XXXVème Congrès de la SFLGC : Dijon, septembre 2008

XXXVe CONGRES de la SFLGC
Dijon - septembre 2008

Etudes culturelles, anthropologie culturelle et comparatisme ?

Les études culturelles se sont affirmées dans les pays anglophones comme la matrice d’une redéfinition des études littéraires, puis de l’ensemble des sciences humaines et enfin, par le biais d’une profonde réflexion épistémologique, des sciences exactes. Encore déterminée par une controverse qui remonte au conflit idéologique du Romantisme entre universalisme français et particularisme culturel allemand ou anglais, l’Université française ignore ou discrédite curieusement ce projet qui a pourtant permis des avancées majeures tant dans l’étude des textes que dans celle des liens unissant théorie et critique. Il semble donc indispensable aujourd’hui de réfléchir sur ce tournant culturel qui constitue un changement d’importance, et ce d’autant plus que la notion de culture connaît un succès croissant dans toutes les sciences humaines, provoquant une inflation polysémique qui tourne au brouillage conceptuel. Toute forme d’expression devient fatalement culture - culture footballistique, culture pub, culture d’entreprise ou culture syndicale, cultures générales... Le terme envahit même le domaine politique, se substituant à d’autres vocables désormais suspects comme ceux d’idéologie ou de race.
C’est cette réticence française à l’égard du culturalisme, elle-même un phénomène culturel, qu’il s’agit désormais de vaincre sans pour cela nous plier aux directives des Cultural Studies anglo-américaines. Et la SFLGC semble le lieu idéal pour proposer cette réflexion, ne serait-ce que parce que, selon une manière d’effet boomerang, c’est à partir de l’assimilation de la French Theory que les Cultural Studies se sont affirmées en tant que discipline dans le monde anglophone. Imprégnées des analyses et théories de M. Foucault, de J. Baudrillard, de L. Althusser, de R. Barthes, de J. Kristeva, de C. Metz et de M. de Certeau, de G. Derrida, de G. Deleuze et F. Guattari, elles se sont opposées dès les années 1970 à la lecture déconstructiviste du legs post-structuraliste. Au surplus, comparatisme et Cultstuds ont un vaste champ de recherches commun : étude des phénomènes d’interculturalité et de circulation culturelle, multiculturalisme, histoire des formations culturelles, autant qu’analyse des liens entre texte littéraire, éléments picturaux et sensibilités collectives. Mieux que toute autre, cette approche comparatiste permettrait de réintroduire un certain universalisme dans le relativisme des études culturelles, et de cerner avec rigueur ce tournant culturel tout en tenant à distance les égarements des Cultstuds anglo-américaines - qui mériteraient d’ailleurs d’être précisément analysés : populisme et misérabilisme, hypertrophie du communautarisme qui entraîne la prolifération de subaltern studies (postcolonial studies, gender studies, women’s studies, queer studies, etc.) et, pis encore, discours stéréotypés de la mode affermissant la pensée politiquement correcte. Le rôle même de la littérature se noie souvent dans un tout-culturel imprécis qui fait le jeu des industries de masse, dont les Cultstuds deviennent, paradoxalement, une extension par un curieux processus de célébration et de légitimation partisanes. Aux antipodes de la paideia universaliste classique, ce morcellement militant - car une originalité des Cultural studies est d’avoir politisé la recherche et l’enseignement universitaires - entraîne le risque de communautarisation de la pensée. Les phénomènes littéraires étant alors réduits à de simples illustrations d’une théorie préexistante et toute-puissante, elle-même réduite à son utilité idéologique - ou pédagogique. Le comparatisme permet de dénoncer l’idée que la connaissance puisse être l’apanage, la possession ou la prérogative d’un groupe. Il ne s’agit donc pas tant de soutenir, sinon d’introduire en France, un courant qui, jusqu’à maintenant, se voit rejeté aussi bien par les institutions universitaires, figées autour d’axes disciplinaires rigides, que par des enseignants-chercheurs qui sont souvent sceptiques à l’égard de la théorisation. Il s’agit bien plutôt d’éclaircir, d’analyser et de discuter ces positions dans le but d’aborder le culturalisme sous un angle nouveau, dépassant à la fois les réticences françaises (parfois légitimes) et les excès anglo-américains (moindres cependant qu’une certaine doxa voudrait le faire croire). Autrement dit : de jeter les bases d’un nouveau culturalisme.
