Historique de la SFLGC

La Société française de littérature générale et comparée (1956-2006) : évolution et problèmes d’une institution associative

Yves Chevrel

Le 18 novembre 2006, dans la salle Paul Lapie de l’École normale supérieure, la Société française de littérature générale et comparée [1] a célébré son cinquantenaire, qui se trouvait coïncider avec le cent dixième anniversaire de l’introduction officielle de la discipline en France, puisque la première chaire française de littérature comparée a été créée à l’université de Lyon en 1896. De ce fait, et pour mieux apprécier le rôle que cette société a pu jouer, il a paru souhaitable de remonter quelque peu en amont, tout en gardant l’accent sur les cinquante dernières années.

D’autre part le titre retenu souhaite mettre en évidence l’orientation générale de l’exposé. Il ne s’agit pas d’une simple chronologie des événements qui ont marqué la vie du comparatisme français, mais d’une mise en perspective, à partir de ces événements, des problèmes rencontrés par une discipline littéraire apparue plus tardivement que d’autres et dont l’association qui la représente a dû se donner les moyens d’acquérir une visibilité et une reconnaissance lui permettant de développer cette discipline. L’expression « institution associative » lie ainsi deux termes qui, peut-être, ne s’accordent pas toujours bien entre eux. Le terme institution implique que l’organisme en question bénéficie d’une certaine solidité, qu’il est établi parmi d’autres, eux-mêmes dotés d’un statut officiel ou consacré ; l’adjectif associatif met l’accent sur la solidarité, fondée sur le volontariat, entre les membres qui composent, et font vivre, par leur participation, l’organisme en question. Une institution associative doit constamment se construire elle-même, et seule l’action de ses membres assure sa reconnaissance.

L’histoire de la Société française de littérature générale et comparée se situe dans le droit fil de ce qu’on peut considérer comme un défi : montrer qu’elle est nécessaire dans l’organisation de la vie scolaire et universitaire en France.

1) La tradition des humanités classiques, du XIXe siècle à 1945

Comme il a été mentionné plus haut, la première chaire de littérature comparée créée dans une université française est celle de Lyon, en 1896 : cette date est d’autant plus significative qu’elle coïncide avec la reconstitution des universités françaises (loi du 10 juillet 1896).

La création de la chaire lyonnaise, dont le premier titulaire est Joseph Texte (1865-1900), ne doit pas laisser penser, toutefois, qu’avant l’année 1896 il n’y avait pas eu en France des initiatives visant à développer une approche de la littérature allant au-delà des frontières nationales. L’expression littérature comparée apparaît en fait au début du 19e siècle, de même que d’autres disciplines comme physiologie comparée, grammaire comparée, etc. ; mais, au cours de ce siècle, c’est surtout l’expression littérature étrangère (au singulier) qui a été employée pour désigner les cours des premiers professeurs de littérature débordant les cadres de la littérature française ou des littératures antiques2. Ces cours ont lieu dans le cadre académique mis en place sous le 1er Empire, qui prévoyait des facultés au sein d’une seule Université à l’échelon national.

En 1896 la IIIe République décide de créer (ou de reconstituer) 15 universités : Aix-en Provence, Besançon, Bordeaux, Caen, Clermont, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Nancy, Paris, Poitiers, Rennes et Toulouse ; seront créées ultérieurement les universités d’Alger (1909) et de Strasbourg (1918). Ces 17 universités subsisteront jusqu’au milieu du 20e siècle.

L’université de Lyon reste quelque temps la seule université française où la littérature comparée est enseignée en tant que telle. Michel Espagne signale une autre chaire à Montpellier en 1902, une conférence d’anglais et de littérature comparée à Nancy en 19003, tandis que la Sorbonne confie une charge de cours de littérature comparée à Fernand Baldensperger (1871-1958) en 1910, avant de créer une chaire de littératures modernes comparées, mais seulement en 19254. Il serait d’ailleurs intéressant d’établir, université par université, la progression des chaires, puis des postes, de littérature comparée, laquelle est parfois associée à une autre discipline : en 1910 il existe à Grenoble une maîtrise de conférences de « langue italienne et de littératures italienne et française comparées ». On relève d’ailleurs qu’en 1925 encore, à Rennes, il existait une chaire de « littérature étrangère », qui, à cette date, est supprimée et remplacée par une chaire de littérature anglaise.

De toutes façons, la littérature comparée reste marginale dans les universités françaises, où la tradition classique imprègne les études littéraires (au sens large) : les professeurs de lettres des lycées reçoivent nécessairement une formation fondée sur les langues anciennes5. En 1920 seules trois universités semblent à même de dispenser un certificat de littérature(s) comparée(s) : Lyon, Paris, Strasbourg. L’Institut de littératures modernes comparées de la Sorbonne joue un rôle de référence dans l’organisation de ce certificat (on note la formulation plurielle et la présence de l’adjectif modernes : les œuvres antérieures à la Renaissance sont exclues), qui se décline suivant trois options : littérature française et littératures du Nord, littérature française et littératures du Midi, littérature française et littérature russe ; pour chaque option on compte douze auteurs et trois questions générales, les étudiants devant pratiquer deux langues vivantes.

Le petit nombre des universitaires comparatistes n’impose probablement pas, à cette époque, de constituer une association de spécialistes, à la différence, par exemple, de la Société des études germaniques, fondée le 14 avril 1928. Deux événements importants marquent toutefois cette période :

a) la fondation, en 1921, par Fernand Baldensperger et Paul Hazard (1878-1944), de la Revue de littérature comparée, revue universitaire trimestrielle. Cette revue va assurer la visibilité de la discipline : à côté d’articles scientifiques, elle rend compte de la situation des études comparatistes dans les universités françaises et étrangères et essaie de les promouvoir.

b) la publication, chez A. Michel, en 1931, du premier manuel français, La littérature comparée, de Paul Van Tieghem (1871-1948). L’auteur reprend, dans cet ouvrage, une partie des comptes rendus annuels qu’il a donnés, à partir de 1911, dans la Revue de synthèse (il y donne un dernier compte rendu en 1945).

Dans l’un et l’autre cas, la France n’est pas pionnière dans ces deux domaines, mais cette revue (toujours vivante en 2006) et ce manuel (une 4e édition paraît en 1951) sont au point de départ de la constitution et de la notoriété de ce qu’on appellera, non sans quelque exagération, l’école française de littérature comparée.

2) La mise en place du concept de lettres modernes (1946-1959)

Pendant longtemps, on l’a vu, dans l’enseignement français, le concept de lettres a été considéré comme impliquant une formation reposant sur le socle classique fourni par les cultures grecque et surtout latine. Certes, dès le 19e siècle, des suggestions (timides) ont été faites en faveur d’une voie autre, celle des lettres modernes, mais les tenants des humanités classiques ont réussi à empêcher la création de ce qu’ils considèrent comme une dérive catastrophique.

Les années 1940/44 avaient marqué une césure. La partition de la France en deux zones, dont l’une est sous administration allemande, puis son occupation totale (novembre 1942), entraînent une activité restreinte de la vie universitaire : J.-M. Carré, dans la premier numéro de la RLC qui reparaît en 1946, évoque la « vie discrète » de l’Institut de littérature comparée de la Sorbonne, qui n’affichait pas le contenu de ses programmes, se contentant d’indiquer « Auteurs et questions inscrits au programme ». Dans le même article, intitulé « Recommencement », il rappelle que la revue avait cessé de paraître en 1940 : « il n’y avait pas de place pour une discipline comme la nôtre dans le prétendu ‘ordre nouveau’, dans un régime d’autarcie intellectuelle » (p. 6). De façon significative, le volume de la 20e année de la RLC porte d’ailleurs les dates 1940-1946. Dans le volume 21 (année 1947) sont exprimés des remerciements à « Comparative Literature Studies, édités en Angleterre par MM. Marcel Chicoteau et Kenneth Urwin, qui ont assuré pendant plus de cinq ans l’intérim de la Revue de Littérature comparée » (p. 101). En effet, 16 petits fascicules (entre 20 et 54 pages chacun, articles en anglais ou en français) publiés sous ce titre à Cardiff de 1941 à 1945 par la Priory Press ont permis « the co-ordination of studies in comparative literature in Great Britain since the collapse of France in 1940 » (III, 1941, p. 3 de couverture). Dans le dernier fascicule (XVI, 1945), outre un éditorial « Vers l’avenir » de M. Chicoteau et de K. Urwin et un article de F. Baldensperger intitulé « Solidarité internationale et littérature comparée », se trouvait un encadré de Paul Vaucher (mission de l’Education Nationale, Gouvernement provisoire de la République Française) qui saluait l’entreprise et déclarait : « Les Cahiers de Littérature comparée [= Comparative Literature Studies] sont entrés dans leur cinquième année d’existence, et le moment semble prochain où Paris verra reparaître la célèbre Revue de Littérature Comparée […]. En son absence, le Dr. Kenneth Urwin et M. Marcel Chicoteau ont eu le grand mérite de publier en Angleterre ces Cahiers pour marquer la volonté de ne pas interrompre l’œuvre commencée et pour continuer à grouper ceux qui s’intéressent aux liens unissant entre elles toutes les grandes civilisations humaines. C’est pourquoi le Professeur Cassin représentant le Commissariat à l’Instruction Publique de la France Combattante a, dès le début, encouragé leur initiative, et la Mission de l’Education Nationale qui a succédé à ce Commissariat a tenu à cœur de continuer à leur accorder son appui ».

