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La poÈtique de Borges, entre couleur locale
et traits de circonstance
par
Annick Louis
UniversitÈ de Reims
CRAL
C'est vers la fin des annÈes vingt et le dÈbut des annÈes trente,
que l'esthÈtique de Jorge Luis Borges subit une sÈrie de transformations
qui aboutiront ‡ un dÈplacement gÈnÈrique : Borges va de la poÈsie
au rÈcit, mais comment ?
Ce phÈnomËne que la critique a appelÈ ´ la naissance du Borges
narrateur ª a ÈtÈ marquÈ par une sÈrie de traits textuels qui
dÈfinissent ce processus moins comme une rupture que comme un glissement :
dans sa production des annÈes vingt, le sujet poÈtique se construit ‡ partir
d'une sÈrie d'instantanÈes de la ville, le mouvement venant exclusivement
de la promenade solitaire du sujet poÈtique dans un Buenos Aires dÈsert.
La succession d'images, dira Borges en 1929, a caractÈrisÈ la premiËre Ètape
du cinÈma et des avant-gardes historiques ; mais dËs 1929, le
septiËme art lui apparaÓtra comme un art narratif[1]. Le cinÈma fait son apparition
dans l'essai borgÈsien comme artefact narratif moderne dËs cette date ;
son premier texte sur le 7Ëme art porte sur le changement de nom qui
se produit en Argentine vers la fin des annÈes trente, dans lequel
il perÁoit aussi un changement esthÈtique : le ´ biographe ª (c'est
le terme employÈ en Argentine pour dÈsigner le cinÈma jusqu'‡ ce moment-l‡)
devient ´ cinÈmatographe ª. Toujours ‡ contre courant, Borges
oppose l'idÈe de ´ l'Ècriture de la vie ª ‡ celle de ´ l'Ècriture
du mouvement ª, pour, bien Èvidemment, revendiquer la premiËre ;
le changement de nom irait donc, d'aprËs lui, dans le sens inverse
des transformations de cet art ; pour Borges l'idÈe de rÈcit n'est
pas contenue dans celle de mouvement mais dans celle du destin d'un
hÈros[2].
Dans sa propre
production un mouvement parallËle ‡ celui qu'il attribue ‡ l'Èvolution
du cinÈma se produit : ses premiËres tentatives d'incorporation
d'une dimension narrative ‡ sa poÈsie datent de cette pÈriode, quoiqu'on
n'y trouve pas de vÈritable rÈsolution des problËmes posÈs. Ainsi,
la structure de Cuaderno San MartÌn (1929), marque ‡ la fois la rupture
de Borges avec une poÈtique centrÈe sur l'image, et avec le nationalisme
argentin : le monde des faubourgs qui est celui de sa poÈsie des
annÈes vingt ne peut faire l'objet d'un rÈcit ≠ dans la mesure o˘ il
est constituÈ d'images fixes d'une ville dÈserte ; mais il s'agit
aussi d'une tentative de dÈfinition d'une identitÈ nationale ‡ partir
d'une thÈmatisation d'ÈlÈments perÁus comme relevant du typiquement
argentin, que Borges dÈfinira plus tard lui-mÍme comme de la ´ couleur
locale ª[3]. La
tension description/image fixe et narration se trouve depuis le dÈbut
dans sa production, depuis Fervor de Buenos Aires. (1921), son premier
volume poÈtique, et, au fait, elle ne fait que s'accentuer, pour Ítre
mise en scËne, dans l'Ècriture borgÈsienne, dans la biographie qu'il
consacre ‡ Evaristo Carriego, le poËte argentin ; la 1ere Èdition
du livre, celle de 1930, comporte 2 photographies d'Horacio Coppola de
coins de rue du quartier de Palermo de la fin des annÈes trente[4]. Evaristo Carriego Ètant mort en 1912, ces photos
mettent en Èvidence la tension, signalÈe par Borges lui-mÍme, entre
document et fiction ; mais aussi celle entre rÈcit (biographique)
et portrait.
Rien d'Ètonnant ‡ ce que l'Ètape suivante du parcours borgÈsien vers
le rÈcit soit marquÈe ‡ la fois par un dÈplacement d'objet dans sa
critique (par rapport aux annÈes vingt) et par la mise en parallËle
de techniques narratives du cinÈma et de la littÈrature, en particulier
en ce qui relËve des recours destinÈs ‡ ´ postuler la rÈalitÈ ª.
