E vegno in parte ove non è che luca. Des lettrés au Purgatoire, de Dante à Nabokov

 

Héloïse Simon
(direction Florence Goyet, Université de Grenoble, 2009)

Notre voyage commence dans le vingt-sixième chant du Purgatoire, sur la dernière corniche, celle des luxurieux. Pour Dante, cette dernière corniche porte la promesse d’un espoir, celui de s’approcher du paradis terrestre puis céleste où la vue de Dieu le comblera de joie. Mais pour cela, il lui faudra passer dans le feu purgatoire où d’autres se consument. Et tout près de ce feu, dans ce feu parfois, se tiennent des discours qui surprennent : la dernière corniche du Purgatoire sera le lieu où l’on s’entretient de poésie. C’est cette rencontre étonnante entre un feu douloureux et des discours sur la douceur et le plaisir de la poésie qui pourra nous aider à formuler le questionnement dans lequel s’inscrit ce travail. Dante, qu’accompagnent et guident Virgile et Stace, rencontre des poètes amis : Guido Guinizelli, père du Dolce Stil Novo et Arnaut Daniel, trouvère provençal et maître du « trobar clus ». Ces rencontres seront l’occasion de discussions sur la littérature, dont l’issue peut paraître surprenante au lecteur d’aujourd’hui : les « douces rimes d’amour », les « doux écrits », tout ce plaisir du poète qui est « ouvrier du parler maternel »1 et orfèvre deviennent dans la bouche d’Arnaut Daniel une « passada folor », une folie passée qu’il faut oublier. Tout en haut de la montagne de l’espoir que représente le Purgatoire, emporté par l’élan d’amour de la poésie, du travail de la langue, de la douceur de faire des vers, Dante représente des poètes qui laissent leur ancienne passion derrière eux. Arnaut est même réticent à parler avec joie de poésie et se décrit, non comme un poète de l’amour et de la joie, mais comme celui « que plor et vau cantan ». À Dante qui continue de s’en référer à la joie et à la douceur de ces poètes de l’amour, les amis parlent de « douleur », d’« oubli ».

Il s’agit bien d’abandonner la poésie, de la rejeter comme faisant partie d’un autre monde qu’on a quitté définitivement et cet abandon est salvation : « mi purgo », dit Guido à Dante au vers 92. Le feu purgatoire purifie les rimes pour qu’il n’en reste que des cendres.

Ce qui fait l’unité profonde des textes très divers que l’on travaille, c’est le paradoxe entre une poésie (et au-delà une littérature) dépassée ou qu’il s’agit de dépasser et de remplacer par d’autres formes d’expression, et la recherche fondamentalement lettrée et littéraire en tension vers la compréhension de ce dépassement. Dans la Divine Comédie en effet, c’est bien par la poésie que se cherche un au-delà des rimes douces qui ont été dépassées. Dans les Voyages de Gulliver de Swift, bien que les lettrés soient représentés ridicules et inutiles, la dernière visite de Gulliver chez les Houyhnhnms permettra de découvrir la vraie poésie. Dans Les Gestes et Opinions du Docteur Faustroll de Jarry, le discours sur la littérature se fera sur un mode juridique, pictural ou in fine mathématique. Les Légendes du Guatemala d’Asturias et surtout l’un des contes de ce recueil, la « Leyenda del Sombréron », font de l’activité lettrée une activité diabolique, mais c’est au conteur qu’il appartient de réinvestir une littérature en échec. Enfin, la crise de créativité que traverse le génial philosophe Krug dans Brisure à Sénestre de Nabokov contribue à nuancer la supériorité des lettres sur toute autre activité humaine, tout en laissant à l’auteur, un lettré, le dernier mot de son texte.

Ainsi, ce qui caractérise les personnages (et au-delà les auteurs) dans ces textes2 , c’est à la fois leur être profond de lettré, et l’insistance sur l’échec que constitue toute activité lettrée, qui semble inapte à jouer son rôle dans la construction de la cité idéale. Le nœud de ce sujet tient en effet dans ce paradoxe que les lettres sont une utopie qui ne peut co-exister avec une autre utopie, celle de la construction d’une société idéale, qu’il s’agisse de l’Empire qui permettrait de réduire à néant la Florence corrompue qui a exilé Dante, du gouvernement idéal de l’Angleterre du XVIIIe siècle ou du bonheur collectif que Paduk veut instaurer tyranniquement dans Bend Sinister.     