La question de l’avenir de l’enseignement universitaire a en effet fait partie des préoccupations de la France Libre, et en janvier 1944 une Commission pour la réforme de l’enseignement est nommée au sein du Conseil national de la Résistance, qui aboutit au « plan d’Alger », présenté dans un rapport d’août 1944. Un des points débattus (§ 26. – « Matières de base et matières à option ») est le statut du latin : le rapport signale que « le latin a été attaqué et soutenu », mais aussi qu’il « n’est ni l’instrument de réaction que dénoncent certains, ni la panacée obligatoire prônée par d’autres ». En janvier 1946, finalement, est créée une licence d’enseignement de lettres et littératures modernes, parallèle à celle des lettres (lesquelles deviennent lettres classiques). Dans cette licence à quatre certificats la littérature comparée fait une apparition modeste, mais institutionnelle, en étant reconnue comme un 4e certificat optionnel, c’est-à-dire pouvant être pris sur une liste de trois certificats (littérature comparée, phonétique, histoire moderne et contemporaine) dont l’un doit être obligatoirement choisi par le candidat. La discipline littérature comparée (au singulier, et sans l’adjectif moderne) est ainsi liée aux lettres modernes, mais elle peut figurer aussi en tant que 4e certificat optionnel des licences de langues et littératures étrangères.

Étant donné que le certificat de littérature comparée exige la connaissance de deux langues vivantes, le nombre des postulants est relativement restreint, ce qui n’empêche pas la discipline de prendre peu à peu pied dans les universités françaises. En 1957, six Universités possèdent une chaire de littérature comparée (Lyon, Paris –la seule à avoir deux chaires comparatistes-, Strasbourg, Bordeaux, Toulouse, Rennes), Lille a une maîtrise de conférences, tandis qu’à Dijon et à Clermont la littérature comparée est rattachée à une autre chaire. Il n’y a d’autre part alors, pour toute la France, que quatre postes d’assistant. En 1959, la licence d’enseignement de lettres modernes (avec la littérature comparée en option) figure désormais dans seize universités métropolitaines, mais seulement onze d’entre elles offrent le certificat en option aux candidats à une licence de langues vivantes. À cette même date dix Facultés des Lettres et Sciences humaines disposent d’un 3e cycle de littérature comparée : Aix-Marseille, Bordeaux, Dijon, Lille, Lyon, Paris, Poitiers, Rennes, Strasbourg, Toulouse (le doctorat de « 3e cycle » en littérature a été créé par un décret du 19 avril 1958).

La littérature comparée a par ailleurs du mal à figurer dans les programmes de formation des maîtres. En 1950 est créé, pour plusieurs disciplines, un Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (CAPES), concours d’un niveau inférieur à celui de l’agrégation (laquelle existe depuis plus d’un siècle) et destiné à recruter des professeurs en nombre pour faire face à ce qu’on a appelé « l’explosion scolaire » : or le CAPES de Lettres modernes ignore la littérature comparée, et la situation est restée inchangée en 2007. D’autre part, la création, envisagée dès le 19e siècle, d’une agrégation des lettres modernes, se heurte à une résistance acharnée des tenants de l’enseignement classique. Ainsi le 13 septembre 1958 le Congrès de l’Association Guillaume Budé réuni à Lyon, vote à l’unanimité une motion dans laquelle il « rappelle que l’Association Guillaume Budé s’est toujours prononcée contre la création d’une "agrégation des lettres modernes" ». Bien plus : le Congrès « estime qu’il faut préparer la suppression de la licence des lettres modernes, qui n’aurait dû être créée qu’à titre provisoire ». Cependant une telle agrégation finit par être mise en place (arrêté du 1er juillet 1959, circulaire du 17 septembre 1959), et le premier concours a lieu en 1960.

Un certain nombre de « verrous » y sont néanmoins placés pour garder ce nouveau concours au plus près de la tradition classique. Un bref régime transitoire initial (cinq premiers concours, 1960-1964) permet certes aux non latinistes de s’y présenter, mais il est prévu d’emblée qu’une version latine sera obligatoire : cette épreuve subsiste toujours en 2007. L’ouverture aux littératures étrangères est très timide, et l’expression littérature comparée ne figure pas parmi les épreuves ; toutefois une « seconde composition française » est organisée (avec un coefficient moindre que celui de la « première composition française », qui porte sur des œuvres de la littérature française), ainsi définie dans l’arrêté de juillet 1959 : « composition française portant sur l’histoire des idées et des civilisations dans leurs rapports avec la création littéraire, d’après un programme de questions indiquées à l’avance » : une note prévoit que « le programme de questions sera complété par une liste de textes et de documents ». La circulaire du 17 septembre de la même année précise qu’effectivement ces questions « doivent être étudiées à l’aide de textes dont la liste est jointe au programme. S’ils sont grecs, latins ou étrangers, ces textes peuvent être lus en traduction », et elle fixe ce qu’on attend des candidats : ils « auront à réfléchir moins sur l’art des écrivains que sur les idées qu’ils expriment et la peinture de la société qu’ils représentent ».

Les premiers programmes de cette nouvelle agrégation font une large place aux œuvres de l’Antiquité classique : quatre en 1960, sept en 1961, quatre en 1962, trois en 1963… Une règle non écrite imposera, jusqu’en 1972 inclus, qu’il y ait au moins un texte grec ou latin dans une des deux questions mises au programme (le premier concours comportait quatre questions, la limitation à deux questions intervient en 1964). Il reste que l’agrégation des lettres modernes marque un tournant important pour le développement de la littérature comparée en France : les comparatistes vont s’emparer de la « seconde composition française », ainsi que de l’épreuve orale lui faisant suite (« commentaire littéraire d’un texte de littérature ancienne ou moderne […] sur le programme d’auteurs anciens et modernes prévu pour la deuxième composition française de l’écrit »).

Ces avancées, qu’on peut juger timides, dans la reconnaissance de la discipline sont liées à l’évolution de la société française, où la scolarisation touche de plus en plus d’enfants, et plus longtemps, ainsi qu’à l’internationalisation des conditions de vie. Les années de guerre ont certes fortement ralenti, voire interrompu les échanges intellectuels, mais les universitaires de tous pays ont essayé très vite de renouer les liens établis avant 1939. La Commission internationale d’histoire littéraire moderne, créée en 1928 à l’initiative de Paul Van Tieghem, qui avait déjà tenu trois Congrès en 1931, 1935 et 1939, organise son 4e Congrès à Paris en 1948, avant de se transformer, lors de son 5e Congrès à Florence en 1951, en Fédération internationale des Langues et Littératures modernes (F.I.L.L.M.) ; à ce Congrès germe l’idée d’une « Association internationale de littérature comparée », pour laquelle un bureau provisoire de comparatistes français et étrangers, réunis à Paris en mars 1953, prévoit un Congrès constitutif en 1954. C’est finalement en septembre 1955 qu’est fondée, à Venise, cette Association internationale de littérature comparée (A.I.L.C.), dont les statuts officiels6, rédigés en français, sont signés et certifiés exacts, le 22 octobre 1955, par Jacques Voisine (1914-2000), qui en est le premier secrétaire général. Un autre Français, Jean-Marie Carré (1887-1958), professeur à la Sorbonne, est élu co-président avec l’Italien Carlo Pellegrini (le principe d’une double présidence de l’A.I.L.C. est abandonné en 1964).

Parallèlement à cette action à l’échelle internationale, où les comparatistes français ont joué un rôle moteur, une « Commission nationale », créée en 1955, réfléchissait à la possibilité de mettre sur pied une association française. Dans une réunion tenue le 7 mai de cette même année, elle demandait d’ailleurs la création, le plus tôt possible, d’une agrégation de Lettres modernes. Peu après, une Société nationale française de littérature comparée est fondée et tient son Congrès constitutif à Bordeaux le 4 mars 1956. Le premier président, jusqu’en 1963, en est Marcel Bataillon (1895-1977), professeur au Collège de France ; le secrétaire général est Robert Escarpit (1918-2000), professeur à l’université de Bordeaux, le secrétaire général adjoint Jacques Voisine. La nouvelle Société ne regroupe qu’une vingtaine de membres, et les statuts sont assez succincts7. Le Titre I définit la société comme la « section française de l’A.I.L.C. », le Titre III déclare regrouper, dans son Comité, tous ceux qui enseignent, ou ont enseigné, en France la littérature comparée, ainsi que le rédacteur en chef de la RLC et le secrétaire de l’Institut de littératures modernes comparées de la Sorbonne ; une coopération avec la RLC est d’ailleurs expressément prévue (Titre V). Enfin il est décidé (Titre VI) qu’il ne sera perçu qu’une seule cotisation englobant à la fois celle de la S.N.F.L.C. et celle de l’A.I.L.C. Ces statuts sont publiés dans la RLC (30-1956, 289 sqq.), laquelle rend ensuite régulièrement compte des réunions de la Société.

