Vaste est la prison (Albin Michel, 1995) : la narratrice est frappée par le pouvoir désespérant du mot arabe l’e’dou, signifiant « l’ennemi », qui vient d’être prononcé devant elle : « Comme si, parce qu’une langue soudain en moi cognait l’autre, parce que la voix d’une femme, qui aurait pu être ma tante maternelle, venait de secouer l’arbre de mon espérance obscure, ma tête muette de lumière et d’ombre basculait, exilée du rivage nourricier, orpheline. [...] Par elle, la langue maternelle m’exhibait ses crocs, inscrivait en moi une fatale amertume... ».
- Le langage comme lieu d’échanges, de croisements, de rencontres intergénérationnels : la dimension historique du langage, les marques linguistiques d’appartenance générationnelle, la signification intergénérationnelle des phénomènes d’alternance codique, l’impact de l’historicité du langage dans les échanges intergénérationnels.

2- Don intergénérationnel de la parole, origine et création :
- La parole donnée ou reçue comme forme d’initiation intergénérationnelle. La parole qui provoque le passage symbolique d’une génération à l’autre.
- Le don familial ou intergénérationnel du livre, du savoir, du texte, des histoires racontées.
- La naissance de la parole : l’apprentissage du langage dans la petite enfance, la parole de l’enfance, de l’enfant, les mots d’enfant. Le don intergénérationnel de la parole dans l’enfance peut-être mis en relation avec la naissance de la vocation d’écrivain. En témoigne l’écrivain camerounais Gaston Paul Effa (réponse à un entretien sur Le cri que tu pousses ne réveillera personne) : « Je suis très marqué par une légende de mon village béti. On raconte que lorsqu’un enfant vient au monde, un ange ou un esprit ayant le visage du père dépose un voile sur la langue de l’enfant, le voile symbolisant l’interdit en Afrique. Et c’est le lait maternel qui va peu à peu le déchirer. En se donnant totalement à son enfant, la mère lui offre le langage et lui permet ainsi de s’ouvrir au monde. Je considère que l’écriture est un geste inaugural qui réitère le don total de la mère : la personne qui écrit s’offre sans réserve ».
- La parole qui donne naissance : la reconnaissance de l’enfant comme naissance d’une identité. La parole d’amour qui fait exister ou qui sauve. Par exemple, dans son recueil Les planches courbes, Yves Bonnefoy écrit au sujet de l’échange des paroles entre ses parents : « Je sais que l’on peut naître de ces mots » et la parole poétique se conçoit à son tour dans ce recueil comme parole compassionnée à l’autre, qui le sauve.
- Le don d’une parole au passé : le don de la parole aux générations précédentes comme mise en mots de leurs expériences. Le don d’un passé à l’avenir par le récit, l’évocation. Le don à soi d’une identité par la mise en mots de l’expérience des aïeux. Ainsi, dans son recueil Baltiques, l’écrivain suédois Tranströmer construit sa propre persona de poète dans l’évocation du pilote côtier, du passeur que fut son grand-père.

3- Transmissions problématiques :
- Blocages de la transmission intergénérationnelle des mots : la transmission intergénérationnelle des non-dits, des silences, des secrets, des mots et des noms tabous. Dans la lignée des travaux des psychanalystes Abraham et Torok (L’écorce et le noyau, 1978), on peut s’interroger sur la transmission du silence ou sur le refus de la transmission des mots. Le secret de famille se transmet aussi bien que la souffrance inconsciente. En quoi la littérature peut-elle constituer une trouée du silence, une tentative de symbolisation, de formulation ? La parole littéraire peut apparaître ainsi comme une réponse au silence intergénérationnel dans les poèmes de Wolfwatching (1989) que Ted Hughes consacre au silence et à la souffrance du père nés de son expérience pendant la Première Guerre mondiale. Dans une perspective analogue, comment la littérature concentrationnaire évoque-t-elle la grande béance du langage intergénérationnelle que produisit la Shoah ? Charlotte Delbo écrit dans « Le retour » (Auschwitz et après III, Mesure de nos jours, Les Éditions de Minuit, 1971) : « C’est presque impossible, plus tard, d’expliquer avec des mots ce qui est arrivé à l’époque où il n’y avait pas de mots ».
- La transmission intergénérationnelle des mots comme source de souffrance psychique : l’emprisonnement dans la parole de l’autre génération, l’emprise psychique de la parole intergénérationnelle. La tension entre création, invention, et héritage intergénérationnel des mots et des langues.

4- Fictions et poétiques de la parole intergénérationnelle :
- La parole dans l’intergénération fictive : l’invention d’un héritage de mots, le choix d’un écrivain ou d’un personnage littéraire comme figure paternelle ou maternelle symbolique. Les paroles aux parents et aux enfants fictifs. Par exemple : les Lettres tombales de Jude Stéfan à la gouvernante de son enfance rêvée.
- Les formes littéraires du don intergénérationnel de la parole : la lettre, on peut penser à la lettre « Ce matin d’octobre » (Lettres d’aveu), pleine de culpabilité, que Colette Fellous écrit à son père mort le lendemain du jour où il découvre son premier roman. Quelle forme prend la parole intergénérationnelle dans la promesse, la prière, le testament, la dédicace,... Existe-t-il une poétique de la parole intergénérationnelle ?

Les propositions sont à adresser à Caroline Andriot-Saillant jusqu’au 1er juillet 2006
Caroline Andriot-Saillant
126 rue de la Rochette
27000 Evreux
andriot.saillant@wanadoo.fr
0232392356