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Surprise
et compÈtences intertextuelles des lecteurs
Lorsque
Propp, au dÈbut du vingtiËme siËcle, entreprend de rÈvolutionner
le systËme de classement des rÈcits folkloriques en mettant ‡ jour
la forme invariante díune centaine de contes russes
[2]
,
il ne se doutait probablement pas que sa mÈthode díanalyse allait
durablement influencer les Ètudes sur les genres littÈraires et
le rÈcit. Aujourdíhui, la linguistique textuelle semble confirmer
certaines de ces avancÈes en mettant en Èvidence des sÈquences prototypiques
(rÈcit, description, argumentation, explication, dialogue) qui se
mÍlent de maniËre plus ou moins complexe pour structurer líunivers
polymorphe des discours au-del‡ de la limite de la phrase. Par ailleurs,
les ´ thÈories de la rÈception ª (Charles, Iser, Jauss,
Eco, etc.) qui ont ÈmergÈ dans les annÈes 1970, ont permis díentreprendre
une rÈÈvaluation de ces structures en faisant Èclater la clÙture
textuelle pour mettre en Èvidence le fait que ces diffÈrentes schÈmatisations
du rÈcit (superstructure prototypique) et des genres littÈraires
(stÈrÈotypes narratifs appartenant ‡ la tradition) devaient Ítre
considÈrÈs comme des compÈtences encyclopÈdiques partagÈes (avec
plus ou moins de bonheur) entre producteurs et rÈcepteurs des discours,
la fonction de ces compÈtences Ètant díassurer líintelligibilitÈ
du texte par le biais de la coopÈration interprÈtative. Cíest dans
cette perspective que Ricúur mentionne ´ les paradigmes reÁus
[qui] structurent les attentes du lecteur et líaident ‡ reconnaÓtre
la rËgle formelle, le genre ou le type exemplifiÈs par líhistoire
racontÈe. ª (Ricúur, 1983 : 145)
Si
les diverses approches de la pragmatique, de la sÈmiotique, de la
phÈnomÈnologie et de líesthÈtique de la rÈception ont relativisÈ
la portÈe de la description structurale des genres littÈraires ≠
qui ne peuvent plus apparaÓtre comme des schÈmas immanents et stables
appartenant en propre ‡ des ensembles textuels dÈterminÈs ≠ elles
ont en retour ouvert de nouvelles perspectives ‡ líanalyse díeffets
littÈraires tels que la tension narrative, la curiositÈ, le suspense
ou la surprise (cf. Baroni, 2002a). Il est dÈsormais possible de
dÈcrire la maniËre dont une úuvre est susceptible díanticiper les
horizons díattente de ses lecteurs et, Èventuellement, de les exploiter
‡ des fins stratÈgiques. Ainsi, Eco est en mesure de distinguer
deux niveaux, intensionnel et extensionnel, ‡ partir desquels il
est possible de dÈterminer la cohÈrence des hypothËses du lecteur
avec le dÈveloppement ultÈrieur du texte :
Ainsi,
le fait que le lecteur, au niveau des prÈvisions, avance un projet
díun possible Ètat díÈvÈnements doit Ítre ÈvaluÈ au niveau extensionnel
dans sa cohÈrence ou sa non-cohÈrence avec le dÈveloppement successif
de la fabula ; au niveau intensionnel, par contre, cela peut
nous amener ‡ nous interroger sur la faÁon dont le texte a agi pour
stimuler cette croyance [Ö]. (Eco 1985 : 240)
Une
telle approche fournit les outils nÈcessaires ‡ la mise en lumiËre
des conditions de possibilitÈ du ´ bluff ª littÈraire
(cf. Baroni, 2003a), cíest-‡-dire de la faÁon dont une úuvre est
susceptible de conduire stratÈgiquement son lecteur dans des impasses,
de le surprendre en ne lui fournissant pas, dans la suite de líhistoire,
le scÈnario anticipÈ par ce dernier sur la base de ses compÈtences
encyclopÈdiques.
Dans
cet article, nous suivrons en premier lieu les formes quíont prises
la postÈritÈ proppienne pour mettre en lumiËre divers types de compÈtences
intertextuelles des lecteurs
[3]
.