Il est en effet décidé (réunion du Comité de la S.N.F.L.C. du 6 avril 1957) que « les procès-verbaux et toutes informations concernant la Société ou provenant d’elle seront, comme par le passé, publiés à la Chronique de la Revue de littérature comparée, et que, de plus, par les soins de la Revue elle-même, ces documents réunis formeront à l’avenir un Bulletin annuel » (RLC 31, 1957, p. 307). De fait, un Bulletin de littérature comparée, publié avec la mention frontale « Association internationale de littérature comparée » paraît en 1958 chez le même éditeur que celui de la RLC : il se contente de réunir, en un fascicule de 32 pages, des informations concernant la vie du comparatisme en France et à l’étranger publiées dans la RLC en 1957 : procès-verbaux des réunions du Bureau de la SFLC, comptes rendus de congrès ou d’Actes de colloques. Ce Bulletin, qui faisait double emploi, n’eut qu’une brève existence, et il est officiellement supprimé en mai 1963.

3) De la S.N.F.L.C. à la S.F.L.C. (1960-1972)

Le Journal officiel de la République française signale, dans sa livraison du 13 janvier 1962, le dépôt des statuts d’une Société française de littérature comparée : « But : travailler au développement de la littérature comparée en France et organiser la participation française aux activités comparatistes internationales. Siège social : 11, place Marcellin-Berthelot, Paris ». En effet l’assemblée générale de la S.N.F.L.C. en date du 22 octobre 1961 a modifié les Statuts de l’association fondée en 19568. Lors de cette assemblée, le Président Marcel Bataillon déclare en effet que « la Société Française se trouve être maintenant assez vigoureuse pour se constituer de façon pleinement autonome ». Cette volonté d’autonomie se marque en fait de façon encore discrète, par des prises de distance envers l’Institut de littératures modernes comparées de la Sorbonne, qui n’est plus mentionné dans les Statuts (qui citent désormais les « Instituts universitaires français de littérature comparée » - l’expression est au singulier) et envers la RLC (dont le rédacteur en chef demeure membre du Comité ès qualités, mais qui perd le bénéfice de l’attribution des fonds prévue en cas de dissolution : le Centre National de la Recherche scientifique est nommé comme bénéficiaire). La RLC reste toutefois proche de la S.F.L.C. : lors de l’assemblée qui modifie les Statuts il a été signalé que la maison éditant la RLC consentait une remise de 20% aux adhérents de la société ; d’autre part, lors d’une assemblée du 31 mai 1969, l’administration de la RLC fait encore partie d’un point de l’ordre du jour de la S.F.L.C.

Pendant la période d’une douzaine d’années ici étudiée, la Société développe son action dans plusieurs domaines-clefs : activité scientifique, attention aux problèmes de l’implantation académique de la discipline, développement de la reconnaissance internationale.

Une réforme importante de l’enseignement supérieur va favoriser l’implantation des comparatistes dans les Facultés de Lettres et Sciences Humaines. Jusqu’en 1965 inclus, les trois premières années de cet enseignement comportaient une année dite de propédeutique, à l’issue de laquelle les étudiants passaient un certificat d’études littéraires générales (CELG), qui ne comportait que des épreuves écrites ; il existait un CELG de lettres classiques (épreuves de français, de latin, et de grec) et un CELG de lettres modernes (sans littérature comparée) ; après la propédeutique venaient deux années de licence, celle des lettres modernes étant constituée de quatre certificats d’études supérieures (CES) : a) littérature française ; b) Grammaire et philologie françaises ; c) Lettres étrangères ; d) Littérature comparée, ou Phonétique, ou Histoire moderne et contemporaine, ou Géographie générale, ou Philologie de la langue étrangère principale choisie. Le CES de littérature comparée peut également être choisi par des candidats à certaines licences de langues vivantes (mais R. Escarpit signale en 1962 que la Société des anglicistes envisage de retirer ce certificat de la liste des certificats optionnels de la licence d’anglais).

À la rentrée d’octobre 1966, la « réforme Fouchet » institue une nouvelle structure des trois premières années d’enseignement supérieur littéraire : les étudiants doivent acquérir d’abord un Diplôme universitaire d’études littéraires (DUEL) obtenu en deux ans, suivi d’une année de licence. Or la composition du DUEL de lettres modernes introduit une nouvelle matière obligatoire, l’histoire littéraire générale, où figurent explicitement, en 2e année, et où peuvent figurer, en 1ère année, des œuvres étrangères : elle ouvre ainsi la porte aux comparatistes qui vont transformer peu à peu ces deux premières années en enseignement de littérature comparée. Cette réforme, qui coïncide avec l’arrivée massive des étudiants du « baby boom » d’après guerre, va permettre un développement des études comparatistes sur une large échelle dans le 1er cycle des études supérieures de lettres modernes ; le revers de la médaille est que les comparatistes sont coupés, institutionnellement, des formations de langues et littératures étrangères : les contacts dépendront dès lors d’initiatives individuelles.

Parmi les conséquences de cette impulsion que reçoit la discipline dans les formations du premier cycle des lettres modernes on retiendra le développement de réflexions sur l’enseignement des œuvres littéraires en traduction, qui va s’insérer dans les recherches en traductologie qui, parallèlement, retiennent l’attention des littéraires (et non plus des seuls linguistes) et tendent à se constituer en branche autonome (comme le prouve la création du terme).

La situation est différente dans le second cycle universitaire (licence en 3e année, maîtrise en 4e année), où les situations varient suivant les universités. En licence la littérature comparée est représentée par un certificat optionnel (C1 dans la terminologie de l’époque), accessible aux étudiants de langues vivantes comme à ceux de lettres modernes ; quelques rares facultés (Paris, Lyon) proposent plusieurs C1, et on constate d’autre part, dans les « petites » universités, une tendance à n’exiger que la connaissance d’une seule langue. En maîtrise (préparation d’un mémoire et validation d’un certificat de spécialité appelé C2), il est possible de rédiger un tel mémoire en littérature comparée dans toutes les universités (toutes possèdent la maîtrise d’enseignement de lettres modernes), mais six facultés seulement proposent un C2 de littérature comparée : Aix, Bordeaux, Clermont, Lyon, Strasbourg, Toulouse ; quatre autres ont une option comparatiste à l’intérieur d’un C2 de français : Dijon, Nancy, Paris, Rennes.

Dans cette période de mutation, la S.F.L.C. voit croître ses effectifs. Recrutant, jusqu’alors, des enseignants ayant suivi des cursus de lettres classiques ou de langues vivantes, plus rarement de grammaire ou de philosophie, elle peut désormais compter sur l’arrivée d’agrégés des lettres modernes, qui vont fournir une partie importante – mais jamais exclusive – des comparatistes français. De nombreux postes d’assistants sont en effet ouverts dans les années 1965 et suivantes, un premier poste d’agrégé répétiteur a été créé dès 1964 à l’École normale supérieure de Saint-Cloud. En 1962, la S.F.L.C. rassemblait 73 membres, à la fin de 1969 elle en compte 192, comme en témoigne le premier Répertoire périodique des membres de la Société française de littérature comparée, daté d’octobre 1969.

Cet accroissement pose des problèmes d’organisation. Beaucoup d’idées qui avaient été lancées autour des années 1965 commencent à se réaliser. En 1970, année où l’université de Bordeaux-III organise, sous la direction de R. Escarpit, le VIe Congrès de l’A.I.L.C., la S.F.L.C. met en place une première « journée d’agrégation », c’est-à-dire une réunion destinée à donner de meilleurs outils aux préparateurs de ce concours (un premier projet d’une telle journée avait déjà été avancé en 1966), en même temps qu’est créée une « commission de l’agrégation » (idée émise en 1964). Cette même année 1970 voit la publication, en mars, du premier numéro d’un véritable Bulletin de liaison, polycopié, dont l’idée avait surgi lors de la rencontre de Nancy (septembre 1968), qui avait remplacé le Congrès prévu en mai 1968 – et qui n’avait pu se tenir : l’éditorial du président de la Société, André-M. Rousseau (université d’Aix-Marseille), met en lumière une sorte de révolution : la littérature comparée « n’est plus l’apanage d’un groupe restreint de collègues »… Dans une « Chronique » publié dans la RLC (44, 1970-2, 272) le même explique la création de ce Bulletin : « À côté des revues imprimées exigeant un haut niveau scientifique, il y avait place pour une tribune sans prétentions, où tous les enseignants puissent offrir des documents de travail, des comptes rendus, des exposés critiques et même polémiques, et trouver l’écho des préoccupations quotidiennes de leurs collègues ». Cette « tribune sans prétentions » sera beaucoup utilisée par les jeunes comparatistes, et le Bulletin aura 20 numéros (le dernier étant daté de 1981/82).

