La réception des romans d’Alexandre Dumas au Portugal de 1844 à 1871

 

 

Hélène STOYANOV
(direction Anne-Rachel Hermetet, Université d’Angers, 2009)

Genèse du sujet et du choix d’une méthode

Ce qui a motivé ce choix a été la lecture des programmes officiels de l’école, du collège et du lycée portugais1  : on y préconise la lecture intégrale et l’étude du Comte de Monte Cristo et des Frères Corses d’Alexandre Dumas, par exemple, alors que les enseignants français  n’en proposent, au mieux que des extraits (et encore, pas avant la classe de troisième). Je me suis donc demandé pourquoi ces romans2 en arrivent à faire figure de chefs-d’œuvre incontournables au Portugal.

En m’appuyant sur les outils de la littérature comparée qui permettent d’analyser les dialogues entre deux cultures, j’ai décidé de mener un travail d’investigation questionnant l’esthétique de la réception, de la traduction, des représentations de l’étranger et de l’étude des intermédiaires (presse, paratexte, collections…), afin de comprendre les enjeux de l’histoire littéraire de ce succès d’une rare longévité, du « rayonnement d’une œuvre étrangère dans une littérature »3 .

Etat des recherches

Dépouillement d’un premier corpus

Pour commencer le travail d’étude de la réception de l’œuvre romanesque de Dumas au Portugal, j’ai, lors de la première année de thèse, assuré le dépouillement de périodiques portugais des XIXe et XXe siècles. J’ai ainsi réuni de nombreux articles critiques et « mondains » portant sur Alexandre Dumas et son œuvre. De même, j’ai dressé une première bibliographie de traductions, d’adaptations, de transpositions et de suites littéraires portugaises pour ces deux siècles.

Pour comprendre les enjeux de la première réception de Dumas, j’ai commencé la lecture de la presse dès les années 1830 afin, d’une part, d’appréhender les débats autour du roman au Portugal pendant la première moitié du XIXe siècle4 , et, d’autre part, de répertorier les avis portés sur Dumas et son œuvre. Dès les années 1830, il apparaît que Dumas est adulé en tant que dramaturge, même si ses pièces de théâtre sont critiquées par certains pour leurs excès. L’homme Dumas est souvent sujet à moqueries, surtout en ce qui concerne ses tentatives politiques. Dumas romancier est souvent associé et comparé à ses contemporains français (nombreuses citations de son nom souvent dans des syntagmes du type « les Sue, les Kock, les Balzac, les Sand » etc…). Des allusions à ses œuvres sont fréquentes (ex : nom d’un personnage etc…) sans être explicitées. Il apparaît donc que tout le monde lit ses œuvres en Français ou en traduction5 . Un constat qui invite à interroger le rapport entre l’accueil par la critique littéraire et l’accueil par le public (y compris les écrivains portugais). Pour cela, il nous revient de préciser l’état du texte dont dispose le lectorat qui ne lit pas l’œuvre en Français.

Une limite temporelle

Au début de mon travail d’investigation, j’avais décidé de traiter la réception de l’œuvre romanesque de Dumas de 1844 à 2008 : publication des œuvres en feuilleton dans la presse du XIXe (six mois après sa parution en feuilleton en France, dès 1845) et aussi du XXe siècle, publication en volume, succès mondial de la suite apocryphe A Mão do finado (1853), très nombreuses traductions d’une même œuvre au cours des deux siècles6 , avis de critiques7 , mentions et allusions dans la littérature romanesque du XXe siècle8 , adaptations littéraires, adaptations en telenovelas. Cette présence indéfectible de l’œuvre de Dumas, sous de nombreuses formes, me semblait intéressante à analyser. Il s’agissait d’abord de tenter de définir les attentes du lectorat du Portugal du milieu du XIXe siècle et du XXe siècle, de poser ensuite les caractéristiques formelles de l’œuvre afin de comprendre les adéquations avec les attentes des différents lectorats, et enfin d’identifier et analyser les glissements opérés par ses versions portugaises : entre permanence et avatars. Mais, le corpus était vraiment trop vaste pour que l’étude soit égale.