Nous montrerons quíil est ainsi nÈcessaire de distinguer entre une
compÈtence gÈnÈrale portant sur les rÈcits en tant que type particulier
de discours, compÈtence que líon peut supposer trËs largement partagÈe,
et une autre, plus spÈcifique, qui síappuie sur la connaissance
des genres littÈraires. Nous mettrons ensuite ‡ líÈpreuve ce modËle
díanalyse en le confrontant ‡ deux cas particuliers de ´ contes-attrapes ª,
petits rÈcits folkloriques qui ont pour fonction principale de dÈcevoir
le rÈcepteur en se fondant sur líune ou líautre de ces compÈtences.
Líexistence
díune catÈgorie de rÈcits folkloriques jouant systÈmatiquement sur
líeffet de surprise níest pas un cas isolÈ dans líunivers des discours :
il est probable quíune grande partie des ´ histoires drÙles ª
fonctionnent globalement sur le mÍme modËle ; par ailleurs,
le ´ coup de thÈ‚tre ª est un phÈnomËne trËs rÈpandu en
littÈrature, et est mÍme quasi obligatoire dans certains genres
tels que le ´ roman policier ª par exemple. Nous pouvons
postuler líexistence de genres ´ transgressifs ª dont
la spÈcificitÈ serait prÈcisÈment díÍtre fondÈs, ‡ des degrÈs divers,
sur la rÈversibilitÈ systÈmatique des normes du discours (cf. Petitat
& Pahud, ‡ paraÓtre). Petitat, ‡ travers son approche interactionniste
des rÈcits folkloriques, insiste prÈcisÈment sur cette fragilitÈ
inhÈrente ‡ toute communication : ´ le dÈsir rÈciproque
de tenir et díÍtre tenu en haleine, la peur et le plaisir du rÈcepteur,
tout comme líimagination de líauteur, puisent ‡ la mÍme source,
celle du drame díune action symbolique rÈflexive, rÈversible et
donc fragile ª (Petitat, 2002 : 51). Souligner le fondement
rÈversible des codes linguistiques serait dËs lors une des raisons
díÍtre de certains genres littÈraires ; nous conclurons dans
ce sens en Èvoquant la fonction pragmatique que peuvent remplir
de tels effets de surprise, tant au niveau Èmotionnel que cognitif.
PostÈritÈ
proppienne : genres et types du discours
En
1928, Vladimir Propp publie sa Morphologie du conte qui vise ‡ formuler,
‡ partir de líanalyse díun corpus composÈ díune centaine de rÈcits
rassemblÈs par AfanassiÈv, les lois qui gouvernent la formation
du conte merveilleux. Face au relatif succËs de son entreprise,
il faut díemblÈe constater une spÈcificitÈ du corpus traitÈ par
Propp : il avait líavantage de dÈcrire un genre (le ´ conte
merveilleux ª) dont la dynamique de production/reproduction
síÈtait pratiquement figÈe par la quasi disparition de la culture
de tradition orale ou, du moins, par sa cristallisation dans la
pratique folklorique orientÈe uniquement vers la reproduction fidËle
du modËle original. Notons Ègalement que Propp postulait líexistence
díun rite dont líensemble de ces contes auraient dÈrivÈ. La morphologie
du conte avait donc, dans sa perspective, une origine historique
et une existence propre, en tant que ´ trace ª, indÈpendante
de la tradition littÈraire et des compÈtences des narrateurs/auditeurs
[4]
.
Avec la premiËre Èdition amÈricaine en 1958 et les traduction dans
les principales langues europÈennes qui ont suivi, líapproche formaliste
de Propp níen est pas moins devenue le point de dÈpart de nombreuses
tentatives ultÈrieures pour parvenir ‡ une description structurale
du rÈcit et de ses genres (cf. Shojaei Kawan, 2002).
