L’expérience littéraire européenne du futurisme et le futurisme géorgien

 

Giuli Kalatozishvili
(Direction Anne-Rachel Hermetet, Université d’ Angers)

Ma thèse porte sur l’expérience littéraire européenne du futurisme et le futurisme géorgien. D’entrée de jeu, je voudrais situer le Caucase, la Géorgie et Tbilissi afin de préciser le contexte de mes travaux. Le début du XXe siècle est le plus riche, de divers points de vue, dans l’histoire de la culture et de l’art de Géorgie et il constitue une période très dense du point de vue stylistique. Au cours de cette période, la Géorgie s'inscrit dans les systèmes de valeurs artistiques et culturelles à la fois russes et européens. Tbilissi, la capitale de la Géorgie devient «  La ville fantastique  », et le centre de l’art d’avant-garde dans la région du Caucase. Cette période très riche pour la littérature et l’art moderne géorgiens présente un très grand intérêt. Il est très difficile de définir des catégories comme le «  style  » et cette difficulté nous renseigne sur des changements globaux dans la connaissance et l’esprit, qui ont concerné toute l’Europe et la Russie. Ils se développent également en Géorgie non seulement comme le résultat d’une influence, mais aussi comme un processus autonome. Celui-ci s’est exprimé par des innovations culturelles et sociales dans le domaine de l’art et de la littérature géorgiens. C'est ce rapport entre influences extérieures et originalité nationale que je souhaite explorer dans ma thèse, autour du cas particulier du futurisme.

Au cours de cette période, en effet, la Géorgie se met au diapason des valeurs européennes et Tbilissi devient l’endroit où cohabitent en même temps des catégories socioculturelles différentes : l’existence exotique caucasienne, les traditions orientales et le courant fort de l’européanisme. En ce temps-là, la Géorgie, «  une partie de l’Orient  », se trouve dans le champ de la culture européenne et on peut observer le rôle des «  techniques européennes  », selon l’avis de l’écrivain géorgien Gr. Robakhidzé, dans «  la formation des succès [...] orientaux  », A partir de 1917, Tbilissi devient, selon l'expression consacrée à l'époque, « l’Oasis culturelle  ». En ce temps-là, la situation politique du pays était plus stable, la vie artistique et culturelle particulièrement active. Tbilissi était une vraie ville internationale, dotée d'un fort pouvoir d'attraction pour les écrivains et les artistes. En Géorgie arrivent peintres, poètes, artistes russes et étrangers, des personnalités connues, des représentants de l’avant-garde et du modernisme (I. Zdanevich, K. Zdanevich, V. Maiakovski, I. Terentiev, N. Goncharova, A. Kruchonich, M. le Dantue, V. Khlebnikov etc.) ou encore S. Esenin, B. Pasternak, M. Vrubel, S. Sudeikin, S. Sorin, pour ne citer que quelques noms. Il faut souligner qu'en raison de cette situation artistique, les futuristes russes – les frères I. et K. Zdanevich, S. Gorodetski et A. Kruchenikh – ont choisi la Géorgie pour y fonder leur organisation – le groupe futuriste nommé 41°, exercer leurs activités artistiques et littéraires et apporter ainsi leur contribution au développement du Futurisme. Ils sont les fondateurs des Nouvelles Editions des livres futuristes en 1917.

A Tbilissi, la peinture et la littérature académiques cohabitent avec le symbolisme, le modernisme, le futurisme, le mouvement Dada… La vie artistique est marquée par les changements, le dynamisme de l’expression, l’exaltation. Les succès de l’époque côtoient ainsi les protestations et les contradictions, la nouvelle poésie et l’agression contre les valeurs du passé. Des liens hardis se tissent d’un domaine esthétique à l’autre, de la littérature à la peinture, de la poésie à la danse ou au théâtre… En Géorgie comme dans le reste du monde, se réalise la synthèse de systèmes culturels divers. Les courants d’avant-garde de cette période, cubisme, futurisme et dadaïsme, manifestent une tendance à passer du domaine de l’art à celui de l’idéologie, quand on parle de littérature et de politique et c'est un des aspects que j'explorerai dans ma thèse.

A Tbilissi des groupes futuristes  voient le jour : H2SO4, Groupe des poètes, Syndicat des poètes, 410, Arfa-Lyra. On ouvre des cafés artistiques : «  Kimérioni  », «  Bateau des Argonautes  » ; des salons littéraires «  Plumes de Paon  », «  Casserole de cuivre  », où des artistes, poètes et écrivains géorgiens (B. Gordésiani, Z. Gogoberidzé, P. Nozadzé, B. Abuladzé, S. Chikovani, N. Shenguelaia) se réunissent et présentent leurs œuvres artistiques. On publie des revues futuristes : Arphioni, Memartskhenéoba, H2SO4. Cette activité collective et ces lieux de rencontre feront l'objet de mes investigations, afin de constituer une typologie et une topographie du futurisme géorgien. Les sentiments futuristes se reflètent dans des œuvres littéraires, dans la poésie, mais cette exaltation dure seulement dix ans, de 1920 à 1930. A partir de 1928, les périodiques des futuristes Arphioni, Memartskhenéoba, H2SO4 cessent de paraître et en 1930, le mouvement, perdant de son importance et de son actualité, disparaît. Les écrits théoriques des poètes et des artistes se mettent à négliger le futurisme. Toutefois, malgré la brièveté de son existence, ce courant a laissé un héritage assez important.

