Le rôle de l’imaginaire biblique dans l’œuvre des écrivains francophones et anglophones du Pacifique aux vingtième et vingt-et-unième siècles

 

Chloé ANGUE
(direction Sylvie Parizet, Université de Paris Ouest-Nanterre la Défense, 2010)

Le premier pôle géographique de mon corpus est la Polynésie Française. Le second donne à ma thèse sa qualité comparatiste puisque je travaille aussi sur la littérature de Nouvelle-Zélande. Ces deux territoires constituent l’axe principal de mon travail.

Mon sujet s’inscrit en premier lieu dans un domaine de recherche portant sur le rôle des mythes bibliques dans la littérature contemporaine. À cet égard, il participe tout à la fois de la mythopoétique et des phénomènes de transferts culturels, qui tiennent une grande place dans cette région du monde. Je cherche à mettre en lumière le rôle de ce texte fondateur en Polynésie en raison de son lien à l’histoire coloniale et à l’histoire de la transcription des langues locales. Précisons que la Bible est ici lue comme une œuvre littéraire ayant marqué à la fois la culture occidentale et celles des pays colonisés et évangélisés. Il s’agit bien d’étudier les mythes de l’Eden et de la Terre Promise en tant que projections de l’imaginaire, mais aussi en tant que textes littéraires qui travaillent la langue des écrivains polynésiens d’aujourd’hui. Ces deux niveaux constituent l’un des socles fondamentaux de mon sujet.

Ma thèse participe aussi des études postcoloniales. Rappelons ici la distinction de Jean-Marc Moura proposée dans son article « Postcolonialisme et comparatisme »1  publié sur le site Vox Poetica : « une situation historique, le fait de venir après l’ère coloniale » sont désignés par cet adjectif écrit avec un trait d’union (post-colonial) ; « un ensemble d’œuvres littéraires ou un complexe théorico-critique » s’orthographie sans trait d’union (postcolonial). Mon sujet relève bien sûr du second emploi puisque la Polynésie Française est un Territoire d’Outre-Mer français et n’a donc pas connu de véritable période de décolonisation.

Enfin, comme souvent dans le domaine postcolonial, ma thèse tend vers les cultural studies ou area studies qui tiennent compte notamment de questions anthropologiques, ethnologiques et linguistiques mais aussi politiques, économiques, sociales et historiques. La littérature reste néanmoins le cœur du travail que je vais maintenant vous présenter.

Mes lectures m’ont conduite à m’interroger sur la puissance de l’imaginaire qui est attaché aux îles du triangle polynésien, et sur le rapport que les écrivains insulaires entretiennent, à cet égard, avec l’ancienne puissance coloniale. Très vite, j’ai été frappée par l’importance du mythe de l’Eden dans l’œuvre d’auteurs contemporains tels que Chantal Spitz, Titaua Peu, Moetai Brotherson et Jean-Marc Pambrun pour la Polynésie Française, Witi Ihimaera et Maurice Shadbolt pour la Nouvelle-Zélande. Dans les récits de ces écrivains, le mythe d’un Eden trouvé par les Occidentaux au cœur des îles océaniennes est très largement dénoncé, critiqué et invalidé.

Dans un travail préparatoire réalisé en Master 2, j’ai d’abord suivi l’un des principes de la mythopoétique et adopté une perspective historique. J’ai cherché à comprendre pourquoi certaines îles du Pacifique ont été présentées selon les descriptions bibliques du jardin d’Eden. M’appuyant sur les œuvres d’un explorateur du dix-huitième siècle, Bougainville et d’écrivains qui côtoyaient les colons et missionnaires du dix-neuvième siècle – Melville, Loti, Stevenson et Gauguin  –  j’ai tenté de mieux cerner les origines du mythe biblique océanien.

On se souvient par exemple d’une citation d’Herman Melville dans Omoo, son second roman sur la Polynésie :

Tahiti is by far the most famous island in the South Seas ; indeed, a variety of causes has made it almost classic. […] No wonder that the French bestowed upon the island the appellation of the New Cytherea. “Often,” says De Bougainville2 , “I thought I was walking in the Garden of Eden.”3

Tahiti et la Polynésie sont des terres de fantasmes. Telles les sirènes envoûtant Ulysse, elles attirent autant les marins que les écrivains, dès le milieu du dix-huitième siècle et jusqu’à aujourd’hui. Néanmoins, ce qui semble le plus marquant dans cette citation est que Melville ne peut commencer la description de Tahiti sans évoquer d’abord le statut littéraire de cette île. Il mentionne ainsi son prédécesseur Bougainville, arrivé à Tahiti en 1768 et dont le Voyage Autour du Monde, tiré de son journal de bord, constitue l’un des premiers textes décrivant la Polynésie lus par les Français.