La
postÈritÈ proppienne a pris deux orientations majeures et divergentes :
la premiËre, gÈnÈralisante, a dÈbouchÈ sur líÈtablissement díune
grammaire du rÈcit et a donnÈ naissance ‡ une discipline autonome :
la narratologie ; la seconde, particularisante, síest orientÈe
vers la description des traits invariants propres ‡ des corpus díúuvres
quíune appellation gÈnÈrique, enregistrÈe par le langage courant,
semblait constituer en unitÈs distinctes : tragÈdie, comÈdie,
ÈpopÈe, contes merveilleux, fables, mais aussi, pour les travaux
modernes qui privilÈgient líÈtude de la ´ paralittÈrature ª
‡ cause de leur apparente ´ stabilitÈ ª liÈe ‡ leur conformisme :
science-fiction, fantastique, roman policier, roman díaventure,
roman díespionnage, roman díamour, etc.
Avec
la premiËre tendance, les travaux des narratologues, qui ont procÈdÈ
essentiellement par abstraction et gÈnÈralisation progressive du
modËle de Propp (cf. Larivaille, 1974), ont convergÈ avec ceux des
(socio)linguistes (Labov, 1978) et des psychologues cognitivistes
(Fayol, 1985) pour dÈfinir le rÈcit comme un type particulier de
discours marquÈ par certains traits rÈguliers : il doit notamment
comprendre la reprÈsentation díune action attribuable ‡ un agent
humain ou anthropomorphe, la transformation de prÈdicats ‡ travers
un procËs, un Ècoulement temporel, des liens de causalitÈ reliant
les ÈvÈnements entre eux et la prÈsence díune certaine tension entre
ces ÈvÈnements (Adam, 1994 : 93-110)
[5]
.
Les rÈcits sont en outre des reprÈsentations díactions qui se structurent
en sÈquences plus ou moins complexes ‡ líintÈrieur desquelles síopposent
´ núud ª et ´ dÈnouement ª ou ´ complication ª
et ´ rÈsolution ª. Ces sÈquences prototypiques peuvent
Ítre entrevues comme le reflet de contraintes pragmatiques qui accompagnent
la production des discours narratifs et qui portent essentiellement
sur la complÈtude et líintÈrÍt des ÈvÈnements relatÈs (Fayol,
1985 : 18). Le premier terme (le núud) assure au discours son
intÈrÍt par la production díune incertitude dans la lecture
[6]
, le second (le dÈnouement) lui donne sa dimension de
totalitÈ par rÈsolution de cette incertitude.
Ce
níest donc pas encore exactement un genre littÈraire qui est ainsi
constituÈ, mais un type de discours
[7]
, la
narration, qui síoppose ‡ la description, ‡ líargumentation, ‡ líexplication
et au dialogue, mais aussi ‡ díautres formes de discours díaction
tels que la chronique, le tableau, la relation ou la recette
[8]
. LíintÈrÍt de cette structure prototypique est de dÈfinir
un ´ pacte de lecture ª valable pour pratiquement toute
narration
[9]
et probablement partagÈ par les membres díune communautÈ
culturelle particuliËrement large. La composition de líintrigue
prÈconisÈe par Aristote dans sa PoÈtique ≠ qui exige que la reprÈsentation
de líaction soit menÈe jusquí‡ son terme et que líintrigue comporte
un dÈbut, un milieu et une fin ≠ exprimait dÈj‡, par exemple, ces
contraintes portant sur la complÈtude du rÈcit. Cette superstructure
prototypique peut naturellement Ítre transgressÈe, le rÈcit se refusant
par exemple ‡ dÈcoller díune chronique de la banalitÈ quotidienne
ou ‡ fournir le dÈnouement attendu, mais cet Ècart sera trËs probablement
perÁu comme une dÈviance (ou un effet volontaire) par la grande
majoritÈ des lecteurs empiriques, et cela díautant plus que les
narrations ´ naturelles ª ou ´ conversationnelles ª
sont plus rarement encore susceptibles de briser cette forme de
´ coopÈration ª qui consiste ‡ remplir les attentes fondamentales
du rÈcepteur
[10]
. Les schÈmas des narratologues ne permettent cependant
pas díidentifier, ‡ ce stade, diffÈrents genres littÈraires, si
ce níest par leur plus ou moins grand Ècart par rapport aux traits
prototypiques de la communication narrative
[11]
.