Il y a eu la réforme Fouchet, il y a eu aussi les mouvements sociaux de mai 68, suivis de la réforme Edgar Faure, qui a fait éclater les Facultés des lettres et mis en place des Unités d’enseignement et de recherche (UER) ; d’autres plans de réforme sont agités, de façon souvent confuse, dans les années 70, et, comme beaucoup d’universitaires, les comparatistes s’interrogent sur les bouleversements que ces projets peuvent entraîner pour leur discipline et pour leur carrière. Les assemblées de la S.F.L.G.C. se font l’écho des craintes ressenties ; un communiqué du 16 mai 1972 signé par Michel Cadot (président 1971/73) rappelle un certain nombre de principes défendant la place de la « littérature générale et comparée » dans les enseignements littéraires du premier cycle qui devraient (ou pourraient) être mis en place en 1973.

À côté des problèmes liés à l’organisation des études et à la défense de la discipline, certaines voix dénoncent un péril plus grave à leurs yeux : la littérature comparée ne risque-t-elle pas de se diluer, de baisser de niveau, à vouloir ne plus être aussi élitaire qu’à ses débuts ? La définition de la discipline se pose en tout cas avec une acuité plus grande : la transformation de l’intitulé de la Société, mise en chantier en octobre 1972, s’inscrit, pour une part, dans ce débat.

4) La S.F.L.G.C., interlocutrice institutionnelle (1973-1986)

Dès le début du 20e siècle, notamment sous l’impulsion de Paul Van Tieghem, l’expression littérature générale avait été employée à côté de celle de littérature comparée. Les comptes rendus annuels qu’il donne à la Revue de synthèse historique sont le plus souvent titrés « Principaux ouvrages de littérature générale et comparée » (mais parfois aussi : « de littérature comparée » ou « d’histoire littéraire générale et comparée »). Cette notion de littérature générale (qui se retrouve en d’autres langues : allgemeine Literaturwissenschaft, general literature, …) n’est pas facile à cerner. Pour P. Van Tieghem elle désignait un stade supérieur de la littérature comparée (car il a tendance à réduire cette dernière à des confrontations binaires), débouchant sur une histoire générale de la littérature. Pour un rédacteur de la RLC en 1928, littérature générale rassemblait les « œuvres importantes à connaître d’un point de vue humaniste ». Dans le dernier tiers du 20e siècle, elle renvoie plutôt à la théorie de la littérature, sans qu’une dimension historique soit nécessairement présente. L’adjonction de l’adjectif général marque en tout cas un tournant dans la vie de la société comparatiste française : le terme figure déjà, on l’a vu, dans le communiqué du 16 mai 1972 signalé plus haut.

Une Assemblée générale extraordinaire de la S.F.L.C. adopte, le 2 juin 1973, de nouveaux statuts, bien plus développés que les précédents, qui fondent, sur le plan juridique, une nouvelle association9. L’article 1 est en effet ainsi rédigé : « Il est créé une association dite SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE LITTÉRATURE GÉNÉRALE ET COMPARÉE (S.F.L.G.C.) régie par la loi du 1er juillet 1901 et le décret du 16 août 1901 ». Tout au long des 26 articles, il est question tantôt de littérature générale et comparée, tantôt d’activités comparatistes ou de comparatisme : les expressions renvoient en fait à une même réalité, celle d’une même discipline universitaire, quelles que soient les nuances apportées par l’ajout de l’adjectif général.

Les buts de la nouvelle Société restent les mêmes que ceux des sociétés antérieures. L’article 2 les stipule ainsi dans son paragraphe A :

« 1) Travailler au développement de la littérature générale et comparée en France. 2) Unifier et organiser les activités comparatistes afin de faciliter l’enseignement et la recherche. 3) Organiser la participation française aux activités comparatistes internationales, en particulier celles de l’Association Internationale de Littérature Comparée (A.I.L.C.) et de la Fédération Internationale des Langues et Littératures Modernes (F.I.L.L.M.) ». Les précisions du 3e alinéa rappellent la dimension mondiale du comparatisme ; le lien entre la S.F.L.G.C. et l’A.I.L.C. est d’ailleurs défini par l’article 8, dont la formulation a évolué entre 1973 et 1986 :

« La cotisation à la S.L.G.C. inclut obligatoirement une quote-part d’adhésion, dont le montant est fixé par l’A.I.L.C. Cette quote-part est reversée par le Trésorier à l’A.I.L.C. et donne automatiquement aux membres de la S.F.L.G.C. la qualité de membre de l’A.I.L.C. » (rédaction de 1973). « La cotisation à la S.F.L.G.C. inclut une part d’adhésion à l’A.I.L.C. dont le montant est fixé chaque année par l’Assemblée générale de la S.F.L.G.C. sur proposition du Bureau de la S.F.L.G.C. et en accord avec l’A.I.L.C » (rédaction de 1986, toujours en vigueur). L’adhésion à la S.F.L.G.C. perpétue de toute façon la tradition de l’adhésion automatique à l’A.I.L.C. : d’autres associations comparatistes nationales ne font pas ce choix.

Le paragraphe B du même article explicite les moyens envisagés pour atteindre les buts précités :

« À ces fins, la société : 1) Centralise tous les renseignements concernant les études de Littérature générale et comparée en France et à l’étranger et les fait connaître à ses adhérents, notamment au moyen d’un Bulletin de liaison. 2) Coopère avec le Comité de rédaction de la Revue de Littérature Comparée, et éventuellement d’autres revues spécialisées. 3) Prend toutes les initiatives susceptibles d’aider la recherche et l’enseignement de la Littérature générale et comparée en France, en particulier dans le domaine de la documentation et des publications. 4) Représente le comparatisme français auprès des instances ministérielles et se tient en liaison avec les membres de la sous-section correspondante du Comité Consultatif. 5) Organise chaque année un congrès et/ou des colloques. 6) Maintient une liaison permanente avec l’A.I.L.C. ». Ce texte est donné ici dans sa version de 1973. Certaines des modifications apportées à ce texte seront présentées et commentées plus loin.

Cet article 2, bien plus développé que les articles similaires des Statuts de la le S.N.F.L.C. et de la S.F.L.C., pose nettement la S.F.L.G.C. comme institution interlocutrice de tout ce qui concerne la littérature générale et comparée en France, notamment des instances officielles (alinéa 4). Cette ambition implique une reconnaissance au moins officieuse, mais qui doit toujours être maintenue ou reconquise.

Pendant cette période la S.F.L.G.C., forte désormais de près de 300 membres (260 en juin 1973), fait effectivement preuve d’une meilleure visibilité, dans les domaines de la recherche, de l’enseignement et de la formation des maîtres.

Deux initiatives importantes mettent en évidence les recherches comparatistes menées en France. En octobre 1969 André-M. Rousseau (président de la S.F.L.C. 1968/71, puis de la S.F.L.G.C. 1973/75) avait évoqué, lors d’une assemblée générale, un travail de dépouillement, mené à Aix, sur les thèses comparatistes. Ce travail est mené à bien et en 1974 Françoise Fumat publie un Répertoire des thèses soutenues devant les Universités françaises et intéressant la littérature générale et comparée (1944-1972), IX-128 p. Cet ouvrage polycopié (format A4), édité par la S.F.L.G.C., comprend 630 références (plus 34 références concernant le cinéma), classées par ordre alphabétique d’auteur et indiquant, pour chaque entrée : le nombre de feuillets, la nature de la thèse (d’État, complémentaire, d’Université, de 3e cycle), le lieu et l’année de soutenance, et précisant, le cas échéant, si la thèse a été publiée. Un Supplément, également polycopié, apporte 66 entrées nouvelles en juin 1975. C’est donc un ensemble de plus de 700 thèses qui est ainsi répertorié sur une trentaine d’années. L’ouvrage comporte une importante Introduction, rédigée par André-M. Rousseau, qui insiste sur le fait que ce travail répond à l’une des missions de la S.F.L.G.C., « l’acquisition d’outils de recherche adaptés à notre discipline » et qui passe en revue quelques-uns des problèmes de sélection des thèses « intéressant la littérature générale et comparée ». Trois Index, thématique (77-110), des pays concernés (111-118) et des périodes (du Moyen-Âge à la Deuxième Guerre mondiale, 119-123) facilitent beaucoup les recherches. Ce répertoire, qui semble malheureusement avoir été trop peu connu, montre la vitalité et la variété des recherches comparatistes menées en France (un nombre appréciable d’auteurs des thèses répertoriées n’est pas de nationalité française).

