Surprise et compÈtences intertextuelles des lecteurs

par RaphaÎl Baroni [1]
 
Lorsque Propp, au dÈbut du vingtiËme siËcle, entreprend de rÈvolutionner le systËme de classement des rÈcits folkloriques en mettant ‡ jour la forme invariante díune centaine de contes russes [2] , il ne se doutait probablement pas que sa mÈthode díanalyse allait durablement influencer les Ètudes sur les genres littÈraires et le rÈcit. Aujourdíhui, la linguistique textuelle semble confirmer certaines de ces avancÈes en mettant en Èvidence des sÈquences prototypiques (rÈcit, description, argumentation, explication, dialogue) qui se mÍlent de maniËre plus ou moins complexe pour structurer líunivers polymorphe des discours au-del‡ de la limite de la phrase. Par ailleurs, les ´ thÈories de la rÈception ª (Charles, Iser, Jauss, Eco, etc.) qui ont ÈmergÈ dans les annÈes 1970, ont permis díentreprendre une rÈÈvaluation de ces structures en faisant Èclater la clÙture textuelle pour mettre en Èvidence le fait que ces diffÈrentes schÈmatisations du rÈcit (superstructure prototypique) et des genres littÈraires (stÈrÈotypes narratifs appartenant ‡ la tradition) devaient Ítre considÈrÈs comme des compÈtences encyclopÈdiques partagÈes (avec plus ou moins de bonheur) entre producteurs et rÈcepteurs des discours, la fonction de ces compÈtences Ètant díassurer líintelligibilitÈ du texte par le biais de la coopÈration interprÈtative. Cíest dans cette perspective que Ricúur mentionne ´ les paradigmes reÁus [qui] structurent les attentes du lecteur et líaident ‡ reconnaÓtre la rËgle formelle, le genre ou le type exemplifiÈs par líhistoire racontÈe. ª (Ricúur, 1983 : 145)
Si les diverses approches de la pragmatique, de la sÈmiotique, de la phÈnomÈnologie et de líesthÈtique de la rÈception ont relativisÈ la portÈe de la description structurale des genres littÈraires ≠ qui ne peuvent plus apparaÓtre comme des schÈmas immanents et stables appartenant en propre ‡ des ensembles textuels dÈterminÈs ≠ elles ont en retour ouvert de nouvelles perspectives ‡ líanalyse díeffets littÈraires tels que la tension narrative, la curiositÈ, le suspense ou la surprise (cf. Baroni, 2002a). Il est dÈsormais possible de dÈcrire la maniËre dont une úuvre est susceptible díanticiper les horizons díattente de ses lecteurs et, Èventuellement, de les exploiter ‡ des fins stratÈgiques. Ainsi, Eco est en mesure de distinguer deux niveaux, intensionnel et extensionnel, ‡ partir desquels il est possible de dÈterminer la cohÈrence des hypothËses du lecteur avec le dÈveloppement ultÈrieur du texte :
Ainsi, le fait que le lecteur, au niveau des prÈvisions, avance un projet díun possible Ètat díÈvÈnements doit Ítre ÈvaluÈ au niveau extensionnel dans sa cohÈrence ou sa non-cohÈrence avec le dÈveloppement successif de la fabula ; au niveau intensionnel, par contre, cela peut nous amener ‡ nous interroger sur la faÁon dont le texte a agi pour stimuler cette croyance [Ö]. (Eco 1985 : 240)
Une telle approche fournit les outils nÈcessaires ‡ la mise en lumiËre des conditions de possibilitÈ du ´ bluff ª littÈraire (cf. Baroni, 2003a), cíest-‡-dire de la faÁon dont une úuvre est susceptible de conduire stratÈgiquement son lecteur dans des impasses, de le surprendre en ne lui fournissant pas, dans la suite de líhistoire, le scÈnario anticipÈ par ce dernier sur la base de ses compÈtences encyclopÈdiques.
Dans cet article, nous suivrons en premier lieu les formes quíont prises la postÈritÈ proppienne pour mettre en lumiËre divers types de compÈtences intertextuelles des lecteurs [3]
. Nous montrerons quíil est ainsi nÈcessaire de distinguer entre une compÈtence gÈnÈrale portant sur les rÈcits en tant que type particulier de discours, compÈtence que líon peut supposer trËs largement partagÈe, et une autre, plus spÈcifique, qui síappuie sur la connaissance des genres littÈraires. Nous mettrons ensuite ‡ líÈpreuve ce modËle díanalyse en le confrontant ‡ deux cas particuliers de ´ contes-attrapes ª, petits rÈcits folkloriques qui ont pour fonction principale de dÈcevoir le rÈcepteur en se fondant sur líune ou líautre de ces compÈtences.