En effet, si les essais borgÈsiens des annÈes vingt portent essentiellement
sur des problËmes (souvent trËs techniques) concernant la poÈsie, dËs
1930, le centre d'intÈrÍt devient les recours, techniques et problËmes
de l'art du rÈcit ≠ dans la littÈrature et dans le cinÈma, puisque
le cinÈma (amÈricain) est devenu ´ une vaste littÈrature ª[5].
La pratique de
toute forme d'art pose des problËmes, affirme Borges ;
dont certains sont spÈcifiques et d'autres concernent plusieurs arts;
rien n'est aussi impardonnable que de les ignorer. C'est ce que, d'aprËs
lui, fait Cecil B. Mille dans ´ Le signe de la Croix ª: ´ Cecil
B. De Mille ignore jusqu'‡ la perfection que reconstruire des personnages
aussi lointains que les martyrs chrÈtiens des jeux du Cirque et leurs
bourreaux romains doit Ítre un problËme. ª; il ajoute que les
rÈsoudre de faÁon maladroite est dÈj‡ un peu mieux que de les ignorer
entiËrement[6]. ¿ partir de l'identification de ces problËmes narratifs surgit
la rÈflexion sur les procÈdÈs et les techniques narratifs qui va marquer
l'essai borgÈsien ‡ partir des annÈes trente et son passage au rÈcit.
´ L'avant derniËre version de la rÈalitÈ ª, ´ De l'Èthique
superstitieuse du lecteur ª, ´ La postulation de la rÈalitÈ ª, ´ Films ª, ´ L'art
narratif et la magie ª proposent des rÈflexions sur quelques uns
des problËmes qu'il considËre comme essentiels ‡ toute forme de rÈcit,
ainsi qu'une discussion de la tradition littÈraire argentine ≠ ou plutÙt
sur les faÁons dont celle-ci Ètait lue ‡ l'Èpoque, deux phÈnomËnes
indissociables: le rejet de toute postulation de la rÈalitÈ dans l'art
rÈsultant d'un rapport dualiste Ètablit entre la rÈalitÈ-et l'art ;
le caractËre technique des effets littÈraires (autrement dit :
le littÈraire en tant que procÈdÈ) ; le refus de considÈrer le
style (la correction, Flaubert) comme une garantie d'immortalitÈ [7]; la revendication du lecteur aux dÈpens de la figure d'auteur ;
la projection du lien de causalitÈ dans le roman ; enfin, la diffÈrence
entre couleur locale et traits de circonstance. Tous ces problËmes
identifiÈs et traitÈs par Borges de faÁon fragmentaire dans ses textes
relËvent de la question de la postulation de la rÈalitÈ dans l'art[8].
Borges avait fait
de la description des faubourgs l'espace de constitution
de sa quÍte d'une esthÈtique nationale ; rien de trËs original
puisque cette quÍte a marquÈ la production littÈraire de la plupart
de ses contemporains argentins. Mais chez lui, la mÈtaphore apparaÓt
trËs tÙt comme un recours qui Ètablit un rapport entre deux ÈlÈments ;
et depuis le dÈbut des annÈes trente, il va se concentrer sur la dissolution
d'une esthÈtique basÈe sur le dualisme, la plupart du temps en introduisant,
entre le postulat de la rÈalitÈ et l'esthÈtique, la notion de genre,
dont relËve la question de la vraisemblance[9].