La seconde initiative est due à Daniel-H. Pageaux, président de la S.F.L.G.C. (1977/79 et 1981/83). Après avoir organisé un séminaire de chercheurs à Azay-le-Ferron en juin 1979, il met en chantier, en 1981, un « Livre blanc de la recherche comparatiste française », qui aboutit, en 1983, à un volume collectif, édité également par la Société, auquel une trentaine de comparatistes français ont apporté leur contribution : La Recherche en littérature générale et comparée en France. Aspects et problèmes, V-416 p. L’Avant-propos de D.-H. Pageaux (3-10) rappelle brièvement quelques étapes du développement de la discipline en France ; il insiste sur l’interdisciplinarité des travaux comparatistes, qui font appel aux « sciences dites humaines : la psychanalyse, la sociologie, l’anthropologie et surtout […] l’histoire » et souligne le « développement de champs de recherche originaux ». En même temps, il s’inquiète de certaines « ombres » : la très faible implantation de la discipline au CNRS, l’indifférence des programmes de l’enseignement secondaire envers les littératures étrangères. Sa conclusion est toutefois optimiste : la discipline contribue incontestablement à un « renouvellement des questionnements en littérature » et à un « rééquilibrage des enseignements littéraires ». La structure de l’ouvrage comprend deux grandes parties : I) Orientations de recherche (11-296), onze chapitres délimitant les principaux axes de recherches ; II) Aires culturelles et linguistiques (297-416), dix chapitres faisant l’état des recherches dans une série de ces grandes aires, le dernier étant consacré aux multiples « Domaines d’Étiemble ».

Entre ces deux réussites – le Répertoire des thèses et le Livre blanc de la recherche – la S.F.L.G.C. a lancé une revue de type scientifique, les Cahiers de littérature générale et comparée, conformément à un vœu de l’assemblée générale d’octobre 1975. Constatant que la RLC est une revue internationale, la société estime qu’il « manque encore aux travaux spécifiquement français un organe de haute tenue à large diffusion ». C’est pourquoi la nouvelle revue se donne pour tâche de « faire circuler les informations les plus récentes, mobiliser les curiosités, stimuler l’innovation par le rapprochement des points de vue, cristalliser des tendances encore timides et diffuses » (« Avant-propos » du Comité de rédaction, n° 1, printemps 1977, 8). Le premier numéro est consacré à « la traduction littéraire », le dernier (n° 5, automne 1981) à la « littérature coloniale », tandis que la livraison 3-4 (printemps-automne 1978) concerne « la littérature d’enfance et de jeunesse ». Les sujets abordés étaient effectivement, à l’époque, originaux et peu traités dans les universités françaises. Mais la S.F.L.G.C. n’avait sans doute pas les moyens financiers suffisants pour poursuivre ce travail de pionnier…

La S.F.L.G.C. suit également de près les questions liées au recrutement des professeurs de l’enseignement secondaire. Une délégation de trois comparatistes, René Guise, Daniel-H. Pageaux, Yves Chevrel, rencontre le 14 janvier 1976 quatre inspecteurs généraux de l’Instruction publique, afin d’explorer les possibilités d’une meilleure implantation de la littérature comparée dans l’enseignement secondaire et dans les concours de recrutement. D’autres rencontres ont lieu, tandis qu’une « commission de l’enseignement » travaille sur les dossiers au sein de la Société. Un des résultats – symbolique, mais qui permet d’afficher la discipline – est qu’en 1986 (soit dix ans après l’ouverture des négociations !) le « programme spécial » de l’agrégation des lettres modernes (celui de la « seconde composition française ») devient officiellement « programme de littérature générale et comparée ». Parallèlement la commission d’agrégation est devenue peu à peu l’interlocutrice des présidents de jury et leur propose des programmes en tant que telle et non plus par le canal des comparatistes membres des jurys. La discipline reste toutefois toujours exclue du CAPES.

D’autre part, en dehors du cadre officiel, un Colloque international est organisé en octobre 1976 par l’Association européenne des enseignants (A.E.D.E.), avec le concours de la S.F.L.G.C., au Centre international d’Études pédagogiques (Sèvres) sur le sujet : « Littérature comparée et formation des maîtres ».

Deux débats importants d’une autre nature sont aussi menés au sein de la Société. Le premier concerne l’organisation des carrières universitaires. L’instance qui les régule, alors dénommée Conseil consultatif des Universités (CCU), est profondément réformée ; il est créé, au sein de la division des lettres, une section (la 12e) divisée en 4 sous-sections : 1) grammaire et philologie françaises, techniques d’expression ; 2) langue et littérature françaises du Moyen-Âge et de la Renaissance ; 3) langue et littérature françaises moderne et contemporaine ; 4) littérature comparée. Cette dernière sous-section comprend six élus : deux professeurs, deux maîtres de conférences (ancienne dénomination, qui désigne des enseignants de rang magistral), deux maîtres-assistants, et deux nommés (un professeur et/ou un maître de conférences). Jusqu’alors la littérature comparée n’avait aucune autonomie réelle et n’était représentée que par un, puis deux ou trois professeurs et un maître-assistant. L’autonomie relative acquise en 1973 devient indépendance en 1986 lorsqu’une nouvelle instance, dénommée Conseil supérieur des universités (CSU), crée, outre la parité entre les corps A (professeurs) et B (maîtres de conférences, nouvelle appellation des maîtres-assistants), une 10e section intitulée « littératures comparées » [sic] 10. Des débats, au sein de la S.F.L.G.C., portent sur la position de la Société sur les candidatures. En 1971, il avait été possible à la S.F.L.C. de présenter deux candidatures pour les deux postes de professeurs à pourvoir ; à partir de 1973, devant la politisation des listes (présentées par des syndicats), il ne paraît plus possible à la S.F.L.G.C. de soutenir aucune candidature. En 1983 de nouveaux débats ont lieu, qui aboutissent à la même position, mais avec l’adoption, en assemblée générale, d’une charte définissant les engagements des candidats : les listes, ou les candidatures individuelles, qui seront présentées par la suite tiendront compte de cette charte. Un lien est ainsi marqué entre la Société et les membres de ce qui est devenu le Comité national des universités : le paragraphe B, alinéa 4, de l’article 2 cité plus haut (et modifié en fonction des vicissitudes de l’instance en question) reçoit ainsi une pleine confirmation.

Un second grand débat concerne les maquettes de licence et de maîtrise. Il est en effet possible aux universités de demander la création d’une licence et d’une maîtrise de littérature générale et comparée, à côté de la licence et de la maîtrise de lettres modernes. Il y a là, incontestablement, une possibilité de développement de la discipline, surtout en vue de la recherche, dont la maîtrise est, en France, le premier maillon fort ; d’autre part, la faiblesse quantitative des enseignants comparatistes incite à ne pas trop disperser ou trop solliciter les forces disponibles, d’autant que l’implantation de la discipline dans la filière des lettres modernes n’est pas bien assurée et que l’incertitude plane sur l’accès à la candidature aux concours de recrutement des professeurs que procureraient des diplômes spécialisés. Les comparatistes font des choix différents suivant leur situation.

Un autre front s’ouvre encore pour les comparatistes : celui des formations doctorales. Une enquête ministérielle de 1980 révèle qu’à cette date trois universités seulement sont habilitées à délivrer un Diplôme d’études approfondies (DEA) en littérature comparée, et sept le sont à en délivrer un en littérature française et comparée. Si les informations échangées au sein de la Société permettent des avancées en ce qui concerne les recherches comparatistes à l’université, la situation reste très médiocre au CNRS, où d’ailleurs les disciplines proprement littéraires sont de moins en moins représentées.

La SFLGC participe donc au plus près à une meilleure reconnaissance tant de la discipline que de l’institution – la société elle-même - qui entend représenter cette discipline. Cette action est due pour une bonne part au fonctionnement des statuts adoptés en 1973, révisés en 1981 et en 1986, qui prévoient notamment un Conseil d’administration élu par l’assemblée générale (mandat de 4 ans renouvelable une fois immédiatement, le renouvellement du Conseil se faisant par moitié tous les deux ans) qui, en son sein, élit un Bureau de 8 membres : un président, trois vice-présidents, un secrétaire général et un secrétaire général adjoint, un trésorier et un trésorier adjoint( chacun élu pour un mandat de 2 ans, renouvelable une fois immédiatement). En 1974 un règlement intérieur a précisé les missions des trois vice-présidents, réparties selon trois grands domaines de responsabilité : relations extérieures, recherche et publication, enseignement et concours de recrutement. Cette organisation, plus solide, conforte les possibilités d’intervention.

La capacité d’intervention de la S.F.L.G.C. repose aussi sur le fait qu’elle représente la quasi-totalité des enseignants de littérature comparée : on a vu qu’une de ses obligations est l’apport d’informations à ses adhérents par le moyen d’un Bulletin (Art. 2, § B, 1er alinéa). À partir de 1976 de nombreuses lettres ou de courts bulletins d’information assurent cette communication, de façon plus rapide que le Bulletin de liaison créé du temps de la S.F.L.C. en 1970, dont le dernier numéro a été publié en1982. Cependant il est décidé de publier un nouvel organe semestriel, plus consistant, sous le titre Bulletin de liaison et d’information (BLI, dont le premier responsable est Gwenhaël Ponnau) qui, dès le premier numéro (automne 1986), propose des articles destinés aux préparateurs à l’agrégation. D’autre part un volume intitulé Vademecum de la littérature comparée en France, 1985, 256 p. dans la même présentation que celle de La Recherche […], fournit une sorte de Who’s who des adhérents de la Société, accompagné de différents documents (sections et départements comparatistes des universités françaises, centres de recherche, congrès et colloques comparatistes, …). Ce Vademecum paraît l’année même où l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III) organise, sous la responsabilité de D.-H. Pageaux, le 11e Congrès de l’A.I.L.C.