Du
cÙtÈ de líhÈritage particularisant des travaux de Propp, la thÈorie
des genres síest lancÈe dans la description de la structure interne
de classes abstraites díúuvres littÈraires. De nombreuses typologies
ou grammaires des genres ont ainsi vu le jour qui reproduisaient
ou prolongeaient la mÈthode mise en úuvre dans la Morphologie du
conte merveilleux, notamment dans les domaines de la littÈrature
populaire ou folklorique. Cette derniËre approche pose nÈanmoins
de nombreux problËmes mÈthodologiques et ÈpistÈmologiques
[12]
.
En premier lieu, il est difficile de reprÈsenter des traits stables
et de dessiner des frontiËres claires entre les diffÈrents genres
et sous-genres de la littÈrature du fait de líhÈtÈrogÈnÈitÈ de leurs
critËres distinctifs (Schaeffer, 1989) et parce que chaque úuvre
individuelle est tiraillÈe entre ´ un principe centripËte
díidentitÈ (noyau normatif) ª et ´ un principe centrifuge
de diffÈrence (variation) ª (Adam, 1999 : 90-91). Par
ailleurs, si les genres littÈraires níexistent quíen tant que stÈrÈotypes
culturels (cf. Dufays, 1994), cíest-‡-dire en tant que rÈgularitÈs
perÁues par les lecteurs entre des úuvres diverses, les compÈtences
encyclopÈdiques sur lesquelles ils se fondent sont nÈcessairement
relatives, elles dÈpendent du bagage culturel de chacun. Cíest ce
que relËve Eco quand il prÈcise que les scÈnarios intertextuels,
auxquels il rattache les genres littÈraires, sont ´ des schÈmas
rhÈtoriques et narratifs faisant partie díun bagage sÈlectionnÈ
et restreint de connaissances que les membres díune culture donnÈe
ne possËdent pas tous ª (1985 : 104).
NÈanmoins,
si relatif soit-il, ce níest quí‡ partir de líhypothËse quíun savoir
commun est bien partagÈ entre le producteur et le rÈcepteur díun
discours que le phÈnomËne de la coopÈration interprÈtative peut
Ítre dÈcrit. Cíest ainsi que la plupart des auteurs síaccordent
‡ voir dans la perception gÈnÈrique une des conditions de succËs
fondamentales de la communication littÈraire ; cíest en tout
cas ce que suggËre Genette dans sa prÈsentation de líarchitexte :
´ la perception gÈnÈrique, on le sait, oriente et dÈtermine
dans une large mesure lí"horizon díattente" du lecteur,
et donc la rÈception de líúuvre. ª (1982 : 12)
Ainsi,
les nombreuses typologies du conte merveilleux ayant vu le jour
permettent de dresser líinventaire díun certain nombre díÈlÈments
thÈmatiques ou de sÈquences narratives quíun lecteur suffisamment
familier avec ce genre de narration peut lÈgitimement síattendre
‡ rencontrer ‡ la lecture díun texte qui Ètablit, explicitement
ou implicitement, un contrat de lecture apparentÈ ‡ ces úuvres
[13]
:
par exemple, le fait que les bons seront rÈcompensÈs et les mÈchants
punis (Bremond, 1974), que le moyen adÈquat ‡ la rÈussite de la
quÍte sera prÈalablement fourni au hÈros (´ nÈcessitÈ rÈtrograde ª
chez TenËze, 1970) ou que líobjet de la quÍte sera finalement conjoint
au sujet qui le recherche (Greimas, 1983). Ainsi, cíest toute une
masse de motifs ou de stÈrÈotypes littÈraires appartenant ‡ la tradition
qui, bien quíils ne soient ni nÈcessaires ni suffisants pour permettre
de ´ classer ª avec certitude tel ou tel texte dans une
catÈgorie gÈnÈrique prÈcise, et bien quíil ne soit pas garanti que
le lecteur empirique dispose des compÈtences gÈnÈriques adÈquates,
níen sont pas moins mis potentiellement ‡ disposition de líúuvre
pour orienter sa lecture dans un sens dÈterminÈ, que ce soit pour
confirmer le lecteur dans ses attentes ou pour le ´ mener en
bateau ª.