Dans ´ La postulation de la rÈalitÈ ª, Borges identifie
trois formes classiques de postuler le rÈel dans la littÈrature ;
la premiËre, la plus facile d'aprËs lui, consiste ‡ ne donner que les
faits qui sont importants ; la deuxiËme, ‡ concevoir une rÈalitÈ plus
complexe que celle qu'on donne au lecteur et ‡ passer en revue ses
dÈrivations et ses effets ; la troisiËme, est l'invention circonstancielle,
la plus difficile et la plus efficace, que Borges va dorÈnavant (nous
sommes en 1931) associer ‡ Daniel Defoe (et ‡ son roman Moll Flanders),
auteur dont il affirmera plus tard qu'il a inventÈ la notion mÍme de
trait de circonstance[10]. Voici l'exemple qu'il propose en guise de
dÈfinition : ´ Prenons comme exemple un trait fort mÈmorable
de La Gloire de don Ramiro : cette pompeuse 'soupe au lard, que
l'on servait dans une soupiËre munie d'un cadenas, pour la dÈfendre
de la voracitÈ des pages', qui insinue si bien la misËre honteuse,
la longue file des serviteurs, la grande b‚tisse remplie d'escaliers,
de dÈtours et de lumiËres diverses. ª[11] Mais dans cet essai, la deuxiËme
incarnation de cette pratique est le cinÈma de Josef von Sternberg -
ce que Borges appelle ´ les ´ romans cinÈmatographiques oculaires ª de
Josef von Sternbergª, mettant ainsi en relief le lien de parentÈ ≠ de
consanguinitÈ, dirait-il, entre cinÈma et littÈrature.
La notion de trait
(ou invention) de circonstance vient donc s'ajouter ‡ celle
de couleur locale. On ne trouve, cependant, pas de vÈritable dÈfinition
de ces deux concepts dans l'oeuvre de Borges, sauf par le biais de ce
qu'on appelle d'habitude des exemples : ´ il ne pleut mÍme
pas une fois dans le Quichotte ª (je ne m'arrÍte pas ici sur le
fonctionnment de la rhÈtorique borgÈsienne, qui va ‡ l'encontre de
la rhÈtorique classique : le centre est toujours l'exemple, et
jamais l'argument ou l'idÈe)[12].
Dans un premier moment, avant que Borges ne se lance dans le rÈcit,
les traits de circonstances et la couleur locale ne sont pas faciles ‡ diffÈrencier ;
le trait de circonstance semble Ítre un dÈtail, un ÈlÈment descriptif,
dont les consÈquences et les effets sont une affaire du lecteur :
ils insinuent sans jamais dÈcrire, ils ne figent pas le rÈcit en un
tableau qui serait liÈ ‡ la trame par un lien psychologique ou logique.
Mais ‡ partir de son Histoire universelle de l'infamie, les deux notions
commencent ‡ s'opposer l'une l'autre : "Le problËme essentiel
du roman est la causalitÈ ≠ Ècrit Borges ‡ propos du livre 45 jours
et trente marins de Norah Lange en 1933 -. ´ Si les dÈtails circonstanciels
manquent, tout semble irrÈel; s'il y en a trop (comme dans les romans
de Bove, ou dans Huckleberry Finn de Mark Twain) on se mÈfie de cette
vÈritÈ si bien documentÈe et de ses dÈtails dignes de foi. Voici la
solution : inventer des dÈtails tellement vraisemblables qu'ils
semblent impossibles ‡ Èviter, ou tellement dramatiques que le lecteur
les prÈfÈrera ‡ la discussion. ª[13]. Cette dÈclaration, vÈritable programme narratif,
se trouve renforcÈe par son contexte de publication : la note
sur le livre de Norah Lange est publiÈe dans la mÍme page que ´ Le
peu civil maÓtre de cÈrÈmonies KotsukÈ no SukÈ ª, dans le supplÈment
littÈraire du journal CrÌtica, de Buenos Aires, en 1933, dirigÈ par
Borges lui-mÍme[14].
La vraisemblance
apparaÓt comme une question strictement littÈraire
qui n'a aucun rapport avec les allusions ‡ des objets, ‡ des faits
ou ‡ des personnages rÈels. Ce qui est vraisemblable l'est en fonction
de la constitution de traits circonstanciels de la narration, et relËve
du genre ≠ et par l‡ mÍme d'une tradition littÈraire, mais pas forcÈment
du genre qu'un texte semble convoquer de faÁon immÈdiate. Borges va
ainsi pousser le refus du rÈalisme et du naturalisme, trËs en vogue ‡ l'Èpoque,
en particulier lorsqu'il s'agit de produire une littÈrature ‡ vocation
nationale, ‡ l'extrÍme, en suggÈrant que les romans qui rÈpondent ‡ ces
esthÈtiques, et qui par l‡ mÍme pratiquent l'art de la couleur locale,
sont peu vraisemblables.