5) La modernisation de la SFLGC (1987-)

Le tournant des années 1986/87, marqué notamment par la présidence de Pierre Brunel (1985/87), peut être considéré comme celui où une nouvelle impulsion est donnée à la Société, qui actualise et modernise ses structures et ses possibilités d’action ; cette modernisation se poursuit toujours en 2007.

Les Statuts sont de nouveau révisés les 20 janvier 2001 et 20 septembre 2002. La révision de 2001 est importante en ce qu’elle ouvre l’adhésion à la SFLGC à des catégories nouvelles, notamment à celle des étudiants en cours de thèse. En effet l’article 6, §A, ne prévoyait jusqu’alors que quatre catégories de membres actifs ; la nouvelle rédaction en définit six, voire sept :

« 1) Les enseignants et les chercheurs titulaires d’un doctorat de littérature générale et comparée ou d’un titre équivalent. 2) Les personnes dispensant un enseignement de littérature générale et comparée dans un établissement public d’enseignement ou de recherche. 3) Les enseignants des établissements publics du secondaire ou du supérieur manifestant un intérêt scientifique pour la littérature générale et comparée. 4) Les enseignants et les chercheurs à la retraite ayant rempli une des trois conditions précédentes. 5) Les doctorants ayant déposé un sujet de thèse en littérature générale et comparée. 6) Les correspondants de la SFLGC à l’étranger ».

L’alinéa 3 ouvre l’adhésion aux comparatistes de facto qui, pour telle ou telle raison, n’ont pas de poste dans un établissement d’enseignement supérieur (cela concerne de nombreux enseignants de lycées et de collèges qui ont reçu une formation comparatiste et qui continuent à s’intéresser à la discipline), l’article 5 aux jeunes chercheurs, c’est-à-dire à ceux qui ont peut-être le plus besoin de conseils et de soutiens institutionnels. Le même §A de l’article 6 prévoit de plus in fine une procédure supplémentaire, qui constitue, en quelque sorte la « catégorie des hors catégories » :

« Toute personne, n’entrant pas dans une des catégories mentionnées ci-dessus, qui désire adhérer à la Société peut adresser une demande motivée au Bureau, lequel statue dans un délai de six mois francs. En cas d’accord le demandeur devient membre actif ». Ce dernier alinéa précise d’ailleurs une disposition analogue, mais formulée en termes plus vagues, qui figurait dans la rédaction de 1973 et qui avait été supprimée en 1986.

La révision de 2002 est plus brève, mais non moins significative. Elle porte sur la suppression, dans l’article 10, 1er alinéa, de la mention « tous de nationalité française » applicable aux membres du Conseil d’administration ; cette suppression concrétise l’internationalisation, déjà réelle depuis plusieurs décennies, des enseignants comparatistes en France. Elle tient aussi compte du développement de l’Union européenne.

Parallèlement à ces ouvertures, la S.F.L.G.C. améliore certains des services rendus à ses membres. Le Bulletin de liaison et d’information se situe d’abord à mi-chemin entre une revue scientifique, avec des livraisons centrées sur un problème (par exemple « Littérature comparée et francophonie », n° 12, printemps 1992), et une source d’informations diverses et pratiques : adresses des principales revues comparatistes (n° 6, printemps 1989), liste de mémoires de maîtrises soutenus dans diverses universités (n° 9, automne 1990 ; n° 10, printemps 1991), compte rendu d’une journée d’études sur l’enseignement de la discipline en France (n° 21, printemps 1997). Il contribue aussi à améliorer la préparation à l’agrégation des lettres modernes.

De façon générale, la Société essaie de mieux structurer la préparation à cette agrégation, qui est une tâche très lourde. Un calendrier régulier est observé : la commission des concours se réunit et formule des propositions en janvier, une réunion dite de bibliographie est organisée en juin (à partir de 2007, les informations seront transmises par courrier électronique), et une réunion de présentation de la problématique, avec débats, est organisée au début d’octobre. Le BLI consacre régulièrement une de ses deux livraisons annuelles à ce concours ; devenu, en 1994, Bulletin de littérature générale et comparée (BLGC), il se spécialise dans la publication d’articles portant sur les questions mises au programme. D’autre part, à partir du concours de 2001 et grâce à l’action conjointe des membres comparatistes des jurys et des responsables de la Société, il a été obtenu que le programme de littérature générale et comparée soit renouvelé par moitié chaque année : chaque question reste donc inscrite deux ans, ce qui permet, outre un allégement des charges des préparateurs, un échange de vues sur les problèmes apparus lors de la première année où une question est traitée.

Si les efforts pour introduire la littérature comparée dans les épreuves du CAPES de Lettres modernes sont restés vains, la création de l’agrégation interne, dans la même section, en 1989, comprend une épreuve orale : un « commentaire d’un texte français ou traduit appartenant aux littératures anciennes ou modernes et extrait du programme de littérature générale et comparée ». L’instauration d’une épreuve comparatiste avait été réclamée, et obtenue, par la Société auprès des instances ministérielles.

Avec la transformation du BLI en BLGC, une nouvelle publication a été créée : une Feuille d’information trimestrielle (FIT) qui, comme son titre l’indique, est un organe interne à la Société comprenant, outre les informations relatives à la vie de la Société (compte rendu des assemblées générales, enquêtes diverses, …) des rubriques comme : informations concernant les sessions du CNU, annonces de colloques ou de séminaires, soutenances de thèses et d’habilitations à diriger des recherches, publications, … À dater du numéro 31 (juin 2005), la publication se fait par voie électronique.

Le recours à l’informatique est d’ailleurs un des points de la modernisation de la SFLGC, opérée notamment sous la présidence d’Alain Montandon (2001/05), qui a permis la mise en place d’un site hébergé par Vox poetica et géré par Alexandre Prstojevic.

La modernisation, toujours en cours, de la S.F.L.G.C., ne résout évidemment pas tous les problèmes d’une institution associative : on peut citer les questions relatives à une publication scientifique propre à la Société, celles des relations avec les instances officielles (CNU, jurys d’agrégation), celles des conséquences des réformes de l’enseignement supérieur (système « LMD » : licence/master/doctorat, semestrialisation), celles des contacts avec d’autres sociétés de spécialistes, etc. Ces problèmes, et d’autres, sont regroupés dans la dernière partie de cet exposé.

La SFLGC en 2007

Les pages qui précédent ont montré la récurrence de quelques points importants concernant la vie de l’association.

1) Organisation et activités internes

Au bout d’un demi-siècle d’existence la SFLGC paraît avoir atteint un certain équilibre dans son organisation. Le fonctionnement de l’association, qui n’est financée que par les cotisations de ses membres et quelques rares ressources annexes (abonnements au Bulletin, par exemple), est maintenant réglé par des statuts bien rodés, et les responsabilités sont bien établies. Deux problèmes, toutefois, sont à considérer.

Le premier est celui des publications périodiques de la Société. La création de la FIT en novembre 1994 lui permet de disposer d’un organe de liaison souple et adapté auquel les responsables successives et leurs universités (Belinda Cannone, Corte ; Judith Lacoue-Labarthe et Sylvie Humbert-Mougin, Tours ; Frédérique Toudoire-Surlapierre, Besançon) ont su assurer une parution régulière. En revanche des débats animés ont eu lieu à propos d’une publication de type scientifique : les Cahiers de la SFLGC n’ont eu que cinq numéros (1977/81), la revue Multiples, qui devait leur succéder en 1985, n’a jamais vu le jour. Le BLGC, destiné aux agrégatifs, s’est révélé peu apte à concurrencer les nombreuses autres publications qui visaient le même public, et il est décidé de l’arrêter en 2006. La même année une collection, et non plus une revue, prend la relève : « Poétiques comparatistes », dont le premier volume est consacré à Littérature et anthropologie (338 p.). Est-il de l’intérêt de la S.F.L.G.C. d’avoir une revue ou une collection propre ? En a-t-elle les moyens intellectuels et financiers ? L’avenir répondra à ces questions !