Cette réflexion comparatiste sur un autre comparatisme permettrait de combler une lacune importante du panorama universitaire français - du moins dans le domaine des humanités proprement dites. Mais elle permettrait également de ménager une place à des recherches qui, comme les théories de la lecture dans le sillage du post-structuralisme, ne s’inscrivent pour l’heure qu’à la lisière du champ comparatiste.
Or, comparatisme et culturalisme, ont en commun quantité de sujets d’étude : de l’interculturalité aux phénomènes de circulation culturelle, du multiculturalisme à l’histoire des formations culturelles. En outre, se situant depuis l’Idéalisme romantique au centre du projet culturaliste, affirmant une méthode et une approche délibérément pluridisciplinaire, le comparatisme ouvre le texte littéraire à la circulation des rituels, des mythes et des thèmes ainsi que des idées et des mentalités. Enfin, à la confluence des sciences humaines et tout spécialement de l’anthropologie culturelle, il privilégie l’étude des sensibilités collectives qui sous-tendent des vastes ensembles culturels internationaux.
Nous souhaiterions montrer que le détour comparatiste, paradigme clé de la modernité, permet de rejeter l’idée que les études culturelles n’auraient ni objet ni méthodologie propres. Ce qui précisément fut longtemps - ce qui est encore parfois dans les départements de Lettres et les UFR de sciences humaines - le reproche adressé aux comparatistes.
A côté de ce développement proprement anglo-américain, les études culturelles peuvent se rattacher aux travaux des historiens depuis l’apport fondateur de l’Ecole des Annales qui, déjà, provoquait un élargissement considérable du champ de la recherche. A la suite de F. Braudel, J. Delumeau ou P. Chaunu, une histoire plus globale et soucieuse d’anthropologie historique se développait, notamment parmi les médiévistes (J. Legoff, G. Duby) ; les travaux de R. Chartier, D. Roche et P. Ory abordaient le « monde comme représentation », en se fixant l’objectif d’établir une histoire culturelle en tant qu’ "ensemble de représentations collectives propres à une société" et déterminant "l’histoire sociale des représentations".
Rejoignant nombre de préoccupations des comparatistes, l’histoire culturelle traite de l’imaginaire culturel sous toutes ses formes : en désessentialisant les catégories usuelles (la « nature », par exemple, est une construction mentale qui, de même que les représentations des sexes et des corps, doit être historicisée) ; en traitant du symbole, du rite, du mythe, bref, de la fantasmatique sociale et de ses invariants anthropologiques, comme de l’évolution des images de l’Autre. Les études culturelles mettent aussi en avant les phénomènes d’acculturation ainsi que la mémoire culturelle ; elles construisent leur objet en synchronie (quelles relations entre les systèmes ?) et en diachronie (tout phénomène culturel hérite, ne serait-ce que dialectiquement, de ce qui le précède).
Si les comparatistes retrouvent alors méthodes et concepts familiers, ils doivent prendre conscience à la fois du danger de voir le texte littéraire réduit à l’état de simple exemple et de l’opportunité théorique simultanément offerte : repenser la relation superstructure-infrastructure (concepts réunis selon des modalités précises de dépendance par le marxisme dogmatique ; pourtant, observe J. Legoff, « réalités et représentations s’y retrouvent étroitement et dynamiquement liées ») et reprendre la question de la dissolution du sujet posée par les structuralistes.

Dans le cadre du Congrès de 2008 à Dijon, on souhaiterait que chaque intervention pose une question théorique tout en s’appuyant sur un (ou plusieurs) exemple(s) particulier(s).

Quelques axes de futurs ateliers possibles :
- « cultstuds » : études littéraires et politisation ;
- le genre et la lecture genrée : écriture féminine et littérature comparée ;
- texte littéraire et histoire culturelle ;
- histoire culturelle, anthropologie culturelle et comparatisme ;
- frontières du littéraire : de nouveaux champs d’investigation ? Valeur d’un texte et valeurs axiologiques ;
- études culturelles et théorie de la littérature ;
- les instruments du comparatisme : échange de méthodes et nouveaux concepts ;
- vers une théorie culturelle européenne ;
- représentation des études culturelles (et de leurs tenants...) dans la fiction.

D. Souiller (U. de Dijon).
S. Hubier (U . de Reims) et A. Domínguez Leiva (U. de Dijon) ,
Directeurs de la Revue d’Etudes Culturelles (Dijon).

Premier appel à communication ; un second appel sera diffusé à la rentrée 2007.

Les propositions (une page max.) peuvent déjà être envoyées à :
Didier.Souiller@wanadoo.fr ou à sebastienhubier@aol.com