Líexistence díune catÈgorie de rÈcits folkloriques jouant systÈmatiquement sur líeffet de surprise níest pas un cas isolÈ dans líunivers des discours : il est probable quíune grande partie des ´ histoires drÙles ª fonctionnent globalement sur le mÍme modËle ; par ailleurs, le ´ coup de thÈ‚tre ª est un phÈnomËne trËs rÈpandu en littÈrature, et est mÍme quasi obligatoire dans certains genres tels que le ´ roman policier ª par exemple. Nous pouvons postuler líexistence de genres ´ transgressifs ª dont la spÈcificitÈ serait prÈcisÈment díÍtre fondÈs, ‡ des degrÈs divers, sur la rÈversibilitÈ systÈmatique des normes du discours (cf. Petitat & Pahud, ‡ paraÓtre). Petitat, ‡ travers son approche interactionniste des rÈcits folkloriques, insiste prÈcisÈment sur cette fragilitÈ inhÈrente ‡ toute communication : ´ le dÈsir rÈciproque de tenir et díÍtre tenu en haleine, la peur et le plaisir du rÈcepteur, tout comme líimagination de líauteur, puisent ‡ la mÍme source, celle du drame díune action symbolique rÈflexive, rÈversible et donc fragile ª (Petitat, 2002 : 51). Souligner le fondement rÈversible des codes linguistiques serait dËs lors une des raisons díÍtre de certains genres littÈraires ; nous conclurons dans ce sens en Èvoquant la fonction pragmatique que peuvent remplir de tels effets de surprise, tant au niveau Èmotionnel que cognitif.
PostÈritÈ proppienne : genres et types du discours
En 1928, Vladimir Propp publie sa Morphologie du conte qui vise ‡ formuler, ‡ partir de líanalyse díun corpus composÈ díune centaine de rÈcits rassemblÈs par AfanassiÈv, les lois qui gouvernent la formation du conte merveilleux. Face au relatif succËs de son entreprise, il faut díemblÈe constater une spÈcificitÈ du corpus traitÈ par Propp : il avait líavantage de dÈcrire un genre (le ´ conte merveilleux ª) dont la dynamique de production/reproduction síÈtait pratiquement figÈe par la quasi disparition de la culture de tradition orale ou, du moins, par sa cristallisation dans la pratique folklorique orientÈe uniquement vers la reproduction fidËle du modËle original. Notons Ègalement que Propp postulait líexistence díun rite dont líensemble de ces contes auraient dÈrivÈ. La morphologie du conte avait donc, dans sa perspective, une origine historique et une existence propre, en tant que ´ trace ª, indÈpendante de la tradition littÈraire et des compÈtences des narrateurs/auditeurs [4]
. Avec la premiËre Èdition amÈricaine en 1958 et les traduction dans les principales langues europÈennes qui ont suivi, líapproche formaliste de Propp níen est pas moins devenue le point de dÈpart de nombreuses tentatives ultÈrieures pour parvenir ‡ une description structurale du rÈcit et de ses genres (cf. Shojaei Kawan, 2002).
La postÈritÈ proppienne a pris deux orientations majeures et divergentes : la premiËre, gÈnÈralisante, a dÈbouchÈ sur líÈtablissement díune grammaire du rÈcit et a donnÈ naissance ‡ une discipline autonome : la narratologie ; la seconde, particularisante, síest orientÈe vers la description des traits invariants propres ‡ des corpus díúuvres quíune appellation gÈnÈrique, enregistrÈe par le langage courant, semblait constituer en unitÈs distinctes : tragÈdie, comÈdie, ÈpopÈe, contes merveilleux, fables, mais aussi, pour les travaux modernes qui privilÈgient líÈtude de la ´ paralittÈrature ª ‡ cause de leur apparente ´ stabilitÈ ª liÈe ‡ leur conformisme : science-fiction, fantastique, roman policier, roman díaventure, roman díespionnage, roman díamour, etc.
Avec la premiËre tendance, les travaux des narratologues, qui ont procÈdÈ essentiellement par abstraction et gÈnÈralisation progressive du modËle de Propp (cf. Larivaille, 1974), ont convergÈ avec ceux des (socio)linguistes (Labov, 1978) et des psychologues cognitivistes (Fayol, 1985) pour dÈfinir le rÈcit comme un type particulier de discours marquÈ par certains traits rÈguliers : il doit notamment comprendre la reprÈsentation díune action attribuable ‡ un agent humain ou anthropomorphe, la transformation de prÈdicats ‡ travers un procËs, un Ècoulement temporel, des liens de causalitÈ reliant les ÈvÈnements entre eux et la prÈsence díune certaine tension entre ces ÈvÈnements (Adam, 1994 : 93-110) [5]
. Les rÈcits sont en outre des reprÈsentations díactions qui se structurent en sÈquences plus ou moins complexes ‡ líintÈrieur desquelles síopposent ´ núud ª et ´ dÈnouement ª ou ´ complication ª et ´ rÈsolution ª. Ces sÈquences prototypiques peuvent Ítre entrevues comme le reflet de contraintes pragmatiques qui accompagnent la production des discours narratifs et qui portent essentiellement sur la complÈtude et líintÈrÍt des ÈvÈnements relatÈs (Fayol, 1985 : 18). Le premier terme (le núud) assure au discours son intÈrÍt par la production díune incertitude dans la lecture [6] , le second (le dÈnouement) lui donne sa dimension de totalitÈ par rÈsolution de cette incertitude.