Mais qu'est-ce que donc la couleur locale ? Une technique littÈraire,
celle sur laquelle se construit prÈcisÈment ´ Le peu civil maÓtre
de cÈrÈmonies KotsukÈ no SukÈ ª. Ce rÈcit, qui aurait pu faire
l'objet d'un traitement "exotique", c'est-‡-dire dans lequel
on pourrait accentuer la couleur locale ´ orientaliste ª,
propose une parodie de ce regard de et pour l'Ètranger qu'est pour
Borges la couleur locale : lorsque le seigneur de Tour d'Ako est
condamnÈ ‡ se suicider, le narrateur, aprËs avoir dÈcrit la scËne affirme
que "les spectateurs les plus ÈloignÈs ne virent pas le sang,
parce que le feutre Ètait rouge ª. Du rouge sur un fond rouge ;
Borges dira plus tard, dans le cÈlËbre ´ L'Ècrivain argentin et
la tradition ª, que lorsqu'on appartient ‡ une culture on est
dans l'incapacitÈ de percevoir ses traits distintifs : ce qui
fait partie de notre rÈalitÈ ne peut apparaÓtre comme un trait spÈcifique ;
la ´ couleur locale ª, dans cette conception, relËve du regard
qu'on porte sur une culture et qui ne peut correspondre qu'‡ celui
d'un faussaire, d'un touriste ou d'un nationaliste. D'aprËs cette logique,
pour Borges le recours ‡ la couleur locale qui traduit la tentative
de rendre naturel un regard ≠ et donc une identitÈ - alors que lui
prÍche en faveur de gestes esthÈtiques qui tendent ‡ rendre Ètranger
ce qui nous apparaÓt comme naturel ; l'absence de couleur locale
devient ainsi une marque d'authenticitÈ culturelle. D'o˘ le cÈlËbre
renvoie ‡ Gibbon (Decline and Fall): dans le Coran il n'y aurait
pas de chameaux car Mahomet en tant qu'arabe n'avait pas ‡ savoir que
les chameaux Ètaient typiquement arabes[15].
Percevoir et prÈsenter comme naturel ce qui appartient ‡ l'ordre du
culturel et de l'histoire ; une des leÁons que Borges retient
des avant-gardes, c'est la volontÈ de regarder comme Ètranger ce qui
semble naturel ≠ au niveau des esthÈtiques ≠ et de faire participer
le lecteur de ce regard. Se situant ainsi ‡ la fois ‡ l'intÈrieur de
la culture argentine et ‡ l'extÈrieur de celle-ci, Borges l'a "dÈnaturalisÈe",
en mettant en Èvidence la faÁon dont les …tats modernes tendent ‡ transformer
en nature ce qui appartient ‡ l'ordre du culturel et de l'historique.
La littÈrature de Borges s'est proposÈe de transformer ce regard en
patrimoine culturel des argentins, entreprise qui fut en partie couronnÈe
de succËs[16].
Pour en revenir ‡ Evaristo Carriego : inclure dans cette biographie
(qui est ‡ la fois le portrait de Carriego, celui du faubourg et celui
du jeune poËte Borges)[17] des photos montrant le quartier poÈtisÈ par
Carriego tel qu'il Ètait ‡ l'Èpoque de Carriego, aurait relevÈ de la
couleur locale ; telles que se prÈsentent les choses dans cette
premiËre Èdition, ces photos relËvent du trait de circonstance, car
elles marquent le refus d'une ´ extravagante reconstruction (archaÔsante)
de la rÈalitÈ ª[18].
Or le trait de circonstance possËde une autre caractÈristique qui le
dÈfinit : celle d'Ítre prÈsentÈ, dans le systËme borgÈsien, comme
un ÈlÈment dÈterminant le cadre dans lequel se dÈroule l'action d'un
rÈcit.
Le cadre est souvent
prÈsentÈ comme alÈatoire par le rÈcit borgÈsien : ´ L'action
se passe dans un pays opprimÈ et tenace : la Pologne, l'Irlande,
la rÈpublique de Venise, un …tat sud-amÈricain ou balkanique...Elle s'est
passÈe, plutÙt, car le narrateur a beau Ítre contemporain, l'histoire
qu'il raconte se dÈroule au milieu ou au dÈbut du XIXe siËcle. Disons
(pour la facilitÈ du rÈcit) l'Irlande ; disons 1824. ª [19].