Purger des lettres

Les lettres sont pour ceux qui s’y adonnent une utopie dangereuse. La « Leyenda del Sombréron » dans les Légendes du Guatemala d’Asturias fait de la littérature, des plaisirs de la lecture et de l’écriture l’œuvre du Malin dont il faut se méfier, offrant ainsi un parallèle à la purgation dantesque de la poésie. Cette légende conte le conte du plus beau des temples (« el mas hermoso templo ») où les clercs s’adonnent à la pratique des beaux-arts : 

Los religiosos encargados del culto, corderos de corazón de león, por flaqueza humana, sed de conocimientos, vanidad ante un mundo nuevo o solicitud hacia la tradición espiritual que acarreaban navegantes y clérigos, se entregaron al cultivo de las bellas artes3 .

De même que sur la montagne du Purgatoire, la douceur et le plaisir des lettres (« la placida tertulia de los poetas, el dulce arrebato de los músicos »4 ) ne peuvent durer qu’un temps et doivent être abandonnés : ce n’est plus ici une folie passée, mais un égarement, une perte ; car les literatos, les lettrés du couvent « cavilaban en tamaños errores » (« se complaisaient dans d’énormes erreurs », 102-103). La poésie n’est qu’un doux refuge, une illusion là où elle devrait entrer en cette terre féconde du Guatemala5 . Les lettrés qui vivent pour le texte et le plaisir de l‘étude, font erreur et se fourvoient. Il faut purger les eruditos du couvent de cette littérature qui a pris possession d’eux et dont la douceur est une menace sourde, pour le seul des clercs qui ne s’y adonne pas :

Entre los unos, sabios y filósofos, y los otros, artistas y locos, había uno a quien llamaban a secas el Monje, por su celo religioso y santo temor de Dios y porque se negaba a tomar parte en las discusiones de aquellos y en los pasatiempos de estos, juzgándoles a todos victimas del demonio6 .

Il faut se méfier de la douceur de l’écrit qui alanguit le jugement et où le lettré peut se perdre. Ce plaisir des lettres qui est un danger se présente sous une autre forme dans Brisure à Senestre de Nabokov. De plus en plus menacé par le gouvernement tyrannique qui se met en place autour de lui, Krug préfère rester sourd aux avertissements de ses amis et se jette avec un plaisir certain, quoique sans succès, dans l’activité lettrée. Dans le chapitre 14, le lecteur assiste au processus de pensée du génial philosophe Krug : or, loin de permettre une réponse (« Answer ! Oh, that exquisite sight »7 , dit-il ironiquement), le travail devient échec car Krug s’y enferme et au lieu de s’y trouver : « pressing on, surmounting all difficulties and finally arriving in triumph at the very first tree he had marked ». Il y a bien circularité et échec de cette pensée. Les lettres ont perdu leur sens et s’y adonner est une marque de faiblesse, comme si le génial philosophe y cherchait ce doux refuge que dénonce déjà Dante. Cette « True substance » qui est preuve d’une totalité englobante où se trouverait le sens et - comme le dit de façon amusante le narrateur - le « Diamond suspended from the Christmas tree of Cosmos », cette substance n’est qu’illusion, autant que la quête est vaine. L’activité de l’esprit a touché à ses propres limites.

La littérature se trouve tout autant débordée chez Jarry. L’écriture du journal de bord du « Voyage de Paris à Paris par mer, ou le Robinson Belge » est la trame des Gestes et Opinions du Docteur Faustroll. Cette navigations amène les personnages à visiter des îlots de littérature (des îles conçues comme pastiche et hommage à des écrivains et artistes, Mallarmé, Gauguin, Schwob etc…) pour mieux changer de modalité d’écriture : le dernier mot du texte est laissé à un autre langage, celui des mathématiques, quand le langage littéraire ne suffit plus. La recherche du texte s’arrête sur cette formule :

∞ - 0 – a + a + 0 = ∞8 .