Ce níest donc pas encore exactement un genre littÈraire qui est ainsi constituÈ, mais un type de discours [7]
, la narration, qui síoppose ‡ la description, ‡ líargumentation, ‡ líexplication et au dialogue, mais aussi ‡ díautres formes de discours díaction tels que la chronique, le tableau, la relation ou la recette [8] . LíintÈrÍt de cette structure prototypique est de dÈfinir un ´ pacte de lecture ª valable pour pratiquement toute narration [9] et probablement partagÈ par les membres díune communautÈ culturelle particuliËrement large. La composition de líintrigue prÈconisÈe par Aristote dans sa PoÈtique ≠ qui exige que la reprÈsentation de líaction soit menÈe jusquí‡ son terme et que líintrigue comporte un dÈbut, un milieu et une fin ≠ exprimait dÈj‡, par exemple, ces contraintes portant sur la complÈtude du rÈcit. Cette superstructure prototypique peut naturellement Ítre transgressÈe, le rÈcit se refusant par exemple ‡ dÈcoller díune chronique de la banalitÈ quotidienne ou ‡ fournir le dÈnouement attendu, mais cet Ècart sera trËs probablement perÁu comme une dÈviance (ou un effet volontaire) par la grande majoritÈ des lecteurs empiriques, et cela díautant plus que les narrations ´ naturelles ª ou ´ conversationnelles ª sont plus rarement encore susceptibles de briser cette forme de ´ coopÈration ª qui consiste ‡ remplir les attentes fondamentales du rÈcepteur [10] . Les schÈmas des narratologues ne permettent cependant pas díidentifier, ‡ ce stade, diffÈrents genres littÈraires, si ce níest par leur plus ou moins grand Ècart par rapport aux traits prototypiques de la communication narrative [11] .
Du cÙtÈ de líhÈritage particularisant des travaux de Propp, la thÈorie des genres síest lancÈe dans la description de la structure interne de classes abstraites díúuvres littÈraires. De nombreuses typologies ou grammaires des genres ont ainsi vu le jour qui reproduisaient ou prolongeaient la mÈthode mise en úuvre dans la Morphologie du conte merveilleux, notamment dans les domaines de la littÈrature populaire ou folklorique. Cette derniËre approche pose nÈanmoins de nombreux problËmes mÈthodologiques et ÈpistÈmologiques [12]
. En premier lieu, il est difficile de reprÈsenter des traits stables et de dessiner des frontiËres claires entre les diffÈrents genres et sous-genres de la littÈrature du fait de líhÈtÈrogÈnÈitÈ de leurs critËres distinctifs (Schaeffer, 1989) et parce que chaque úuvre individuelle est tiraillÈe entre ´ un principe centripËte díidentitÈ (noyau normatif) ª et ´ un principe centrifuge de diffÈrence (variation) ª (Adam, 1999 : 90-91). Par ailleurs, si les genres littÈraires níexistent quíen tant que stÈrÈotypes culturels (cf. Dufays, 1994), cíest-‡-dire en tant que rÈgularitÈs perÁues par les lecteurs entre des úuvres diverses, les compÈtences encyclopÈdiques sur lesquelles ils se fondent sont nÈcessairement relatives, elles dÈpendent du bagage culturel de chacun. Cíest ce que relËve Eco quand il prÈcise que les scÈnarios intertextuels, auxquels il rattache les genres littÈraires, sont ´ des schÈmas rhÈtoriques et narratifs faisant partie díun bagage sÈlectionnÈ et restreint de connaissances que les membres díune culture donnÈe ne possËdent pas tous ª (1985 : 104).