C'est le dÈbut du ´ ThËme du traÓtre et du hÈros ª, qui semble
proposer l'idÈe que la trame resterait la mÍme quel que soit le cadre
choisi. Or, le rÈcit n'en affirme pas moins le lien indissociable qui
unit le cadre au rÈcit ≠ mais au rÈcit sous cette forme l‡. La trame
semble toujours, dans la logique littÈraire borgÈsienne, prÈcÈder le
rÈcit; seules la situation temporelle et gÈographique resteraient ‡ rÈsoudre,
c'est en tout cas ce que ses narrateurs ne cessent d'affirmer. Dans
le postscriptum de 1952 ‡ l'Èpilogue de L'Aleph, Borges fait allusion
aux transplantations de cadre comme un procÈdÈ destinÈ ‡ renforcer
le caractËre vraisemblable du texte: "La vue rapide mais souvent renouvelÈe
des profondeurs d'un immeuble de rapport qui se trouve au dÈtour de
la rue Paran·, ‡ Buenos Aires, me fournit l'histoire intitulÈe ´ L'Homme
sur le seuil ª ; je l'ai situÈe en Inde pour que son invraisemblance
f˚t tolÈrable. ª[20] L'ÈnumÈration de cadres possibles, le dÈplacement
d'un cadre ‡ un autre, n'impliquent cependant pas que le choix fait
par le narrateur ne laisse pas de traces sur le rÈcit ; bien au
contraire. Si la littÈrature de Borges semble vouloir nous entraÓner
sur le chemin de l'infini, ses narrateurs n'ont aucun mal ‡ trancher
et ‡ faire leur choix. Et dans la pratique de ce choix, s'inscrit dans
le rÈcit la diffÈrence entre "couleur locale" et ´ traits (ou
inventions) circonstantiel(le)s ª.
Car si toute trame
peut Ítre situÈe dans plusieurs espaces et plusieurs
temps, lorsqu'on procËde ‡ un choix, on y inscrit une idÈologie, prÈcisÈment
au moyen des traits de circonstance. En revanche, lorsqu'on prend le
parti de la couleur locale, l'idÈologie se trouverait ailleurs que
dans le texte: elle se dÈfinit avant, a priori, pour venir ensuite
s'inscrire dans le texte. La couleur locale ne relËve pas de la lecture,
mais de l'Ècriture; en revanche, le trait de circonstance se projette
vers le lecteur sous forme d'Ènigme. La couleur locale rÈpond ‡ une
dÈfinition de l'identitÈ qui n'appartient pas au domaine du littÈraire,
qui s'impose ‡ lui ‡ partir du politique; elle rÈpond ‡ la logique
de la description totalisante et de l'explication.
Ainsi dans "ThËme du traÓtre et du hÈros", les scÈnarios ÈcartÈs,
quoique prÈsentÈs de faÁon trËs vague, renvoient au prÈsent de l'Ècriture, ‡ des
pays explicitement compromis dans le conflit contemporain ou par trop
proches des conditions de production du texte, ce qui constituerait
un renvoi explicite aux ÈvÈnements contemporains, alors que le choix
de l'Irlande et du XIXe siËcle permettent d'empÍcher qu'un rapport
direct entre le contexte de production et le texte ne vienne s'Ètablir ≠ et
aussi qu'un rapport immÈdiat entre l'idÈologie de l'auteur et le texte
se mette en place.
L'Irlande, met le lecteur face ‡ un problËme - puisque l'action
est ainsi situÈe dans un pays occupÈ prÈcisÈment par ceux dont Borges
dÈfend, pendant la seconde guerre mondiale, la cause (l'Angleterre,
bien entendu ; ´ ThËme du traÓtre et du hÈros ª Ètant
un texte de 1944)[21].