Un
genre transgressif : le conte-attrape
Pour
illustrer la diffÈrence de degrÈ qui existe dans líexploitation
dynamique de ces deux types díattentes du lecteur (sur la forme
gÈnÈrale du rÈcit et sa conformitÈ ‡ un genre dÈterminÈ) et la maniËre
dont ces attentes sont encouragÈes par le texte, nous allons examiner
deux contes-attrapes
[14]
.
Ces courtes narrations, qui appartiennent ‡ líunivers mal dÈfini
des contes formulaires
[15]
, ont pour principe de renverser les normes habituelles
des rÈcits folkloriques pour crÈer un effet parodique ou comique.
Petitat et Pahud dÈfinissent ainsi le fonctionnement des contes-attrapes :
´ [ils] transgressent de maniËre fascinante et excitante la
frontiËre de la fiction et du rÈel en mÍme temps que celle du conteur
et de líauditeur ou contreviennent dÈlibÈrÈment aux attentes de
ce dernier ª (2003 : 17). Le conte AT 2260
[16]
, dont nous donnons une variante tirÈe du recueil des
frËres Grimm (1986 : vol. 2, 501), noue une intrigue en racontant
la dÈcouverte par un paysan díune petite clef díor enfouie sous
la neige et díune cassette de fer :
AT
2260 : [1] En plein hiver, un jour quíil Ètait tombÈ beaucoup
de neige, un jeune homme pauvre fut obligÈ de sortir pour aller
chercher du bois et le ramener sur sa luge. Le bois ramassÈ et la
luge chargÈe, il avait trop froid pour rentrer et voulut díabord
se faire un petit feu pour se rÈchauffer un peu. Il commenÁa par
dÈblayer la neige avec le pied, [2] mais quand il eut dÈbarrassÈ
un petit coin et mis le sol ‡ nu, il y trouva une petite clef díor.
Croyant alors quío˘ se trouve la clef doit aussi se trouver la serrure
correspondante, [3] il se mit ‡ creuser la terre et dÈcouvrit, en
effet, une cassette de fer. [4] ´ Pourvu que ce soit la clef !
souhaita-t-il. Dans la cassette, ce sont s˚rement des choses prÈcieuses. ª
[5] Il chercha, mais il níy avait pas de trou de serrure ;
apparemment, il níy en avait pas. [6] Et pourtant si, tout ‡ la
fin, il en dÈcouvrit un, mais si minuscule quíon pouvait ‡ peine
le voir. Il essaya : mais oui ! la clef entrait parfaitement.
[7] Il lui donna un premier tour ; mais ‡ prÈsent il faut attendre
quíil ait fini díouvrir et quíil ait soulevÈ le couvercle pour savoir
quelles merveilles contenait la cassette.
Une
analyse sÈquentielle de ce conte permet de mettre en Èvidence la
maniËre dont le texte construit une narration sur deux niveaux,
ench‚ssant une premiËre sÈquence narrative, qui trouve son dÈnouement
dans le texte, dans une deuxiËme qui, aprËs quelques pÈripÈties
[17]
,
est suspendue juste avant son dÈnouement.
Analyse
sÈquentielle du conte AT 2260 :
[1]
Situation initiale : cadre (lieu, personnage, circonstances)
+ actions de type script
[18]
:
Script :
chercher du bois.
Script :
faire du feu.
Absence
díincertitudes : le rÈcit níest pas encore embrayÈ.
[2]
Núud (crÈation díune tension) :
Embrayage
du rÈcit soulignÈ par le connecteur ´ mais ª.
DÈcouverte
fortuite díun objet : ´ il y trouva une petite clef díor ª.
PremiËre
hypothËse non vÈrifiÈe : ´ o˘ se trouve la clef doit aussi
se trouver la serrure correspondante ª.
But
‡ líissue incertaine : trouver la serrure.
[3]
Tentative de rÈsolution de líincertitude :
Plan-acte :
´ il se mit ‡ creuser la terre ª.