NÈanmoins, si relatif soit-il, ce níest quí‡ partir de líhypothËse quíun savoir commun est bien partagÈ entre le producteur et le rÈcepteur díun discours que le phÈnomËne de la coopÈration interprÈtative peut Ítre dÈcrit. Cíest ainsi que la plupart des auteurs síaccordent ‡ voir dans la perception gÈnÈrique une des conditions de succËs fondamentales de la communication littÈraire ; cíest en tout cas ce que suggËre Genette dans sa prÈsentation de líarchitexte : ´ la perception gÈnÈrique, on le sait, oriente et dÈtermine dans une large mesure lí"horizon díattente" du lecteur, et donc la rÈception de líúuvre. ª (1982 : 12)
Ainsi, les nombreuses typologies du conte merveilleux ayant vu le jour permettent de dresser líinventaire díun certain nombre díÈlÈments thÈmatiques ou de sÈquences narratives quíun lecteur suffisamment familier avec ce genre de narration peut lÈgitimement síattendre ‡ rencontrer ‡ la lecture díun texte qui Ètablit, explicitement ou implicitement, un contrat de lecture apparentÈ ‡ ces úuvres [13]
 : par exemple, le fait que les bons seront rÈcompensÈs et les mÈchants punis (Bremond, 1974), que le moyen adÈquat ‡ la rÈussite de la quÍte sera prÈalablement fourni au hÈros (´ nÈcessitÈ rÈtrograde ª chez TenËze, 1970) ou que líobjet de la quÍte sera finalement conjoint au sujet qui le recherche (Greimas, 1983). Ainsi, cíest toute une masse de motifs ou de stÈrÈotypes littÈraires appartenant ‡ la tradition qui, bien quíils ne soient ni nÈcessaires ni suffisants pour permettre de ´ classer ª avec certitude tel ou tel texte dans une catÈgorie gÈnÈrique prÈcise, et bien quíil ne soit pas garanti que le lecteur empirique dispose des compÈtences gÈnÈriques adÈquates, níen sont pas moins mis potentiellement ‡ disposition de líúuvre pour orienter sa lecture dans un sens dÈterminÈ, que ce soit pour confirmer le lecteur dans ses attentes ou pour le ´ mener en bateau ª.
Un genre transgressif : le conte-attrape
Pour illustrer la diffÈrence de degrÈ qui existe dans líexploitation dynamique de ces deux types díattentes du lecteur (sur la forme gÈnÈrale du rÈcit et sa conformitÈ ‡ un genre dÈterminÈ) et la maniËre dont ces attentes sont encouragÈes par le texte, nous allons examiner deux contes-attrapes [14]
. Ces courtes narrations, qui appartiennent ‡ líunivers mal dÈfini des contes formulaires [15] , ont pour principe de renverser les normes habituelles des rÈcits folkloriques pour crÈer un effet parodique ou comique. Petitat et Pahud dÈfinissent ainsi le fonctionnement des contes-attrapes : ´ [ils] transgressent de maniËre fascinante et excitante la frontiËre de la fiction et du rÈel en mÍme temps que celle du conteur et de líauditeur ou contreviennent dÈlibÈrÈment aux attentes de ce dernier ª (2003 : 17). Le conte AT 2260 [16] , dont nous donnons une variante tirÈe du recueil des frËres Grimm (1986 : vol. 2, 501), noue une intrigue en racontant la dÈcouverte par un paysan díune petite clef díor enfouie sous la neige et díune cassette de fer :
AT 2260 : [1] En plein hiver, un jour quíil Ètait tombÈ beaucoup de neige, un jeune homme pauvre fut obligÈ de sortir pour aller chercher du bois et le ramener sur sa luge. Le bois ramassÈ et la luge chargÈe, il avait trop froid pour rentrer et voulut díabord se faire un petit feu pour se rÈchauffer un peu. Il commenÁa par dÈblayer la neige avec le pied, [2] mais quand il eut dÈbarrassÈ un petit coin et mis le sol ‡ nu, il y trouva une petite clef díor. Croyant alors quío˘ se trouve la clef doit aussi se trouver la serrure correspondante, [3] il se mit ‡ creuser la terre et dÈcouvrit, en effet, une cassette de fer. [4] ´ Pourvu que ce soit la clef ! souhaita-t-il. Dans la cassette, ce sont s˚rement des choses prÈcieuses. ª [5] Il chercha, mais il níy avait pas de trou de serrure ; apparemment, il níy en avait pas. [6] Et pourtant si, tout ‡ la fin, il en dÈcouvrit un, mais si minuscule quíon pouvait ‡ peine le voir. Il essaya : mais oui ! la clef entrait parfaitement. [7] Il lui donna un premier tour ; mais ‡ prÈsent il faut attendre quíil ait fini díouvrir et quíil ait soulevÈ le couvercle pour savoir quelles merveilles contenait la cassette.
Une analyse sÈquentielle de ce conte permet de mettre en Èvidence la maniËre dont le texte construit une narration sur deux niveaux, ench‚ssant une premiËre sÈquence narrative, qui trouve son dÈnouement dans le texte, dans une deuxiËme qui, aprËs quelques pÈripÈties [17]
, est suspendue juste avant son dÈnouement.