Les oppresseurs du rÈcit sont dans la rÈalitÈ contemporaine ceux qui
s'opposent aux rÈgimes totalitaires, l'Irlande Ètant un pays occupÈ (comme
la Pologne, comme l'Italie) ; et cette destruction d'un front
alliÈ immaculÈ (c'est ainsi qu'il Ètait prÈsentÈ ‡ l'Èpoque par les
alliÈs, en particulier dans le cinÈma d'Hollywood), en projetant le
rapport entre le rÈel et le littÈraire sous forme de question, de problËme,
dÈtruit aussi l'illusion d'une cause universelle.
¿ l'Èpoque, Borges considËre la couleur locale comme une distraction
par rapport ‡ la trame, dans laquelle s'inscrit le nationalisme (politisÈ);
les traits de circonstance sont, en revanche, utilisÈs par la trame
mais non pas dans un rapport de causalitÈ. Ainsi apparaÓt le rÙle de
Shakespeare dans la trame inventÈe par Nolan dans "Tema del traidor
y del hÈroe"; non pas parce qu'il fait partie d'un patrimoine culturel ‡ la
fois universel et anglo-saxon mais parce que, tel que le narrateur
le signale, un rebelle irlandais se sert du plus grand Ècrivain de
la nation ennemie pour inventer une trame qui prÈservera l'image et
l'avenir de la rÈbellion irlandaise : ´ Nolan, pressÈ par
le temps, ne sut pas inventer entiËrement les circonstances de l'exÈcution
multiple ; il dut plagier un autre dramaturge, l'ennemi anglais
William Shakespeare. ª[22] L'ennemi
sert la propre cause; et au coeur de notre cause est contenu l'ennemi.
L'Ènigme a marquÈ le devenir de Borges narrateur et se rÈpand
dans la littÈrature borgÈsienne ; dans les annÈes trente et quarante,
il n'y a pas de rÈcit sans Ènigme, mais celles-ci portent rarement
sur le mÍme objet, et rarement sur des objets Èvidents : le lecteur
se trouve souvent face ‡ la t‚che de d'identifier l'Ènigme au lieu
de la rÈsoudre. Elle constitue le procÈdÈ sur lequel repose la trame
mais aussi le principe sur lequel repose le caractËre vraisemblable
du rÈcit, puisqu'il structure le trait de circonstance. C'est peut-Ítre
dans "La QuÍte d'Averroes" (L'Aleph, 1949) que son fonctionnement est
mis en Èvidence avec plus d'insistence ; AverroËs traduit Aristote,
mais ne peut comprendre le sens des mots tragÈdie et comÈdie, malgrÈ deux
rencontres avec le concept de reprÈsentation (des enfants qui jouent
dans la rue, le rÈcit du marchand) ; quand il rentre chez lui
aprËs son dÓner chez Farach, o˘ la discussion porte, en vÈritÈ, sur
la notion de couleur locale et de trait de circonstance, le narrateur
ouvre une parenthËse pour rajouter : ´ (Dans le harem, les
esclaves brunes avaient torturÈ une esclave rousse, mais il ne devait
pas l'apprendre avant l'aprËs-midi.) ª[23]. Cette remarque reste sans rapport explicite
avec le texte, et sans dÈveloppement ; elle semble ne rien ajouter ‡ la
trame, et Èchapper ‡ toute logique narrative pour poser au lecteur
une Ènigme, celle prÈcisÈment de son sens et son rapport au rÈcit.
On peut dire qu'AverroËs, contrairement ‡ ce que le texte affirme,
a pu accÈder ‡ la notion de thÈ‚tre : mais pas ‡ la spÈcificitÈ des
genres tragÈdie et comÈdie, puisqu'il imagine que le terme comÈdie
dÈsigne les satires et anathËmes et le terme tragÈdie les panÈgyriques.
Un argument, une
trame nous sont donnÈs ; mais sa rÈalisation
est apparentÈe, dans le discours borgÈsien, ‡ une exÈcution, impossible
sans le recours au trait de circonstance. Le trait de circonstance
n'acquiert un sens que dans le rapport au lecteur : plus il en
est ÈloignÈ (dans le temps et/ou dans l'espace) plus le rÈcit sera
vraisemblable. Reste ‡ signaler que l'esthÈtique borgÈsienne met en
place des valeurs qui n'ont rien d'absolu ; ainsi le rapport qui
s'Ètablit entre description, couleur locale et trait de circonstance
constitue une rÈponse ‡ des choix esthÈtiques, et l'idÈologie tels
qu'ils Ètaient pratiquÈs dans un contexte prÈcis, ‡ une Èpoque prÈcise.