Le second problème touche aux informations que la Société doit être en état de fournir à ses membres, et aux modalités de ces informations. Il est attendu qu’elle publie, à intervalles plus ou moins réguliers, un Annuaire de ses membres – à condition que ceux-ci procurent les informations nécessaires. Le dernier Annuaire sur papier a été réalisé par Anne-Rachel Hermetet en 2002 : ses 122 pages contiennent 386 noms, suivis d’un certain nombre de données relatives à la situation universitaire et à la recherche des intéressés. Ces indications évoluent, et c’est désormais sur le site Internet de la Société qu’il convient de faire les mises à jour nécessaires. D’autre part, cet Annuaire, sur support papier ou informatisé, ne signale que les seuls membres de l’association. Il est toutefois envisagé de proposer, sur une autre rubrique du site, une liste signalant, pour chaque année universitaire et par établissement d’enseignement supérieur, tous les enseignants comparatistes, titulaires ou temporaires (allocataires de recherche, attachés temporaires d’enseignement et de recherche, chargés de cours complémentaires, …), membres ou non de la Société. Il ne s’agit, évidemment, que d’indications elles-mêmes déjà publiques (figurant, par exemple, dans les « guides » ou les « livrets » de l’étudiant).

2) Relations avec les revues comparatistes

La question des publications de la S.F.L.G.C. se double de celle des relations que l’association souhaite entretenir avec d’autres publications. En réalité, seule la RLC est directement en cause. Il a été noté que la fondation de la Revue de littérature comparée (1921) est de loin antérieure à celle de la S.N.F.L.C. (1956) ; on doit d’ailleurs estimer que la RLC a rempli, jusqu’à la fondation de la société, le rôle d’une association professionnelle, suivant de près les progrès de la discipline et la défendant au besoin ; elle a ensuite accompagné la S.N.F.L.C. puis la S.F.L.C. en publiant leurs statuts et en rendant compte de leurs réunions. La croissance de la littérature comparée dans les années 70 et suivantes a entraîné une répartition des rôles, et les deux instances coexistent désormais, chacune étant dans son domaine : la RLC est une revue internationale, la S.F.L.G.C. est une association de chercheurs-enseignants travaillant, pour la très grande majorité, en France.

Il y a naturellement interférence entre les deux organes – beaucoup d’universitaires sont en contact étroit avec l’une et l’autre – mais ils sont totalement indépendants l’une de l’autre. Si l’article 2 des Statuts de la SFLGC affirmait encore, en 1973, que l’association « coopère étroitement avec le Comité de rédaction de la Revue de littérature comparée », celui qui lui a été substitué en 1986 est plus conforme à la réalité : la société « coopère avec les revues et les centres de recherche à vocation comparatiste ». C’est l’expression d’un souhait de collaboration en même temps que d’une ouverture à toutes les forces vives du comparatisme. De son côté la RLC appelle les membres de la S.F.L.G.C. à lui proposer des contributions : le 1er numéro du Bulletin de liaison et d’information de la Société contient une « Lettre du Comité de Rédaction de la R.L.C. » où on lit ces phrases :

moment où le BULLETIN de la S.F.L.G.C. prend un nouveau départ, le Comité de Rédaction de la R.L.C. souhaite que les comparatistes français fassent un large usage des deux organes mis à leur disposition. […]. Le souhait du Comité est que la R.L.C. puisse permettre aux comparatistes français, notamment aux jeunes chercheurs qui se sont révélés en grand nombre ces dernières années, de s’exprimer dans la revue et de trouver ainsi une audience internationale capable d’apprécier leurs travaux11. La RLC et la S.F.L.G.C. sont deux institutions sans lien organique, mais animées par le service d’une même cause. Un numéro spécial de la RLC a publié, en 1977, les Actes du 13e Congrès de la S.F.L.G.C. (« Poétique de la Renaissance et poétique du XXe siècle ») ; le site Internet de la S.F.L.G.C. publie les sommaires des numéros de la RLC.

3) Relations avec les autres sociétés « savantes »

La SFLGC est une association nationale. Ses statuts lui fixent, parmi les buts qu’elle se propose, celui de participer aux activités de deux associations internationales, l’Association internationale de littérature comparée et la Fédération internationale des langues et littératures modernes (art.2A3°) ; plus précisément, elle « maintient une liaison permanente avec l’A.I.L.C. » (art. 2B6°) et sa cotisation « inclut une part d’adhésion à l’A.I.L.C. » (art. 8).

Les relations entre l’A.I.L.C. et les sociétés nationales ne vont pas sans difficulté. En effet l’A.I.L.C. regroupe en principe, non pas des associations, mais des personnes (des institutions ou des personnes morales, qui comptent alors pour une unité, peuvent toutefois adhérer) ; la collecte des cotisations à l’A.I.L.C. par une association nationale est une commodité, mais non une obligation, et certaines associations nationales offrent à leurs membres la possibilité de choisir (pratique de l’opting out). À la cotisation versée à la S.F.L.G.C. s’ajoute actuellement celle due à l’A.I.L.C., dont tout membre de la S.F.L.G.C. est ainsi, automatiquement, membre. Rien ne s’oppose par ailleurs à ce que des comparatistes français ou exerçant en France adhèrent directement à l’A.I.L.C. sans adhérer à la S.F.L.G.C.

L’histoire de l’A.I.L.C. (fondée quelques mois avant la S.F.L.G.C.) a été fortement marquée, à ses débuts, par une grande implication des comparatistes français. C’est une association de droit français, déclarée comme telle à l’autorité française compétente (Préfecture de Police de Paris), dont le texte officiel des statuts est rédigé en français. On rappellera que le premier co-président (1955/58) en a été Jean-Marie Carré, pendant que Jacques Voisine était le premier secrétaire « européen » ; le poste de trésorier a été assurée par ?milie Le Hénaff de 1955 à 1961, puis sans discontinuité par un Français jusqu’en 1979 (A.-M. Rousseau, 1961/70, Mario Carnevale, 1970/73, Victor Hell, 1973/79). D’autres mandats ont été confiés à des Français : entres autres, présidences de Marcel Bataillon (1958/61), Jacques Voisine (1967/70), Jean Bessière (1997/2000), secrétariat général (Yves Chevrel, 1979/85, Sylvie André, 2000/07). Depuis la création de l’A.I.L.C le bureau de celle-ci a toujours compris au moins un universitaire français à un poste de responsabilité ; beaucoup d’autres participent activement aux différents comités et commissions mis en place au sein de l’A.I.L.C.

Une des principales activités de l’A.I.L.C. est celle d’organiser un Congrès, normalement tous les trois ans, comme ses statuts lui en font l’obligation. Sur les 18 Congrès qui se sont tenus de 1955 à 2007, deux ont eu lieu en France : Bordeaux (1970), Paris (1985), avec l’appui de la S.F.L.G.C. Pour les Congrès tenus hors de France, la S.F.L.G.C a joué, pour ses adhérents, le rôle d’intermédiaire entre eux et le ministère des Affaires Étrangères en vue d’obtenir des subventions pour des déplacements parfois lointains (Tokyo, Edmonton, Hong-Kong, Rio de Janeiro,…) : les négociations sont une lourde tâche…

Les liens de la S.F.L.G.C. avec la F.I.L.LM. sont beaucoup plus ténus. Héritière de la Commission internationale d’histoire littéraire moderne, fondée à Oslo en 1928, cette fédération d’associations (non de personnes) a été créée en 1951 ; elle est elle-même associée à d’autre fédérations (sciences historiques, sciences anthropologiques, …) au sein du Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines (C.I.P.S.H.), qui est une Organisation Non Gouvernementale (O.N.G.) de l’Organisation des Nations Unies pour la Science et la Culture (connue sous le sigle anglais UNESCO). C’est donc une institution complexe, ressentie comme assez lointaine, dont l’activité principale est l’organisation de congrès triennaux, mais qui sert de relais entre l’UNESCO et l’A.I.L.C. pour obtenir des subventions du C.I.P.S.H.

Un autre niveau de relations internationales a été ouvert en 2000, à l’initiative de Danièle Chauvin et de Bertrand Westphal, respectivement présidente (1999/2001) et vice-président chargé des relations extérieures de la S.L.F.G.C., qui ont proposé aux responsable des autres associations européennes « d’engager une réflexion sur le comparatisme, qui concernerait l’ensemble des collègues européens ». Le 6 octobre 2001 s’est tenue, à l’université de Paris Sorbonne, une réunion réunissant quinze représentants d’associations comparatistes européennes (trois autres ayant exprimé leur regret de ne pouvoir être présents), qui a décidé la mise sur pied d’un Réseau européen d’Études littéraires comparées/European Network of Comparative Literary Studies (R.E.E.L.C./E.N.C.L.S.). Cette nouvelle structure n’est pas une nouvelle association mais, comme sa dénomination l’indique, un réseau, c’est-à-dire un ensemble de voies de communication facilitant la circulation des informations dans un espace, l’Europe, qui est en train de mieux se définir. Cette initiative, due à des responsables de la S.F.L.G.C. et soutenue par ceux qui leur ont succédé, en particulier Alain Montandon pendant le temps de sa présidence (2001/05), en est encore à ses débuts. La S.F.L.G.C. a apporté son soutien à l’organisation du 2e Congrès du R.E.E.L.C. (Clermont-Ferrand, septembre 2007). La création d’un tel réseau a été rendue possible, entre autres raisons, par le fait que la S.F.L.G.C. a été associée à la création d’autres associations nationales européennes : belge, luxembourgeoise, grecque, entre autres. Lors des Congrès de la société française, appel a souvent été fait à des conférenciers d’autres sociétés (sans se limiter aux seuls Européens).