Montrer les limites de la littérature (devenue une forme d’utopie qu’on ne peut atteindre) pour chercher une autre forme d’expression semble être aussi l’enjeu d’un des épisodes des Voyages de Gulliver de Swift, mais dans une veine satirique. Lors de sa visite aux Académiciens de Lagado, Gulliver découvre avec un enthousiasme où perce l’ironie de Swift une machine à écrire des livres au hasard qui pallie les défauts de l’activité lettrée :

Everyone knew how laborous the usual Method is of attaining to Arts and Science ; whereas by his contrivance, the most ignorant Person at a reasonable Charge, and with a little bodily Labour, may write books in Philosophy, Poetry, Politics, Law, Mathematics and Theology, without the least Assistance from Genius or Study9.

À l’inverse alors, la recherche d’un au-delà des lettres se solde par un échec : en terre d’Utopie, cette quête est réduite à l’absurde. On peut lire dans ce texte non seulement l’échec de la pensée créatrice des lettrés mais également l’échec de ce qui en constitue la matière première, le langage, tout autant frappé d’opprobre. En effet, à côté de cette machine à écrire des livres, un Académicien des plus réputés s’est proposé d’éviter les inévitables malentendus résultant de l’inadéquation des langages aux choses en éliminant tout simplement le langage : pour converser, il suffira de porter avec soi les objets dont on souhaite parler.

Un discrédit est ainsi jeté sur toute activité lettrée, qu’elle soit celle de l’écrivain ou celle du critique ou de l’universitaire. On souhaite s’attacher ici à un questionnement qui avait d’abord guidé notre réflexion, mais dont la remise en cause nous paraît tout aussi éclairante. En effet, nos textes mettent, à première vue, en place une opposition entre le lettré (qu’on voudra définir comme celui qui lit et écrit des textes pour transmettre un savoir de l’écrit aux générations futures, mais dont le travail n’est pas premier, n’est pas celui de créer un texte à valeur littéraire) et le créateur dont chaque livre est une reconstruction du monde, une œuvre démiurgique (chaque livre doit reconstruire le monde (« rebuild the world »), selon une combinaison secrète et unique.

Bend Sinister met en place cette différenciation au sein de l’activité lettrée tout au long du roman mais de façon exemplaire au quatrième chapitre, où une réunion de l’Université montre les universitaires bien médiocres (simples « sheep ») face au génie solitaire de Krug, « lone wolf » au talent hors du commun10 . Pourtant, Krug dit ne pas mépriser ses collègues, admiratif du fait qu’ « ils sont capables de trouver une félicité parfaite dans un savoir spécialisé et [qu’] ils sont incapables de tuer quelqu’un, physiquement du moins »11 . D’autre part, le génie de Krug est fortement mis à mal, nuançant cette opposition première. Comme son nom qui l’y prédestine peut-être (Krug veut dire « cercle » en russe), sa pensée exceptionnelle s’est essoufflée : elle tourne en rond au sens propre, elle n’est plus supérieure à celle des universitaires, et l’opposition entre les moutons et le loup solitaire doit être nuancée.

Dans la Divine Comédie, cette distinction ne fonctionne pas : les lettres, quelles qu’elles soient, ne sont pas salvation. D’où alors le passage, l’abandon du savoir lettré qu’est le quatrième chant de l’Enfer où Dante traverse le château de la philosophie : les cinq poètes de la compagnie desquels il sera le sixième (Homère, Horace, Virgile, Ovide, Lucain) sont dépassés, de même que les philosophes et leurs commentateurs qui habitent ces limbes (Socrate, Platon, Aristote, Averroès, etc..). Car le poète doit abandonner cette fausse lumière du savoir rassurant des livres et accepter le voyage dans l’obscurité. « E vegno in parte ove non è che luca »12 clôt le quatrième chant : Dante arrive désormais là il n’y a plus de lumière, plus précisément là où la lumière des lettres, d’un bien maigre secours, a été abandonnée.

Les lettrés des Légendes du Guatemala ne sont pas distingués non plus : aucune différence ne se fait jour entre la douce activité des poètes et la douce activité des commentateurs. Or de l’une et de l’autre activité, il ne reste rien, des vers épars ou des commentaires en marge d’autres livres. Il n’y a aucune supériorité de l’un sur l’autre : ces deux activités sont pur plaisir éphémère.