Pour analyser efficacement le matériau testimonial à traiter, dense et protéiforme (articles de presse, références littéraires, traductions, adaptations, réécritures), j’ai donc choisi d’étudier la première réception de Dumas : de 1844, date de parution du Comte de Monte Cristo, des Frères Corses, d’Amaury, des Trois Mousquetaires et de La Reine Margot (suivis en 1845-6 par Vingt ans après, Le Chevalier de Maison-Rouge, La Dame de Monsoreau et Joseph Balsamo), à 1871 (annonce de sa mort dans la presse portugaise en janvier). Le terminus a quo est simple à justifier. En revanche, bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de point d’arrivée, de terminus ad quem, pour une étude de la réception de Dumas au Portugal (on continue au XXIe siècle à traduire Dumas en portugais), j’ai choisi d’arrêter mon étude à l’annonce de sa mort dans la presse : l’activité de traduction persiste mais la réflexion théorique des critiques s’est raréfiée ; 1871 étant, par ailleurs, l’année des Conférences du Casino de Lisbonne, épisode fondamental de la vie culturelle et littéraire portugaise : organisées à l’initiative du poète Antero de Quental pour faire suite à la Questão Coimbrã (sorte de Querelle des anciens et des Modernes), elles réunissent de jeunes artistes (Eça de Queiros, Teófilo Braga, par exemple) décidés à agiter l’opinion publique avec les grandes questions philosophiques et scientifiques modernes et à étudier les conditions d’une transformation politique, économique et religieuse de la société portugaise. D’une part, donc, Dumas est devenu un auteur canonisé, emblématique d’une époque révolue : le discours sur son œuvre s’est figé. D’autre part, les centres d’intérêts se sont déplacés vers de nouveaux auteurs, de nouveaux genres et de nouveaux courants (notamment le réalisme dans l’Art comme expression d’un nouvel idéal de vie et la croyance dans le progrès des sociétés grâce à la science). Enfin, la guerre fait que les Portugais portent un autre regard sur la France en général.

Une limite de corpus

L’importance de la production romanesque de Dumas, pratiquement intégralement traduite, le nombre de traductions existant pour chaque œuvre et la variété comme la quantité des adaptations génériques, rendent impossible un travail approfondi d’analyse du paratexte, de comparaison des traductions et d’analyse littéraire au vu des impératifs d’une thèse « nouvelle formule ». Plutôt que de m’en tenir à la réception d’une seule œuvre, ce qui aurait été trop restrictif, j’ai décidé de traiter ponctuellement l’œuvre la plus emblématique d’un procédé (La San Felice pour la postérité fictionnelle, Monte Cristo pour l’analyse des traductions et la transposition générique, par exemple).

Analyses effectuées

Lors de la deuxième année de thèse,  j’ai analysé les différents discours présents dans la presse (informatif, publicitaire, critique) afin, d’une part, d’évaluer la diffusion des œuvres romanesques de Dumas et, d’autre part, d’appréhender les images de l’auteur, les lectures de l’œuvre et les images du lecteur véhiculées par la presse contemporaine. Afin de comprendre l’insertion de Dumas dans le champ littéraire portugais du milieu du XIXe siècle, et de cerner ce qui lui garantissait un accueil différent de celui qui est fait aux autres auteurs français à la mode à cette époque, je me suis penchée sur les monographies critiques et les ouvrages théoriques portugais du XIXe siècle. Ensuite, j’ai été attentive à l’analyse faite par les critiques portugais du traitement de l’Histoire du Portugal dans l’œuvre de Dumas, ce qui a nécessité de (re)lire l’œuvre dumasienne. Enfin, je me suis intéressée au discours préfaciel des romanciers portugais mentionnant Dumas ainsi qu’aux passages de romans où il est évoqué : de la critique des œuvres de Dumas à la conception d’œuvres à l’aune de Dumas. J’ai ainsi commencé à analyser les écarts entre théories et pratiques des auteurs portugais contemporains se référant à Dumas.

Analyse prévue pour la troisième année 

En dressant, à partir de bibliographies existantes que j’ai croisées et enrichies par les annonces trouvées dans la presse, une bibliographie des traductions et éditions des romans de Dumas au Portugal au XIXe siècle, je me suis rendu compte que, malgré les nombreuses versions anonymes (la majorité), les « grands » écrivains portugais, critiques de Dumas, ont traduit certaines de ses œuvres (par exemple : Pinheiro Chagas, La San Felice ; Lopes de Mendonça, Isabelle de Bavière ; Mendes Leal Júnior, Un Mariage sous Louis XV ; Ramalho Ortigão, Anthony). Il me semblait intéressant de mettre en tension leur analyse des romans de Dumas, leur discours théorique sur le genre romanesque, leurs propres pratiques romanesques et la façon dont ils ont traduit Dumas. Il a, pour l’instant, été impossible de trouver ces versions à la Bibliothèque Municipale de Porto malgré le dépôt légal instauré en 1833. La Bibliothèque Nationale du Portugal à Lisbonne seule les conserve et elle est fermée depuis presque un an.