4) La place et le rôle de la littérature comparée dans l’enseignement supérieur

C’est là un souci constant des responsables de la société – et des sociétaires eux-mêmes, qui n’hésitent pas à signaler les problèmes, personnels ou collectifs, qu’ils peuvent rencontrer. La S.F.L.G.C. est toutefois une société savante, non un syndicat, dont les buts sont autres.

Plusieurs niveaux de vigilance sont à envisager :

- attention à l’organisation générale de l’enseignement supérieur français. Les nombreuses réformes intervenues depuis un demi-siècle ont obligé les comparatistes, peu nombreux par comparaison avec ceux qui enseignent des disciplines comme la littérature française ou les « grandes » littératures étrangères, à être extrêmement attentifs à toute modification structurelle. La littérature générale et comparée est maintenant implantée à tous les niveaux de la formation lettres modernes, mais les comparatistes doivent veiller à ce que la discipline soit bien désignée en tant que telle et à ce qu’elle ne soit pas marginalisée en figurant comme optionnelle, voire facultative. Il lui faudrait sans doute tenter de se rapprocher des littératures et cultures étrangères.

- contrôle des instances de qualification et de recrutement des enseignants. La littérature comparée dispose, depuis 1986, d’une section propre au Conseil national des universités, ce qui lui garantit son autonomie ; il est désormais acquis que le président de la section informe les sociétaires des résultats des sessions, lors de l’assemblée générale annuelle de la S.F.L.G.C. Mais il importe d’être attentif à la composition des commissions de spécialistes qui, dans chaque université, se prononcent sur le recrutement : ainsi il paraît souhaitable d’éviter qu’une commission ayant à pourvoir un poste de la discipline ne comporte aucun comparatiste…

- défense de postes menacés de disparaître, ou d’être transférés à une autre discipline, à l’occasion, par exemple, de départ à la retraite. Parallèlement, demande de création de postes dans le cas d’un sous-encadrement manifeste.

- réflexions sur les programmes : les universitaires français ont la chance de bénéficier d’une grande, voire totale liberté pour définir leurs programmes, à l’intérieur, évidemment, des règles valables pour tous (comme actuellement la notion de semestre, peu usuelle jusqu’ici dans les disciplines littéraires) ; la S.F.L.G.C. peut être une chambre d’écho des difficultés rencontrées et des solutions qui ont pu être apportées ici ou là. Il semble également important de rappeler que les programmes de littérature générale et comparée de l’agrégation des lettres modernes constituent, en France, une des principales vitrines de la discipline.

5) La littérature comparée et la formation des maîtres de l’enseignement secondaire

Autre souci permanent : celui du rôle que la S.F.L.G.C. doit jouer dans la formation des maîtres. Si la filière Lettres modernes est désormais reconnue comme une voie de formation à part entière où la littérature comparée est bien visible, il reste beaucoup de questions en suspens !

- la place que la littérature comparée peut occuper dans d’autres filières, comme les lettres classiques (les programmes comparatistes de l’agrégation des lettres modernes comportent très souvent des œuvres de l’Antiquité classique), les littératures étrangères (toute littérature gagne à être étudiée dans une perspective comparatiste : jusqu’en 1965 la littérature comparée figurait comme certificat optionnel des licences de langue vivantes), voire l’histoire ou la philosophie.

- le rôle qu’elle doit remplir dans les concours de recrutement. Deux problèmes, au moins, interviennent ici :

- quels types de programmes et d’exercices sont à envisager ? Actuellement l’agrégation des lettres modernes prévoit, pour le concours externe, une dissertation écrite et un commentaire oral, l’un et l’autre exercice étant fondés sur des œuvres figurant dans deux questions. L’agrégation interne ne comprend qu’un commentaire oral, qui n’a en fait rien de « comparatiste ». Peut-on, dans l’un et l’autre cas, prévoir d’autres types d’épreuves ? Des contacts ont été pris, et des discussions engagées, entre responsables de la Société, membres du jury de l’agrégation interne et représentants de l’Inspection générale des Lettres.

- la littérature comparée ne figure à aucun CAPES. Comment peut-on l’introduire, et sous quelle forme, au CAPES de Lettres modernes ?

Les programmes de littérature de l’enseignement secondaire accordent une place de plus en plus grande aux littératures étrangères. Il importe que les maîtres soient formés à l’utilisation de ces œuvres, le plus souvent en traduction : un séminaire national, organisé par la Direction générale de l’enseignement scolaire avec le concours de la S.F.L.G.C. s’est tenu à Paris en novembre 2006 ; la publication des Actes est prévue en 2007.

6) la recherche en littérature générale et comparée

La littérature générale et comparée ne peut exister que si une recherche active est constamment menée. Les Congrès, les Colloques organisés par la S.F.L.G.C. sont autant de moments importants qui scandent ces activités12, de même que les bilans qui peuvent être établis à l’occasion de « livres blancs » de la recherche comparatiste française, comme celui de 1983 et celui dont les grands axes ont été présentés le 18 novembre 2006 (ouvrage à paraître en 2007).

Il est sans doute aussi important, pour la Société, non seulement d’être une chambre d’écho de ce qui se fait (le Répertoire des thèses […] publié en 1974 ne pourrait-il être continué ?), mais aussi de jouer un rôle incitateur dans le domaine de l’initiation à la recherche. Ici encore la circulation de l’information, la transparence des procédures, sont des éléments importants.

La quasi-totalité des comparatistes français sont des chercheurs-enseignants : ni le CNRS, actuellement peu ouvert aux sciences humaines, ni des organismes comme l’EHESS n’ont de programmes ou de postes comparatistes. L’alourdissement des tâches de gestion et d’enseignement que subissent les universitaires depuis plusieurs années est une réalité qui handicape encore davantage les activités de recherche. Quelle action la S.F.L.G.C. peut-elle avoir dans ce domaine ? C’est ici qu’intervient sa reconnaissance en tant qu’institution…

En guise de conclusion

La S.F.L.G.C. est aujourd’hui une institution associative qui tient sa place dans le champ des activités universitaires françaises et internationales. Mais les cinquante années d’existence d’une société réunissant la quasi-totalité des comparatistes exerçant en France (plus quelques autres exerçant dans d’autres pays) montrent une réelle permanence de certains problèmes, dont le plus important est la promotion d’une discipline relativement jeune, qui doit d’ailleurs parfois, d’abord, être défendue.

La S.G.L.G.C. doit sans cesse concilier la liberté d’une association ouverte à ceux qui souhaitent en faire partie et les règles d’une organisation de type professionnel. La Société, administrée par des bénévoles, est le lieu où ses membres peuvent s’informer mutuellement, discuter des problèmes qu’ils rencontrent, avancer des projets ; ce doit être alors un lieu de débats, non d’anathèmes.

La littérature générale et comparée se définit comme une discipline transversale, un carrefour ; les structures actuelles de l’Université française sont encore peu adaptées à cette interdisciplinarité, qui est pourtant une valeur constitutive de la discipline. C’est pourquoi la Société française de littérature générale et comparée reste placée devant une double exigence : assurer la vigilance, promouvoir la visibilité.

2 Voir M. Espagne, Le Paradigme de l’étranger. Les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1993, 380 p., et la livraison 2000-3 de la Revue de littérature comparée, « Relire les comparatistes français », où on trouvera des études sur les principaux fondateurs de la discipline : ceux qui ont occupé des chaires de littérature étrangère (C. Fauriel, F. Ozanam, X. Marmier), et ceux qui ont été les premiers professeurs de littérature comparée en France (J. Texte, F. Baldensperger, P. Hazard, …).

3 M. Espagne, op. cit. p. 364.

4 D’après A. Guigue, La Faculté des lettres de l’université de Paris (1808-1935), Alcan, Paris, 1935, p.28, 44 et 52.

5 Voir P. Albertini, « Le cursus studiorum des professeurs de lettres au XIXe siècle », Histoire de l’éducation, 45 (janv. 1990), 43-69.

6 Voir le texte de ces premiers Statuts, Annexe A.

7 Voir le texte complet, Annexe B.

8 Voir le texte complet, Annexe C.

9 Voir le texte complet de ces Statuts, Annexe D.

10 Sur l’histoire complexe de l’instance de gestion des carrières universitaires de 1948 à 1987, voir : Michel Cadot, « La littérature comparée et l’"instance nationale" (C.C.U., C.S.C.U., C.S.P.U., C.S.U., C.N.U., … », Bulletin de liaison et d’information de la SFLGC, n° 2, printemps 1987, 81-85.

11 SFLGC, Bulletin de liaison et d’information, automne 1986, n° 1, 99-100.

12 Voir la liste des Congrès et des Actes qui ont été publiés, Annexe E. On notera toutefois que certains de ces Actes ne sont pas toujours clairement identifiables, lors d’une recherche bibliographique, comme étant ceux des Congrès de la Société…

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