Les Voyages à l’inverse endossent cette opposition entre lettré et écrivain, formulée à Glubbdubdrib - l’île des fantômes - sous la forme suivante : Gulliver demande à faire revenir de la mort les grands écrivains et philosophes (Homère et Aristote en particulier) et leurs commentateurs. La satire ici reste classique puisque les commentateurs, honteux des faussetés qu’ils ont écrites sur les auteurs étudiés, se cachent. Aristote, pris d’une colère noire, veut se confronter à ces érudits imbéciles, ces dunces. L’opposition entre le travail créateur, porteur de vrai et le travail de commentaire qui est précisément celui du lettré, porteur de faux, est une satire attendue. Pourtant, la fiction n’est pas pour autant magnifiée puisque la dernière partie des Voyages, la découverte de l’île des Houyhnhnms jette toujours le discrédit sur la fiction (entendue comme invention et œuvre d’imagination) qui ne sera jamais plaisir, mais toujours fausseté et mensonge.

Le rapport de Jarry à cette problématique est en revanche peu manifeste puisqu’aucune figure de lettré ou même d’écrivain ne se laisse d’abord voir. Difficile de faire de Faustroll un écrivain, ni même un érudit. Pourtant, restent ces « livres pairs », ces « êtres de papier » qui accompagneront l’ensemble du voyage et du récit, de même que ces étranges figures d’écrivain que sont les îles : car dans le « voyage de Paris à Paris par mer », chaque île représente un écrivain réel (Mallarmé, Schwob, Rachilde) ou un artiste (Gauguin, Beardsley). Faustroll les rencontre tour à tour, pour mieux les quitter. Le texte de Jarry marque bien la présence-absence, comme un modèle tendu vers son propre dépassement, de la littérature.  

Il existe bien une hésitation fondamentale sur le rôle alloué aux lettres dans ces textes. Elles semblent restées en soi terre d’Utopie. Mais ce que l’on voudrait souligner c’est que ce malaise des lettres vient de la difficulté à lui trouver un rôle dans la communauté humaine, d’où le réinvestissement d’un problème classique, celui du poète dans la cité.

Le poète dans la cité

Bend Sinister, par son arrière-plan de « troubled times », de « times of disaster »13 , prend dans cette problématique tout son sens. Dans une lettre adressée à Wilson du 24 décembre 1945, Nabokov dit détester Platon, et toute construction de la cité idéale : « Je déteste Platon, j’exècre Lacédémone et toutes les Cités Parfaites »14 . Dans ce contexte, le texte de Nabokov peut être lu comme une réponse, une mise en fiction de la construction de la cité idéale de la République : que se passerait-il si, dans la cité idéale que construit The Toad et qu’il décrit comme idéale (peu importe si elle l’est), le poète, le créateur s’en excluait volontairement ? En effet, ce n’est même pas le refus de Krug de prendre part à la construction de la cité, mais son « indifférence » totale à la cité et à la vie de la communauté qui est insupportable au gouvernement. Dans le roman, le génie menace la collectivité et le bonheur de « M. Tout-le-monde »15. Là où Platon proposait d’exclure le poète de la cité, de lui interdire sa créativité au nom de la construction collective d’une éthique, d’une éducation garantissant la société humaine que la poésie menace, le personnage de Krug représente ce lettré génial qui veut s’exclure de la cité idéale (du pays idéal) de Paduk, étrangement proche de celle de la République. Or The Toad n’accepte pas que ce génie soit hors de sa cité idéale : cet homme « of no political importance » ne peut exister hors de la communauté, ce que lui rappelle son ami Maximov au chapitre 616.  C’est le rôle du génie solitaire, du créateur dans la cité qui est posé et qui semble arriver à une impasse : ni dans, ni hors d’elle. Là où il est attendu que la tyrannie de Paduk exerce sur la créativité du poète le contrôle et même la censure que préconise Platon, il est plus intéressant que l’extériorité et l’admiration lointaine que Socrate préconise 17 soient aussi incompatibles avec l’avènement d’une cité idéale et d’un bonheur parfait. Il y a ainsi une inadéquation entre toute activité lettrée et la construction de la cité. L’un et l’autre ne sont pas compatibles.