À la suite de ces lectures préparatoires, j’ai émis une hypothèse qui conditionne le plan de travail de ma thèse. Les mythes bibliques sont utilisés par les auteurs polynésiens contemporains en réponse aux écrivains voyageurs dont ils cherchent à se démarquer. Il me semble en effet qu’on pourrait voir se dessiner trois mouvements dans l’utilisation de l’imaginaire biblique en Polynésie.

À la constitution d’un mythe de l’Eden dans les littératures de voyage européennes et nord-américaines des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, phénomène déjà bien connu, succède une phase de déconstruction. Pour des auteurs polynésiens contemporains ou des auteurs occidentaux qui s’intéressent à l’Océanie – on pense par exemple à Romain Gary –, cette démarche consiste à présenter le mythe de l’Eden océanien comme une projection, un fantasme des voyageurs qui ne peuvent se libérer du filtre que constitue leur propre culture.

Cette démarche de déconstruction se double d’une tentative de réappropriation du mythe de l’Eden puisque les auteurs du Pacifique cherchent à réécrire de façon personnelle, mais aussi polynésienne, les différents motifs du mythe biblique de l’Eden ainsi que l’histoire de la colonisation et de l’évangélisation.
Le dernier mouvement s’intéresse à la représentation de la quête de la terre et des identités polynésiennes. Un second mythe biblique est utilisé par ces auteurs pour transcrire cette tendance proprement postcoloniale. Le mythe de la Terre Promise prend plusieurs formes dans ces œuvres qui traduisent différentes aspirations – politiques, culturelles, identitaires –  quant à l’avenir de la Polynésie.

Actuellement, mon travail est particulièrement centré sur deux auteurs polynésiens contemporains : Witi Ihimaera, écrivain maori de Nouvelle-Zélande qui s’intéresse tant à l’histoire de la colonisation qu’aux légendes de sa tribu, tant aux fondements de sa culture qu’à la situation actuelle des Maori ; Chantal Spitz, premier écrivain de Tahiti à publier un roman. Elle y dénonce les abus de la colonisation, les dommages que cette dernière a causés à son peuple et les dangers d’une modernité qui tend à effacer la culture des Ma’ohi de Polynésie Française.

Ces deux auteurs me passionnent en raison de la beauté et de la force de leurs textes, mais aussi de la complexité du rapport qu’ils entretiennent avec le mythe biblique et de l’importance qu’ils accordent dans leurs textes à l’imaginaire biblique. Dans L’Île des rêves écrasés, son premier roman, Chantal Spitz a recours à l’imaginaire biblique pour critiquer les représentations imposées par les écrivains voyageurs. Grâce au motif du paradis et à son inverse, l’enfer, Chantal Spitz décrit par exemple la déception d’une métropolitaine, arrivée dans un atoll de Polynésie Française : « parfois, il lui arrive de penser que le paradis qu’elle a cru découvrir est plutôt l’enfer sur terre »4 , écrit-elle. Plusieurs motifs sont alors développés tels celui du soleil qui brûle la peau, celui du sel qui assèche les yeux. La terre accueillante et nourricière est ici oubliée et remplacée par son contraire afin de rappeler au lecteur métropolitain les réalités d’un climat extrême voire dangereux.

Par ailleurs, dans d’autres passages, apparaît une influence biblique plus implicite et qui tend à peindre la Polynésie Française comme un jardin parfait, proche de l’Eden ou des Iles Fortunées. Néanmoins, cette image positive s’inscrit dans un contexte passé : dans  l’économie du roman, elle représente la période heureuse à laquelle les essais nucléaires ont mis fin. Ces essais débutent en 1966 et sont interrompus par le gouvernement français en 1996. Dans l’Île des rêves écrasés, ils sont le symbole de l’orgueil humain et sont à l’origine de la Chute de tout un peuple qui perd métaphoriquement sa terre. Chantal Spitz décrit ainsi les Tahitiens, un peuple dans lequel elle s’inclut :

Enfants gâtés des Dieux
Qui n’avions jamais souffert du manque
Qui avions réussi toujours et partout
Sans effort et sans mérite.5

Cette utilisation ambiguë de l’imaginaire biblique est également très présente dans The Matriarch. Witi Ihimaera propose dans ce roman le point de vue « pakeha »  –  celui des Néo-Zélandais non-maori –  et évoque la Nouvelle-Zélande comme « un véritable paradis pour les pastoralistes »6 . Mais la plupart du temps, son narrateur se situe du côté maori, c’est-à-dire du côté du peuple d’Israël qui s’oppose à l’oppression égyptienne, selon la métaphore filée du roman. Les Maori sont très souvent désignés par l’expression : « Enfants d’Israël », « Children of Israel »7 .