 

Difficultés rencontrées et développement de nouvelles compétences

Les journées doctorales me semblent être le lieu adéquat pour exposer les difficultés liées au travail de recherche en littérature comparée et les nouvelles compétences que je suis en train d’acquérir au cours de ma thèse afin de garantir une véritable lecture littéraire : peut-être trouveront-elles un écho chez vous et peut-être pourrons-nous échanger autour de ces questions.

Difficultés matérielles

Le travail dépend, bien évidemment de ce qui a pu être conservé dans les bibliothèques et il faut composer avec les années manquantes dans les périodiques, les ouvrages partis en réfection / en reliure, les versions incomplètes de romans liées aux modes de publication ou bien les versions reliées dont les deux parties ne correspondent pas à la même édition : certes, il ne s’agit  pas d’une thèse sur l’histoire du livre mais la situation invite souvent présenter les analyses avec précaution.

Compétences

Certaines compétences (linguistiques et encyclopédiques) sont évidemment indispensables pour comprendre les textes du corpus dans leur contexte politique, social et économique, mais aussi pour proposer une traduction de ces textes au sein de la rédaction de la thèse. Le traitement des différents discours nécessite des compétences rhétoriques (liées notamment à l’implicite, à l’ironie et à la pragmatique) s’articulant avec des compétences idéologiques permettant l’actualisation du système idéologique. Autant de préalables au traitement logique des informations ainsi retirées de l’analyse : comment garantir une démarche scientifique lorsque l’on tente ainsi de tisser des relations d’analogie, d’opposition, de cause et de conséquence entre des phénomènes littéraires, des représentations et des réalités, des théories et des pratiques ?

Donc, mettre en évidence les attentes des lecteurs portugais du milieu du XIXe siècle et l’imaginaire dans lequel s’inscrit la représentation de la France et de sa littérature, afin de mesurer la place effective de la référence dumasienne et son évolution, est un travail qui invite à la rigueur, à la précaution et à la modestie.

 

 


1 Les programmes 2008-2009 du Plano Nacional de Leitura, sous co-tutelle des Ministères de l’Education Nationale et de la Culture.

2 Peu étudiés, voire ignorés des pratiques de lecture en France en ce qui concerne tout particulièrement Les Frères Corses.

3 Daniel-Henri Pageaux, « La réception des œuvres littéraires, réception littéraire ou représentation culturelle ? », La Réception de l’œuvre littéraire, Acta Universitatis Wratislaviensis, n°635, Wroclaw, 1983, p. 17.

4 La situation littéraire portugaise et les rapports avec la France : critique de l’impérialisme ; critique des traductions de piètre qualité ; critique des formes et du fond singés maladroitement par les auteurs portugais ; mais les Français restent des modèles. La situation littéraire portugaise et ses aspirations à une  littérature nationale (légendes locales, langue travaillée et pure, histoire, patriotisme, néo-classicisme).

5 Le confirment les études des chercheurs portant sur les catalogues des cabinets de lecture et des éditeurs consultées.

6 La dernière en date a d’ailleurs reçu le Prêmio Jabuti 2009 de traduction d’une œuvre littéraire : O Conde de Monte Cristo, traduction, présentation et notes de André Telles et Rodrigo Lacerda édition Zahar, 2008.

7 Alvaro Lins, par exemple, décrit la surprise d’un journaliste à qui il explique être toujours saisi de troubles quasi physiques lorsqu’il relit Le Comte de Monte Cristo, œuvre dont la besoin s’impose entraînant des relectures fréquentes (Literatura e vida literária (notas de um diário de crítica), Civilização Brasileira, 1963, p. 68-69).

8 Citons par exemple, le roman de Carlos Heitor Cony, Matéria de memória, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1962, p. 133. Le titre du chapitre XXVIII du roman de Marcos Rey, Memórias de um gigolô (Porto Alegre, L&PM, 1978) est « O Conde Monte Cristo », p. 168.