Dans les Légendes du Guatemala, les lettrés refusent la cité, ici le Guatemala dans lequel ils sont arrivés : ils restent extérieurs à elle car leur activité lettrée (la poésie, les commentaires, les chroniques historiques) sont celles de l’Europe. Ils sont une enclave utopique et de ce fait incapables de prendre part à la construction de la communauté. Les lettres sont en elles-mêmes en terre d’Utopia : les érudits restent enfermés dans leur couvent, lui-même entouré de volcans protecteurs et passent leurs journées à « construir mundos sobrenaturales », dont il ne restera aucune trace. Il est donc impossible à ces lettrés de participer à la cité, car ils n’y vivent pas. Les deux sphères restent séparées, elles ne se touchent pas. Derrière les hauts murs de leur couvent, rien ne passe de la vie bouillonnante du Guatemala, si multiple. Ces lettrés sont bien des utopiens, mais dans une société qui pourtant n’est pas Utopia.

De même, l’activité lettrée semble totalement inadéquate avec toutes les sociétés que visite Gulliver : c’est peut-être surtout par l’absence de littérature, par l’absence de figures convaincantes de lettrés que s’illustre l’inadéquation entre construction de la cité idéale et activité lettrée. La quatrième partie des Voyages est, autant que Bend Sinister, une variation sur la construction platonicienne de la cité idéale. Pour les chevaux, la fiction n’a pas sa place dans la cité puisqu’en tant que « chose-qui-n’est-pas », elle s’éloigne de la vérité, unique prémisse à la construction d’une collectivité heureuse18 et c’est avec cette conclusion que s’achève le texte de Swift. 

Inadéquation aussi, mais d’un autre genre, pour le Docteur Faustroll : rien en effet ne semble « de taille », Faustroll n’est pas à échelle humaine, il ne peut exister dans la collectivité, cette société de procédure où à l’image de la loi, l’homme n’est que le porteur d’une parole autre, où l’individu n’est que le médium de la communauté. Or, partout où passe l’as qui le transporte et en particulier à Paris, l’idée même de communauté semble perdre son sens : tout se trouve déformé, transformé par le passage de l’unique, de l’exceptionnel. Les îlots de littérature que l’on a mentionnés plus haut restent aussi une utopie. L’idée de communauté semble même perdre son sens dans le texte de Jarry et sans doute par la présence de ce personnage qui, comme Ubu, porte l’ordre de la Grande Gidouille.

Dans tous ces textes, et sous des formes très différentes, l’activité lettrée et la cité semblent en inadéquation : l’un ou l’autre vit en terre d’utopie sans possibilité de réelle construction par une influence réciproque. Inadéquation ultime alors, il semble exister une impossibilité de réconcilier ces sphères : le poète se trouve exclu de la construction de la cité idéale. Son rôle dans la cité, d’autant quand elle est, comme chez Nabokov ou Dante, en crise, est au mieux incertain ou ambigu. Le poète continue de représenter pour la collectivité un danger.

Néanmoins, la séparation stricte ou au contraire l’assimilation totale que recommande Platon ne semble pas convenir non plus. Car aucun de nos textes ne fait de la littérature un pur plaisir sans enjeu, comme le vingt-sixième chant du Purgatoire l’indiquait déjà. La littérature ne peut se targuer d’extériorité, sous peine de commettre comme Krug un péché d’hybris. En effet, ce qui va perdre Krug, c’est qu’il se pense intouchable, puisqu’il est l’esprit le plus brillant qu’ait vu naître sa patrie. Et cette indifférence pour la communauté, pour ce qui existe hors de son individualité signe son arrêt de mort. Le système de pensée de Krug souffre d’un constat d’échec : l’individu, même le lettré génial, ne se suffit pas à lui-même.

Ainsi, nos textes arrivent à une impasse : le poète ne peut être extérieur à la cité et peut (doit ?) pourtant s’y intégrer.  Les textes que l’on étudie, alors qu’on pourrait s’attendre à ce qu’ils fournissent une réponse à cette aporie, s’y tiennent. C’est sur la résolution de cette impossibilité, de cet impensé auquel les textes s’efforcent de donner du sens, que s’axera la suite de notre travail. En effet, la purgation des lettres, le passage par le purgatoire de la poésie et de la pensée créatrice ne peut se faire que par l’écriture de fiction. Il semble que la fiction revienne in fine comme le seul medium, sinon le meilleur, pour tisser des liens entre l’individualité du poète et la collectivité de la communauté. Est-ce un aveu d’échec de la littérature ou au contraire une marque de victoire ultime ? L’ambiguïté reste entière.