Analyse sÈquentielle du conte AT 2260 :
[1] Situation initiale : cadre (lieu, personnage, circonstances) + actions de type script [18]
 :
Script : chercher du bois.
Script : faire du feu.
Absence díincertitudes : le rÈcit níest pas encore embrayÈ.
[2] Núud (crÈation díune tension) :
Embrayage du rÈcit soulignÈ par le connecteur ´ mais ª.
DÈcouverte fortuite díun objet : ´ il y trouva une petite clef díor ª.
PremiËre hypothËse non vÈrifiÈe : ´ o˘ se trouve la clef doit aussi se trouver la serrure correspondante ª.
But ‡ líissue incertaine : trouver la serrure.
[3] Tentative de rÈsolution de líincertitude :
Plan-acte : ´ il se mit ‡ creuser la terre ª.
LíhypothËse semble partiellement vÈrifiÈe : ´ et dÈcouvrit, en effet, une cassette de fer. ª
[4] Doublement du núud renforÁant la tension :
Reprise explicite de la premiËre hypothËse : ´ Pourvu que ce soit la clef ! souhaita-t-il. ª
DeuxiËme hypothËse non vÈrifiÈe renforÁant líenjeu : ´ Dans la cassette, ce sont s˚rement des choses prÈcieuses. ª.
But principal [19]
‡ líissue incertaine : trouver un trÈsor.
Líincertitude est soulignÈe par des marques textuelles : ´ pourvu que ª, ´ souhaita-t-il ª, ´ s˚rement ª.
[5] Accentuation de la tension (retardement, ´ rÈticence ª) :
Plan-acte : ´ Il chercha ª.
LíhypothËse semble fausse : ´ mais il níy avait pas de trou de serrure ; ª
Líincertitude est cependant maintenue : ´ apparemment, il níy en avait pas. ª
[6] RÈsolution de la premiËre incertitude :
RÈduction de líincertitude : ´ Et pourtant si, tout ‡ la fin, il en dÈcouvrit un ª.
Explication du retardement : ´ mais si minuscule quíon pouvait ‡ peine le voir. ª
Le premier but est atteint : ´ Il essaya : mais oui ! la clef entrait parfaitement. ª
[7] RÈsolution suspendue de la deuxiËme hypothËse crÈant un effet de surprise :
                        LíhypothËse principale níest pas rÈsolue : ´ Il lui donna un premier tour ; mais ‡ prÈsent il faut attendre quíil ait fini díouvrir et quíil ait soulevÈ le couvercle pour savoir quelles merveilles contenait la cassette. ª
En síachevant ainsi, juste avant le dÈnouement attendu, le texte frustre le lecteur de la rÈsolution de líincertitude crÈÈe par líannonce díun espoir, núud explicitÈ par le souhait exprimÈ par le paysan et la question laissÈe ouverte : la cassette contenait-elle un trÈsor ? Líeffet est renforcÈ par la prÈsence díune micro-intrigue subordonnÈe qui, elle, est complËte : puisque la premiËre incertitude est rÈsolue (cíest bien la clef qui convient ‡ la serrure de la cassette), le moyen permettant de vÈrifier líhypothËse principale (qui porte sur líattente díun trÈsor) est obtenu et on est en droit díattendre sa rÈsolution. Si líon adoptait une approche actancielle (cf. Greimas, 1983), on dirait que le programme narratif est arrÍtÈ ‡ mi-chemin, puisque le sujet-opÈrateur, aprËs avoir obtenu le vouloir-faire et le pouvoir-faire, voit son action suspendue juste au moment qui prÈcËde sa conjonction avec líobjet de sa quÍte. Ce genre de dynamique narrative, de chute surprenante et frustrante qui se refuse ‡ rÈsoudre une Ènigme, est obtenu par la transgression díun pacte de lecture fondamental concernant líattente (lÈgitime) que líacte narratif sera complet, conforme au schÈma canonique du rÈcit, dont les bornes initiales et finales sont clairement dÈterminÈe par la crÈation et la rÈsolution díune incertitude dans la lecture. Comme le rÈsument Petitat et Pahud, ´ les contes tronquÈs sont faits pour dÈcourager les auditeurs trop gourmands : le narrateur fait semblant de se lancer dans un rÈcit quíil amËne derechef dans un cul-de-sac frustrant ª (2003 : 17).