LíhypothËse
semble partiellement vÈrifiÈe : ´ et dÈcouvrit, en effet,
une cassette de fer. ª
[4]
Doublement du núud renforÁant la tension :
Reprise
explicite de la premiËre hypothËse : ´ Pourvu que ce soit
la clef ! souhaita-t-il. ª
DeuxiËme
hypothËse non vÈrifiÈe renforÁant líenjeu : ´ Dans la
cassette, ce sont s˚rement des choses prÈcieuses. ª.
‡
líissue incertaine : trouver un trÈsor.
Líincertitude
est soulignÈe par des marques textuelles : ´ pourvu que ª,
´ souhaita-t-il ª, ´ s˚rement ª.
[5]
Accentuation de la tension (retardement, ´ rÈticence ª) :
Plan-acte :
´ Il chercha ª.
LíhypothËse
semble fausse : ´ mais il níy avait pas de trou de serrure ; ª
Líincertitude
est cependant maintenue : ´ apparemment, il níy en avait
pas. ª
[6]
RÈsolution de la premiËre incertitude :
RÈduction
de líincertitude : ´ Et pourtant si, tout ‡ la fin, il
en dÈcouvrit un ª.
Explication
du retardement : ´ mais si minuscule quíon pouvait ‡ peine
le voir. ª
Le
premier but est atteint : ´ Il essaya : mais oui !
la clef entrait parfaitement. ª
[7]
RÈsolution suspendue de la deuxiËme hypothËse crÈant un effet de
surprise :
LíhypothËse principale níest pas rÈsolue : ´ Il
lui donna un premier tour ; mais ‡ prÈsent il faut attendre
quíil ait fini díouvrir et quíil ait soulevÈ le couvercle pour savoir
quelles merveilles contenait la cassette. ª
En
síachevant ainsi, juste avant le dÈnouement attendu, le texte frustre
le lecteur de la rÈsolution de líincertitude crÈÈe par líannonce
díun espoir, núud explicitÈ par le souhait exprimÈ par le paysan
et la question laissÈe ouverte : la cassette contenait-elle
un trÈsor ? Líeffet est renforcÈ par la prÈsence díune micro-intrigue
subordonnÈe qui, elle, est complËte : puisque la premiËre incertitude
est rÈsolue (cíest bien la clef qui convient ‡ la serrure de la
cassette), le moyen permettant de vÈrifier líhypothËse principale
(qui porte sur líattente díun trÈsor) est obtenu et on est en droit
díattendre sa rÈsolution. Si líon adoptait une approche actancielle
(cf. Greimas, 1983), on dirait que le programme narratif est arrÍtÈ
‡ mi-chemin, puisque le sujet-opÈrateur, aprËs avoir obtenu le vouloir-faire
et le pouvoir-faire, voit son action suspendue juste au moment qui
prÈcËde sa conjonction avec líobjet de sa quÍte. Ce genre de dynamique
narrative, de chute surprenante et frustrante qui se refuse ‡ rÈsoudre
une Ènigme, est obtenu par la transgression díun pacte de lecture
fondamental concernant líattente (lÈgitime) que líacte narratif
sera complet, conforme au schÈma canonique du rÈcit, dont les bornes
initiales et finales sont clairement dÈterminÈe par la crÈation
et la rÈsolution díune incertitude dans la lecture. Comme le rÈsument
Petitat et Pahud, ´ les contes tronquÈs sont faits pour dÈcourager
les auditeurs trop gourmands : le narrateur fait semblant de
se lancer dans un rÈcit quíil amËne derechef dans un cul-de-sac
frustrant ª (2003 : 17).