Dans leur impatience d’aborder une terre où trouver du repos, de la nourriture et de l’eau douce, les explorateurs du XVIIIe siècle évoquaient souvent le mythe de la Terre Promise. Or, dans la littérature polynésienne contemporaine, ce mythe a un sens tout à fait différent.  Plusieurs auteurs racontent et peignent leur attachement à leur territoire comme un lien familial. Ainsi, par leur terre, ils se sentent proches de leurs ancêtres – certains sont encore enterrés dans les propriétés familiales –  et proches de leurs enfants – certaines familles mettent en terre le placenta d’un enfant et plantent au-dessus un arbre au double symbole : celui des racines et celui de la croissance. On comprend alors que les terres achetées pour rien ou volées par les colons représentent concrètement une culture, une civilisation écrasée par la colonisation et l’évangélisation. Par la pollution et les maladies qu’ils induisent, les essais nucléaires en Polynésie Française ajoutent le motif biblique de la Peste à la peinture des Polynésiens sous les traits du peuple d’Israël de l’Ancien Testament.

Ces images sont très implicites et symboliques dans l’œuvre de Chantal Spitz et des auteurs de Tahiti. Elles sont bien plus explicites dans la littérature néo-zélandaise, pour des raisons historiques.

En effet, entre 1860 et 1872 la Nouvelle-Zélande connaît une série de guerres pour les terres – « land wars » – qui opposent le gouvernement britannique aux Maori notamment menés par celui qui se fait appeler Te Kooti. Activiste politique, ce dernier refuse la domination pakeha. Il crée un mouvement mystique nommé Ringatu, largement fondé sur sa propre lecture de l’Ancien Testament. Cette religion compte toujours plusieurs milliers de fidèles aujourd’hui. En un mot, Te Kooti se présente comme Moïse, voué à mener son peuple vers Canaan, c’est-à-dire voué à combattre l’armée du gouvernement colonial afin de se réapproprier les terres traditionnellement maori.

Season of a Jew, de Maurice Shadbolt, raconte plusieurs épisodes de cette guerre. L’auteur fait de Te Kooti l’un des héros de ce roman historique. Le diptyque de Witi Ihimaera – The Matriarch et The Dream Swimmer – propose une intrigue qui se déroule une génération après ces guerres. Il présente des familles de religion Ringatu qui donnent à leur combat non plus une portée militaire, mais un statut légal, social et politique, un statut moderne.

Avant de conclure, je souhaiterais faire deux courtes remarques.
J’interviens ici dans l’atelier francophonie. Je dois toutefois préciser que les auteurs francophones de mon corpus rejettent le terme « francophonie » puisqu’ils sont de nationalité française, que le français est langue officielle en Polynésie Française et représente très souvent leur langue maternelle.
Par ailleurs, étant en première année de doctorat, je travaille actuellement à l’élargissement de mon corpus au triangle polynésien. La Nouvelle-Zélande, au Sud-Ouest, est l’un des sommets de ce triangle, de même que l’Ile de Pâques, au Sud-Est, que j’aimerais étudier mais qui ne semble pas proposer une littérature autochtone en espagnol. Le troisième sommet est l’état américain de Hawaii, au Nord. Au cœur du triangle se trouvent la Polynésie Française et les Samoa américaines et indépendantes. Je compte effectuer des incursions dans les littératures samoane et hawaïenne afin d’élargir ma comparaison et ma réflexion au-delà de l’axe Papeete-Auckland.

Ma thèse cherche donc à montrer comment les écrivains polynésiens contemporains utilisent à la fois la langue et la culture – biblique et littéraire en l’occurrence – de l’ancienne puissance coloniale pour dénoncer la violence physique et symbolique de la colonisation et de l’évangélisation, mais aussi pour bâtir des identités polynésiennes modernes.

Pour les auteurs de mon corpus, la littérature devient alors engagée. Ces écrivains s’opposent à une rhétorique politique mais aussi touristique et critiquent les mécanismes d’une vente voire d’une prostitution de leur terre. Ils écrivent en vue d’une véritable émancipation culturelle. Ils créent pour tout un peuple qu’ils voient se perdre dans une culture qui n’est pas la sienne. Cette littérature est ainsi présentée comme l’élément fondateur d’une identité qui doit retrouver la mémoire, s’affirmer et, selon l’expression8 de Titaua Peu, reprendre ses mots9 .

 

 

2 « Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden. » in Louis-Antoine de Bougainville, Voyage Autour du Monde, par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte l’Etoile [1771],  Jacques Proust (éd.), Paris, Gallimard, 2006, p. 235-6.

3 Herman Melville, Omoo [1847], New York, Dover Publications, 2000, p. 58-59.

4 Chantal T. Spitz, L’Île des Rêves Ecrasés [1991], Tahiti, éd. Au Vent des Iles, 2003, p. 121.

5 Ibid., p. 102.

6 « a veritable paradise for pastoralists », W. Ihimaera, The Matriarch [1986],  Auckland, Secker & Warburg New-Zealand, 1996, p. 47.

7 Ibid., p. 104.

8 Titaua Peu, Mutismes, Tahiti, Haere Po, 2003, p. 147.

9 « Reprends tes mots / Et là, tu reprendras ta terre ». Cette formule conclut Mutismes, le roman de Titaua Peu.