On pourrait ajouter, en suivant la distinction proposÈe par Eco entre fabula ouverte et fabula fermÈe (1985 : 154), que le conte joue, par le biais díun contrat de lecture implicite, ‡ se faire passer pour un texte de la seconde catÈgorie, alors quíil appartient en fait ‡ la premiËre. En revanche, le deuxiËme conte qui va nous occuper par la suite prÈsente bien une structure de type fermÈe, dans laquelle les hypothËses du lecteur seront, en fin de compte, confirmÈes ou infirmÈes, mais ´ il níest pas du tout ‡ exclure que les structures discursives líorientent malicieusement vers celles qui sont ‡ Ècarter ª (Eco, 1985 : 154). Il faudrait alors complÈter líanalyse prÈcÈdente en postulant que la compÈtence gÈnÈrique entre Ègalement en jeu dans le premier texte, puisquíelle dÈtermine líattente spÈcifique que, dans le contexte díun rÈcit folklorique qui ressemble ‡ un dÈbut de conte merveilleux, la complÈtude de líintrigue et la dÈcouverte díun trÈsor sont hautement probables [20]
. Petitat & Pahud commentent le conte prÈcÈdant de la maniËre suivante : ´ [il] frustre le rÈcepteur díune conclusion attendue ª alors que dans l'AT 2204 que nous allons examiner maintenant, ´ le conteur se rit des attentes de líauditeur, attentes quíil a dÈlibÈrÈment contribuÈ ‡ construire ª (2003 : note 3) :
AT 2204 : Un homme qui est aimÈ de deux femmes annonce quíil se mariera avec celle qui lui donnera líanneau le plus fin. Les deux anneaux Ètant semblables, le jeune homme les jette dans la mer et dit quíil Èpousera celle qui sera capable de lui rapporter un des anneaux. Toutes les deux plongent dans la mer jour aprËs jour, mais aucun anneau níest ramenÈ ‡ la surface. Des annÈes plus tard, líune des deux jeunes femmes, apprÍtant un poisson, ouvre ce dernier pour en sortir les tripes. Et que croyez-vous quíelle y trouve ? ≠ Des tripes ! [21]
Il síagit de líhistoire díun Èchec : le rÈcit est achevÈ, líhomme ne se mariera pas car aucune des prÈtendantes níest capable de fournir líanneau dÈsirÈ. La question posÈe níest pas laissÈe en suspens, mais sa rÈponse est contraire ‡ nos attentes. Le conte est ici vÈritablement parodique car, bien que le dÈnouement de líhistoire ne soit pas ÈludÈ comme prÈcÈdemment, il síagit díune rÈsolution dont líaspect surprenant dÈpend directement du dÈtournement de rËgles propres ‡ un genre littÈraire (parodiÈ) dÈterminÈ.
Líeffet est soulignÈ par líadresse au rÈcepteur, la question explicitant líÈlÈment que ce dernier est conduit ‡ anticiper en síappuyant sur sa connaissance des contes : en líoccurrence, la prÈsence de líanneau perdu dans les tripes du poisson. Líactivation díhypothËses fondÈes sur les rÈgularitÈs gÈnÈriques du conte merveilleux est encouragÈe dans le texte par la mention de plusieurs stÈrÈotypes apparentÈs ‡ ce dernier : notamment líÈpreuve díamour qui se retrouve dans de trËs nombreux contes et le motif de líanneau perdu (dans la mer), que líon rencontre dans plusieurs rÈcits appartenant au corpus. Líeffet est díautant plus intÈressant que la rÈfÈrence au monde díexpÈrience du lecteur, soumis aux lois de la probabilitÈ, est ici narcotisÈe par líallusion au genre merveilleux, dans le monde possible duquel la trouvaille miraculeuse de líobjet perdu et le mariage final sont la rËgle [22]
. Il serait par contre peu probable que líon postule un aussi improbable dÈnouement dans le contexte díune littÈrature ´ rÈaliste ª qui fonde un effet dí´ illusion rÈfÈrentielle ª par la continuitÈ affichÈe entre le monde díexpÈrience du lecteur et le monde possible de la fiction (cf. Bonoli, ‡ paraÓtre). La trouvaille de líanneau dans le poisson aurait ÈtÈ considÈrÈ comme une invraisemblance dans un contexte ´ rÈaliste ª alors quíil est jugÈ ici hautement probable. Ces divergences dans les pactes de lecture du conte merveilleux et de la fiction rÈaliste soulignent encore líimportance du genre dans líorientation de la lecture et la crÈation des effets de surprise.
Fonctions pragmatiques de la surprise
Nous avons montrÈ comment diffÈrents types de compÈtences intertextuelles (portant sur les genres et sur les types des discours) Ètaient susceptibles de dÈterminer chez le lecteur des horizons díattentes dÈterminÈs, et pouvaient Ítre diversement exploitÈes par les úuvres pour produire de fausses anticipations et dÈboucher sur une surprise quand le texte rÈalisÈ ne recouvre plus le texte attendu.