On
pourrait ajouter, en suivant la distinction proposÈe par Eco entre
fabula ouverte et fabula fermÈe (1985 : 154), que le conte
joue, par le biais díun contrat de lecture implicite, ‡ se faire
passer pour un texte de la seconde catÈgorie, alors quíil appartient
en fait ‡ la premiËre. En revanche, le deuxiËme conte qui va nous
occuper par la suite prÈsente bien une structure de type fermÈe,
dans laquelle les hypothËses du lecteur seront, en fin de compte,
confirmÈes ou infirmÈes, mais ´ il níest pas du tout ‡ exclure
que les structures discursives líorientent malicieusement vers celles
qui sont ‡ Ècarter ª (Eco, 1985 : 154). Il faudrait alors
complÈter líanalyse prÈcÈdente en postulant que la compÈtence gÈnÈrique
entre Ègalement en jeu dans le premier texte, puisquíelle dÈtermine
líattente spÈcifique que, dans le contexte díun rÈcit folklorique
qui ressemble ‡ un dÈbut de conte merveilleux, la complÈtude de
líintrigue et la dÈcouverte díun trÈsor sont hautement probables
[20]
.
Petitat & Pahud commentent le conte prÈcÈdant de la maniËre
suivante : ´ [il] frustre le rÈcepteur díune conclusion
attendue ª alors que dans l'AT 2204 que nous allons examiner
maintenant, ´ le conteur se rit des attentes de líauditeur,
attentes quíil a dÈlibÈrÈment contribuÈ ‡ construire ª (2003 :
note 3) :
AT 2204 :
Un homme qui est aimÈ de deux femmes annonce quíil se mariera avec
celle qui lui donnera líanneau le plus fin. Les deux anneaux Ètant
semblables, le jeune homme les jette dans la mer et dit quíil Èpousera
celle qui sera capable de lui rapporter un des anneaux. Toutes les
deux plongent dans la mer jour aprËs jour, mais aucun anneau níest
ramenÈ ‡ la surface. Des annÈes plus tard, líune des deux jeunes
femmes, apprÍtant un poisson, ouvre ce dernier pour en sortir les
tripes. Et que croyez-vous quíelle y trouve ? ≠ Des tripes !
[21]
Il
síagit de líhistoire díun Èchec : le rÈcit est achevÈ, líhomme
ne se mariera pas car aucune des prÈtendantes níest capable de fournir
líanneau dÈsirÈ. La question posÈe níest pas laissÈe en suspens,
mais sa rÈponse est contraire ‡ nos attentes. Le conte est ici vÈritablement
parodique car, bien que le dÈnouement de líhistoire ne soit pas
ÈludÈ comme prÈcÈdemment, il síagit díune rÈsolution dont líaspect
surprenant dÈpend directement du dÈtournement de rËgles propres
‡ un genre littÈraire (parodiÈ) dÈterminÈ.
Líeffet
est soulignÈ par líadresse au rÈcepteur, la question explicitant
líÈlÈment que ce dernier est conduit ‡ anticiper en síappuyant sur
sa connaissance des contes : en líoccurrence, la prÈsence de
líanneau perdu dans les tripes du poisson. Líactivation díhypothËses
fondÈes sur les rÈgularitÈs gÈnÈriques du conte merveilleux est
encouragÈe dans le texte par la mention de plusieurs stÈrÈotypes
apparentÈs ‡ ce dernier : notamment líÈpreuve díamour qui se
retrouve dans de trËs nombreux contes et le motif de líanneau perdu
(dans la mer), que líon rencontre dans plusieurs rÈcits appartenant
au corpus. Líeffet est díautant plus intÈressant que la rÈfÈrence
au monde díexpÈrience du lecteur, soumis aux lois de la probabilitÈ,
est ici narcotisÈe par líallusion au genre merveilleux, dans le
monde possible duquel la trouvaille miraculeuse de líobjet perdu
et le mariage final sont la rËgle
[22]
.
Il serait par contre peu probable que líon postule un aussi improbable
dÈnouement dans le contexte díune littÈrature ´ rÈaliste ª
qui fonde un effet dí´ illusion rÈfÈrentielle ª par la
continuitÈ affichÈe entre le monde díexpÈrience du lecteur et le
monde possible de la fiction (cf. Bonoli, ‡ paraÓtre). La trouvaille
de líanneau dans le poisson aurait ÈtÈ considÈrÈ comme une invraisemblance
dans un contexte ´ rÈaliste ª alors quíil est jugÈ ici
hautement probable. Ces divergences dans les pactes de lecture du
conte merveilleux et de la fiction rÈaliste soulignent encore líimportance
du genre dans líorientation de la lecture et la crÈation des effets
de surprise.