La trame de ´ ThËme du traÓtre et du hÈros ª renvoie aussi ‡ un
film de 1943, Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also die) dirigÈ par
Fritz Lang, avec script de Brecht[24]. Le film raconte les circonstances
qui entourËrent l'assassinat de Reinhard Heydrich, protecteur du Reich
en BohÍme et en Moravie, ‡ Prague en 1942 : afin de protÈger le
vÈritable assassin de Heydrich tout en livrant un coupable ‡ la Gestapo,
le peuple de Prague, guidÈ par l'assassin lui-mÍme et un tÈmoin circonstanciel,
monte un vÈritable complot ; la Gestapo n'y croit pas, mais doit
se rÈsigner ‡ jouer le jeu. La ville devient ainsi ≠ tout comme dans ´ ThËme
du traÓtre et du hÈros ª - le scÈnario d'une reprÈsentation, dont
le caractËre fictionnel n'Èchappe ni aux "acteurs" ni au "public" auquel
il est destinÈ ; en d'autres termes, cette trame est une vÈritable ´ feintise
ludique partagÈe ª, mais qui se projette sur la rÈalitÈ[25].
Il n'est pas s˚r que ce film soit directement ‡ l'origine du rÈcit
de Borges ; mais l'historien Ronald Newton mentionne le fait qu'il
fut une des sources d'inspiration de Heinrich J¸rges[26]. J¸rges Ètait un de ces exilÈs allemands antifascistes,
qui se dirigea d'abord au Chili puis en Argentine ; un opportuniste
non dÈpourvu de talent qui pris part ‡ une sÈrie de fraudes contre
le nazisme, qu'il essaya de vendre aux alliÈs, et qui, d'aprËs Newton,
connurent une vaste diffusion dans les mÈdias. Nous lui devons une
sÈrie de mythes qui concernent la seconde guerre mondiale et l'Argentine,
tels que le cÈlËbre ´ Complot Patagonique ª, ainsi que celui
du ´ Grand Espionnage Nazi ª et du ´ TrÈsor Nazi (occultÈ en
Argentine) ª ; ils font dÈj‡ partie des croyances populaires,
et qui sont rÈguliËrement repris par les mÈdias. J¸rges, comme l'Ècrivain
et ami de Borges Manuel Peyrou, fit de l'Argentine le centre d'un conflit
international par rapport auquel il Ètait en rÈalitÈ pÈriphÈrique [27];
l'hypothËse de Newton Ètant que les anglais furent (au moins en partie)
les inventeurs du ´ Complot patagonique ª, qu'ils utilisËrent
pour essayer de limiter l'influence des amÈricains en Argentine.
Borges ne corrige
pas le film de Fritz Lang, mais, qu'il l'ait vu
ou qu'il en ait entendu parlÈ, il le cite, mettant en valeur sa projection
dans l'imaginaire argentin (et alliÈ) sur la position du pays par rapport
au conflit mondial. ´ ThËme du traÓtre et du hÈros ª met
donc aussi ‡ nu le caractËre fictionnel des thÈories du complot qui
circulaient ‡ l'Èpoque, sans oublier le fait qu'il les dÈnonce comme
des ´ feintises ludiques partagÈes ª ; et ces thÈories
cessent ainsi d'apparaÓtre comme des croyances. En dÈplaÁant le conflit
vers l'Irlande il se dÈrobe ‡ la couleur locale pour s'orienter vers
une esthÈtique oblique. Si ce refus implique une critique sÈvËre du
rÈalisme et du naturalisme, on ne peut pas dire pour autant qu'il adopte
une position anti-mimÈtique; Ètablir un lien de nature cognitive au
rÈel n'implique pas mieux le connaÓtre. Le cognitif n'Ètant pas, chez
Borges, la fonction de la fiction mais ce qui dÈfinit son statut .
Pour Borges, la fonction premiËre de la fiction est d'un autre ordre :
elle permet de poser les rapports entre esthÈtique et rÈalitÈ sous
forme d'Ènigme.
A.
L.