Il síagit encore de prÈciser que les compÈtences mises en Èvidence dans cet article se situent au niveau macro-structurel du rÈcit, et que ce ne sont Èvidemment pas les seules ‡ entrer en jeu dans le processus de rÈception des úuvres ou des discours. Díautres compÈtences de niveau infÈrieur peuvent Ègalement Ítre exploitÈes et dÈtournÈes stratÈgiquement dans les pratiques discursives qui recherchent la crÈation díun effet, parfois comique, de surprise ou de bluff. Les ´ histoires drÙles ª en particuliers, peuvent Ègalement síappuyer sur le dÈtournement de conventions plus directement liÈes au fonctionnement morpho-syntaxique de la langue, par exemple en jouant sur un glissement isotopique ´ dont la connexion est rÈalisÈe par líambiguÔtÈ lexicale [23]
[díun] signe ª (Adam 1994 : 195).
Cependant, si, dans le cas de líhistoire drÙle, líeffet de surprise est obtenu par líusage díun levier diffÈrent, son fonctionnement reste fondamentalement liÈ ‡ la mise en tension de deux phases, líune visant ‡ crÈer une attente dÈterminÈe, et líautre ayant pour fonction de dÈcevoir cette attente en fournissant un ÈlÈment surprenant, inattendu, la synthËse de cette nÈgation produisant parfois ce rejeton apprÈciable : le rire qui, si líon en croit la dÈfinition de Kant, ´ est un affect qui rÈsulte du soudain anÈantissement de la tension díune attente ª (1989 : 1Ëre partie, livre II, ß54).
Soulignons par ailleurs, au niveau cognitif cette fois, que le dÈtournement des attentes peut amener le rÈcepteur ‡ objectiver les stÈrÈotypes culturels sur lesquels se fondent ses compÈtences discursives, cíest-‡-dire ‡ passer díun type díabductions hypercodÈes (qui se rÈvËlent malheureuses) ‡ ce que Eco dÈnomme des mÈta-abductions (cf. Pier, ‡ paraÓtre). Ces scÈnarios hypercodÈs ≠ dans lesquels le lecteur puise de faÁon largement inconsciente et quasi automatique ≠ qui nous font attendre quíun anneau perdu, dans un contexte merveilleux, sera obligatoirement retrouvÈ, mÍme si cela entre en contradiction totale avec notre monde díexpÈrience, ou quíune narration rÈduira nÈcessairement les incertitudes quíelle a contribuÈ ‡ construire, ne peuvent apparaÓtre rÈtrospectivement que pour ce quíils sont : des constructions culturelles plus ou moins arbitraires et des normes fondamentalement rÈversibles.
Paris, Centre de Recherche sur les Arts et le Langage
(EHESS-CNRS)

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Certaines propositions dÈfendues dans cet article se situent dans le prolongement des recherches menÈes par le groupe ´ rÈcit, secret et socialisation ª dirigÈ par Prof. AndrÈ Petitat. Mes recherches actuelles, qui se situent dans le cadre díune thËse de doctorat menÈe ‡ líUniversitÈ de Lausanne, sont financÈes par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Je suis actuellement chercheur invitÈ au Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (EHESS-unitÈ du CNRS)
Il síagissait de dÈmontrer que líensemble des contes merveilleux níÈtaient pas composÈs díune grand nombre de types distincts (cf. Aarne & Thompson, 1987), mais quíils ne reprÈsentaient que des variantes dÈrivant díun type unique.
Nous aborderons dans cet article ce qui a trait exclusivement au dÈtournement des ´ scÈnarios intertextuels ª. En ce qui concerne les ´ scÈnarios communs ª (cf. Eco, 1985) et, díune maniËre gÈnÈrale, les compÈtences ´ endo-narratives ª (cf. Gervais, 1991), on pourra se rÈfÈrer Ègalement ‡ mon article sur les scripts (Baroni, 2002a).
Cette hypothËse est aujourdíhui trËs contestÈe.
Díautres traits importants du rÈcits, ayant des fonctions pragmatiques spÈcifiques, peuvent Ègalement Ítre dÈcrits, mais ils ont une dimension moins ´ obligatoire ª et peuvent rester implicites : il síagit par exemple de la phase díorientation, des procÈdÈs Èvaluatifs, du coda ou de la morale, etc.
Sur la tension dramatique comme trait du rÈcit, cf. Baroni (2002). Sur le rÈcit entrevu comme une transgression de la banalitÈ, cf. Baroni (2002a). Nouer un rÈcit níest pas la seule maniËre de produire de la tension.
Genette (1979) parle de ´ Mode ª qui est une caractÈristique probablement universelle du discours et qui síoppose au ´ Genre ª qui est historique et relatif.
Sur le rÈcit comme type de discours, cf. Adam (1997). Sur le rÈcit comme texte díactions spÈcifique, cf. Revaz (1997).