 

 

 


1 Dante, Purgatorio, trad. Jacqueline Risset, Paris, GF-Flammarion, 1992 : « rime d’amor dolci et leggiadre », « li dolci detti vostri », « fabbro del parlar materno » vers 99,  112 et 117. Toutes les citations du paragraphe sont empruntées au vingt-sixième chant du Purgatoire.

2 Référence des éditions des textes du corpus : Dante, Commedia, Milano, Mondadori, 1994 ; La Divine Comédie, trad. Jacqueline Risset, Paris, GF-Flammarion, 2006 ; Jonathan Swift, Gulliver’s Travels. London/New York, Penguin Books, 2001 ; Œuvres, Paris, Gallimard, Coll. Bibl. de la Pléiade, 1995, éd. Émile Pons ; Alfred Jarry, Œuvres complètes I., Paris, Gallimard, 1972, éd.  Michel Arrivé ; Miguel Asturias, Légendes du Guatemala/Leyendas de Guatemala, Paris, Gallimard, Coll. Folio bilingue, 2004 ; Vladimir Nabokov, Bend sinister, London, Penguin, 2010 ; Œuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, Coll. Bibl. de la Pléiade, vol. II, 2010, éd. Maurice Couturier.

3 « Les religieux chargés du culte, agneaux au cœur de lion, par faiblesse humaine, soif de connaissance, vanité devant un monde nouveau, ou souci d’une tradition spirituelle amenée par les navigateurs et les clercs, se livrèrent au culte des beaux-arts », p. 100-101.

4 « Les calmes entretiens des poètes, la fougue aimable des musiciens », p. 102-103.

5 C’est ce que la première légende du texte, « Guatemala », souligne : le pays est un lieu de mémoire où s’entrecroisent des traditions diverses qui contribuent à construire l’identité du pays. Les lettrés du couvent, eux, s’enferment, gardent leur savoir qui n’arrivera jamais jusqu’au peuple guatémaltèque.

6 « Parmi les uns, les savants et les philosophes, et les autres, les artistes et les fous, il y en avait un qu’on appelait le Moine, tout court, à cause de Dieu, son zèle religieux et de sa crainte de Dieu et parce qu’il se refusait à prendre part aux discussions des uns et aux passe-temps des autres, les jugeant tous victimes du démon. », p. 104-105.

7 « Réponds ! ô ce spectacle exquis », p. 750. La citation suivante est ainsi traduite : « il s’obstine, il surmonte toutes les difficultés, et finalement arrive, triomphant, au premier arbre sur lequel il a gravé son signe », ibid. « la Véritable Substance », « le diamant accroché à l’arbre du Noël du Cosmos », op. cit. p. 747.

8 Op. cit. p. 734.

9 « Chacun sait au prix de quels efforts s’acquièrent actuellement les arts et la science, tandis que, grâce à son invention, la personne la plus ignorante sera, pour une somme modique et au prix d’un léger travail musculaire, capable d’écrire des livres de philosophie, de sciences politiques, de droit, de mathématiques et de théologie, sans le secours ni du génie ni de l’étude. », op. cit. p.171.

10 « Le troupeau de moutons a, en quelque sorte, moins d’importance que le loup solitaire », op. cit., p. 659.

11 Idem.

12 « Et je viens en un lieu où la lumière n’est plus », Enfer, IV, 151.

13 Op. cit., p. 25.

14 Vladimir Nabokov, Edmund Wilson, Correspondance : 1940-1971, trad. Christine Raguet-Bouvart, Paris, Rivages, 1988, p. 179.

15 « Mr. Etermon » dans le texte original. La tyrannie de Paduk vise en effet à instaurer une dictature de la masse et de la médiocrité et a comme symbole un personnage de vignettes, M. Tout-le-Monde.

16 « But, my dear fellow, they will not let you sit still », op. cit., p. 66. « Mon cher ami, même la tranquillité vous sera refusée », op. cit.,  p. 685.

17 C’est ce qu’indique Platon (à travers Socrate) dans la République : les poètes doivent être admirés, mais comme de loin : la cité idéale leur est formellement interdite.

18 La Poésie des Houyhnhnms, si elle « dépass[e] tous les mortels » est avant tout louée par Gulliver pour sa « justesse », sa « précision ». Elle est une poésie de « louange » et de célébration uniquement (op. cit., p. 283).