Fonctions
pragmatiques de la surprise
Nous
avons montrÈ comment diffÈrents types de compÈtences intertextuelles
(portant sur les genres et sur les types des discours) Ètaient susceptibles
de dÈterminer chez le lecteur des horizons díattentes dÈterminÈs,
et pouvaient Ítre diversement exploitÈes par les úuvres pour produire
de fausses anticipations et dÈboucher sur une surprise quand le
texte rÈalisÈ ne recouvre plus le texte attendu.
Il
síagit encore de prÈciser que les compÈtences mises en Èvidence
dans cet article se situent au niveau macro-structurel du rÈcit,
et que ce ne sont Èvidemment pas les seules ‡ entrer en jeu dans
le processus de rÈception des úuvres ou des discours. Díautres compÈtences
de niveau infÈrieur peuvent Ègalement Ítre exploitÈes et dÈtournÈes
stratÈgiquement dans les pratiques discursives qui recherchent la
crÈation díun effet, parfois comique, de surprise ou de bluff. Les
´ histoires drÙles ª en particuliers, peuvent Ègalement
síappuyer sur le dÈtournement de conventions plus directement liÈes
au fonctionnement morpho-syntaxique de la langue, par exemple en
jouant sur un glissement isotopique ´ dont la connexion est
rÈalisÈe par líambiguÔtÈ lexicale
[23]
[díun] signe ª (Adam 1994 : 195).
Cependant,
si, dans le cas de líhistoire drÙle, líeffet de surprise est obtenu
par líusage díun levier diffÈrent, son fonctionnement reste fondamentalement
liÈ ‡ la mise en tension de deux phases, líune visant ‡ crÈer une
attente dÈterminÈe, et líautre ayant pour fonction de dÈcevoir cette
attente en fournissant un ÈlÈment surprenant, inattendu, la synthËse
de cette nÈgation produisant parfois ce rejeton apprÈciable :
le rire qui, si líon en croit la dÈfinition de Kant, ´ est
un affect qui rÈsulte du soudain anÈantissement de la tension díune
attente ª (1989 : 1Ëre partie, livre II, ß54).
Soulignons
par ailleurs, au niveau cognitif cette fois, que le dÈtournement
des attentes peut amener le rÈcepteur ‡ objectiver les stÈrÈotypes
culturels sur lesquels se fondent ses compÈtences discursives, cíest-‡-dire
‡ passer díun type díabductions hypercodÈes (qui se rÈvËlent malheureuses)
‡ ce que Eco dÈnomme des mÈta-abductions (cf. Pier, ‡ paraÓtre).
Ces scÈnarios hypercodÈs ≠ dans lesquels le lecteur puise de faÁon
largement inconsciente et quasi automatique ≠ qui nous font attendre
quíun anneau perdu, dans un contexte merveilleux, sera obligatoirement
retrouvÈ, mÍme si cela entre en contradiction totale avec notre
monde díexpÈrience, ou quíune narration rÈduira nÈcessairement les
incertitudes quíelle a contribuÈ ‡ construire, ne peuvent apparaÓtre
rÈtrospectivement que pour ce quíils sont : des constructions
culturelles plus ou moins arbitraires et des normes fondamentalement
rÈversibles.
Paris,
Centre de Recherche sur les Arts et le Langage
(EHESS-CNRS)
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Pour une nouvelle typologie et une interprÈtation des
contes formulaires, rebaptisÈs ´ contes sÈriels ª, voir
Petitat & Pahud (2003). DíaprËs les auteurs, les contes-attrapes
que nous analysons dans cet article ne devraient pas Ítre assimilÈs
aux contes sÈriels, comme le veut la tradition initiÈe par Aarne
et Thompson (1973), car ils sont prÈcisÈment dÈpourvus de sÈrie
(Petitat & Pahud, 2003 : 30). Un nouvel article est en
prÈparation par les mÍmes auteurs portant sur ce sous-genre spÈcifique
que sont les contes-attrapes.
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