Le statut dí´ anti-rÈcit ª appliquÈ ‡ une certaine littÈrature díavant-garde síexplique prÈcisÈment par le rejet de ces conventions fondamentales.
Sur le rapport entre narration naturelle et narration artificielle, cf. Van Dijk (1976).
En ce sens, on pourrait par exemple dÈfinir les Unfinished Tales, dont nous allons analyser un exemplaire, comme un genre qui tire son originalitÈ de la transgression systÈmatique de líun des ÈlÈments du schÈma canonique du rÈcit.
La redÈfinition de la notion de genre dans le cadre de la pragmatique fait líobjet de mon dernier article (cf. Baroni, 2003). Le dÈtournement stratÈgique des attentes des lecteurs y est dÈsignÈ comme la voie royale menant ‡ líexploration de leurs compÈtences gÈnÈriques.
En fait, ces typologies apparaissent comme líobjectivation des compÈtences gÈnÈriques de ces lecteurs spÈcialistes que sont les folkloristes, les poÈticiens ou les critiques littÈraires.
Ces contes sont rebaptisÈs contes-surprises par Petitat et Pahud (‡ paraÓtre).
Pour une nouvelle typologie et une interprÈtation des contes formulaires, rebaptisÈs ´ contes sÈriels ª, voir Petitat & Pahud (2003). DíaprËs les auteurs, les contes-attrapes que nous analysons dans cet article ne devraient pas Ítre assimilÈs aux contes sÈriels, comme le veut la tradition initiÈe par Aarne et Thompson (1973), car ils sont prÈcisÈment dÈpourvus de sÈrie (Petitat & Pahud, 2003 : 30). Un nouvel article est en prÈparation par les mÍmes auteurs portant sur ce sous-genre spÈcifique que sont les contes-attrapes.
Ce code correspond ‡ la classification internationale des contes-types de Aarne et Thompson (1987). Les types 2250 ‡ 2299 sont spÈcifiquement des rÈcits non terminÈs (unfinished tales) dans lesquels le narrateur cesse de raconter juste au moment o˘ il parvient ‡ susciter un intÈrÍt.
Le retardement de la rÈponse, ou rÈticence textuelle, fait partie des procÈdÈs narratifs visant ‡ augmenter la tension.
Les scripts sont ´ des sÈquences organisÈes díactions routiniËres ª (Baroni, 2002a : 105) qui ne sont pas directement productives au niveau narratif. Comme le souligne Gervais : ´ puisque le dÈroulement de leurs opÈrations est par dÈfinition prescrit de faÁon prÈcise, leur rÈsultat ou dÈnouement níest supposÈ Ítre líobjet díaucune incertitude. ª (1990 : 348). Sur la notion de script et de plan-acte, cf. Gervais (1990).
Le but trouver la serrure se subordonne dÈsormais ‡ ce but principal, puisquíil devient le moyen de rÈaliser cet objectif supÈrieur.
Alors que síil síagissait díun texte ayant líapparence du ´ nouveau roman ª, aussi paradoxal que cela puisse paraÓtre, le lecteur se serait attendu ‡ une surpriseÖ
Ce rÈsumÈ, traduit de líanglais, est tirÈ du Dictionary of British Folk-Tales in the English Language de Katharine Briggs (1991 : p. 338). Le rÈcit original a ÈtÈ racontÈ par Gus Gray le 22 dÈcembre 1914. Comme le rÈcit ne pouvait pas Ítre analysÈ ‡ partir de sa version originale intÈgrale, nous renonÁons ‡ en faire líanalyse sÈquentielle complËte. Mes remerciements vont ‡ StÈphanie Pahud pour ses prÈcieux conseils dans líÈtablissement des textes prÈsentÈs et leur analyse.
Líeffet est Ègalement obtenu (ou renforcÈ) gr‚ce ‡ une transgression du principe de coopÈration qui porte sur la pertinence du discours (cf. Grice 1979) : on ne comprend pas pourquoi le narrateur mentionnerait la prise du poisson si cela níavait pas un rapport avec le reste du rÈcit, et donc avec la recherche de líanneau perdu. Van Dijk exprime cette rËgle de pertinence appliquÈe au rÈcit sous la forme de la maxime suivante : ´ La narration est strictement pertinente, cíest-‡-dire ne contient que les descriptions des actions, Ètats mentaux/intentions/buts, qui sontdirectement pertinents dans le cours díaction dÈcrit. ª (1976 : 309).
Les deux types majeurs de líambiguÔtÈ lexicale Ètant líhomonymie et la polysÈmie (cf. Petitjean, 1981 : 17).

 

 

Auteur: Raphaël Baroni Titre: Surprise et compétences intertextuelles des lecteurs
Date de publication: 05/01/2004 Publication: Vox Poetica
Adresse originale (URL): http://www.vox-poetica.org/t/baroni.html
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