Si le futurisme géorgien n’a pas pu exercer une influence sérieuse sur la littérature et l’art géorgiens, il a impulsé la recherche de nouvelles voies et suscité de nouvelles orientations dans la vie artistique. De mon point de vue, il est donc très intéressant d’étudier la culture de cette période dans la mesure où elle reflète en partie un discours moderniste plus large. Malgré la nature agressive du futurisme géorgien et de ses dispositions envers le passé et l’art existant, il faut souligner les particularités de la société géorgienne, en raison du caractère international que j'ai déjà mentionné. Les expériences des futuristes participent clairement à la lutte pour l’amélioration du niveau de la culture géorgienne dans son contexte européen. La Géorgie se présentait ainsi comme un pont entre l’Asie et l’Europe et reliait les civilisations orientale et occidentale. C’est pourquoi l’avant-garde a passionné une partie de la société géorgienne en raison de son nihilisme et de son inspiration.

Le but de ma recherche est d’approfondir l’étude des contextes, qui ont influencé et déterminé l’art et concrètement la littérature et la poésie de cette période constituant l’étape initiale de la littérature d’avant-garde des années 1910-1930. Mon objectif est aussi une étude approfondie de la notion du futurisme, des fondements historiques, sociaux, politiques et littéraires de sa création dans le cadre d’une analyse comparée : sa création, sa diffusion et son développement en Europe, l’étude de ce mouvement littéraire dans la vie culturelle et artistique italienne, française, russe afin de déterminer son influence et sa réception dans la réalité géorgienne. J’entends étudier les fondements de son développement en Géorgie, les signes distinctifs de la création de l’école littéraire, de son développement et les divergences avec l’expérience littéraire du mouvement en Europe.

Il s'agit d'une question très actuelle car le mouvement d’avant-garde se développe d'abord dans toute l’Europe, puis en Russie et enfin en Géorgie. Ce mouvement, malgré sa courte existence de dix ans, a influencé la vie culturelle, artistique et sociale de la Géorgie. Il englobe presque tous les domaines de l’art et de la culture : la peinture, la dramaturgie, l’architecture, le cinéma, le théâtre. L’étude de cette question est originale: le futurisme géorgien est moins étudié que les autres mouvements artistiques ou littéraires par des chercheurs géorgiens et son héritage est aussi moins connu à l’étranger. En outre, le futurisme géorgien se distingue par sa nature propre et son caractère exceptionnel. Comme les futuristes géorgiens le disent dans leur manifeste  : «  Nous avons considéré la Géorgie comme «  perpetuum mobile  ».  Nous fondons le futurisme et déclarons le peuple géorgien Messie mondial.  » Les membres de ce mouvement essaient de tout détruire et d'apporter des changements à la réalité géorgienne, comme la révolution change la vie. Ils cherchent à modifier profondément la philologie, l’esthétique, la psychologie et la langue, mais ils entrent en concurrence avec le symbolisme, mouvement qui, en Géorgie aussi, précédait le futurisme. Il faut souligner cette forte présence symboliste, parce que les symbolistes géorgiens ont été les fondateurs des mouvements d’avant-garde en Géorgie. Ils connaissaient bien les poètes français avant-gardistes et l’expérience européenne de l’avant-garde. Ainsi, par exemple, «  le poète géorgien Paolo Iashvili connaissait bien la poésie française et aimait surtout la poésie de Laforgue et Apollinaire… qu’il a personnellement connus à Paris. Selon les souvenirs de Pasternak, «  il avait l’âme de l’école des symbolistes russes et français  ». Cela s’est reflété dans leurs œuvres poétiques. Le futurisme géorgien garde, de ce fait, les meilleures traditions du symbolisme. Dans le premier manifeste des symbolistes géorgiens, le Premier mot («  pirvel sityva  ») ils déclaraient: «  Après la Géorgie la terre la plus sainte est Paris… Glorifie, ô peuple, cette terrible ville, où avec un fol enthousiasme bouffon, nos frères gloutons… Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, connaissent le secret de la parole, comme Arthur Rimbaud, le jeune maudit ivre et orgueilleux. Notre poésie est réchauffée de la flamme chaude de l’intuition […]  »

Alors que le futurisme italien en est arrivé au Fascisme ou le futurisme russe à la révolution, le futurisme français aboutit au surréalisme. Le but de ma recherche est aussi l’étude de la nature du futurisme, afin de mesurer s’il représente un événement universel ou national dans le cadre de la poésie futuriste géorgienne. Dans ma thèse, j’envisage donc d’étudier les fondements théoriques du futurisme; comme mouvement d’avant-garde artistique et littéraire, dans la perspective méthodologique d’une étude comparatiste. Au cours de mes recherches, j’ai pour but de traduire les œuvres littéraires et poétiques des futuristes russes et français en langue géorgienne et à l’inverse du géorgien en français, pour pallier le manque dans ce domaine. En effet, jusqu’à présent, il n’existe pas de traductions des œuvres des futuristes géorgiens en langue française.

En ce qui concerne ma bibliographie, j’ai commencé mes recherches d’abord en Italie, à l’Université Ca’ Foscari de Venise en 2004, au cours d’un séjour dans le cadre du programme d’échange, à la bibliothèque du Département des langues romanes. Ensuite, j’ai eu la possibilité de travailler à la Bibliothèque Nationale de France, à la Bibliothèque Forney et au fonds des Arts Graphiques au cours des années 2009 et 2010. L’année dernière j’étais à Paris pendant un mois grâce à une bourse du Gouvernement français pour les traducteurs. Cette année, je suis inscrite à l’Université d’Angers, dans le cadre du programme ERASMUS MUNDUS. En Géorgie, en dehors des fonds de la Bibliothèque Nationale, j’ai eu l’occasion de travailler sur les archives personnelles des futuristes géorgiens, en particulier sur les archives de B. Gordéziani, S. Chilaia, J. Gogoberidze etc. futuristes connus et sur des archives du Musée national de la Littérature de Géorgie.