Matthias
Aumüller, Hans-Harald Müller
(Université
de Hambourg)
Cognitivism
– A common basis for fictional and historiographic narratology?
Recent
developments in narrative theory show a tendency simply to add
one theory to another. As a result, the so-called “hyphenated”
narratologies have popped up. They claim to be equally adequate,
each working in its special area. However, as it is agreed upon
that there should not be a couple of physics but only one unified
science which covers all physical phenomena, narratology too should
try to unify its new branches. Unifying the new narratologies
would show in which way and to what extent they are related to
each other. Now, one of those branches is labeled cognitive narratology,
which has grown out of the overwhelming success of cognitive science
in the last years. Cognitivism claims to give a holistic picture
of the working of the mind and is thus a possible candidate for
providing common ground for the different kinds of narratology.
In our contribution, we try to test whether the tenets of cognitivism
correspond to the requirements of historiographic and fictional
narratology.
Le cognitivisme – une base commune pour la narratologie fictionnelle et
historiographique ?
Les
développements récents de la narratologie sont caractérisés par
la tendance à ajouter simplement une théorie à une autre. Comme
résultat on a vu surgir les narratologies dites « à trait
d’union ». Toutes prétendent être pareillement adéquates,
chacune travaillant dans son domaine spécifique. Mais de même
qu’il ne devrait pas y avoir deux physiques mais une seule science
unifiée couvrant tous les phénomènes physiques, la narratologie
elle aussi devrait essayer d’unifier ses nouvelles branches. Ceci
nous ferait voir comment et dans quelle mesure elles sont reliées
l’une à l’autre. Une de ces branches, née du succès extraordinaire
des sciences cognitives ces dernières années, est la narratologie
cognitive. Le cognitivisme prétend donner une description holistique
du fonctionnement de l’esprit et constitue donc un candidat possible
pour fournir un socle commun aux différentes narratologies. Dans
notre contribution nous essayons de déterminer si les doctrines
du cognitivisme correspondent aux exigences de la narratologie
historiographique et fictionnelle.
Claude
Calame
(EHESS)
Entre
vraisemblable, nécessité et fabrication poétique :
L’historiographie grecque classique
Constamment
reprise à Aristote, la distinction classique entre poésie et histoire,
entre représentation du général et relation du particulier, entre
mimésis selon la vraisemblance ou la nécessité et simple énoncé
de ce qui s’est passé, doit être fortement nuancée. Dans la
Poétique en effet, Aristote lui-même indique que le praticien
de l’art poétique peut aussi représenter les choses passées pour
les inscrire dans l'ordre du vraisemblable et du possible. À partir
d’exemples tirés des premiers historiographes grecs, il y a donc
lieu de s’interroger, en suivant le critère de la vraisemblance,
sur les procédures fictionnelles de l’écriture de l’histoire et
sur leur portée pragmatique. L’évidence rhétorique couplée avec
des procédés de deixis énonciative semblent fonder, parmi d’autres
procédures discursives, la création scripturaire de fictions vraisemblables
et efficaces ; on pourrait les dénommer par le biais de l’oxymore
de « fictions référentielles ».
Between
the Plausible, the Factual and Poetic License:
Classic
Greek Historiography
Continually
referencing Aristotle, the classic distinction between poetry
and history, between the representation of the general and the
recounting of the specific, between mimesis based on plausibility
or the factual as the simple enunciation of what happened, should
be carefully nuanced. In the Poetics, Aristotle himself
indicates that he who practices the art of poetry may also represent
past events by placing them in the context of plausibility and
possibility. Examples taken from the earliest Greek historians
give one pause for reflection, following the criterion of plausibility,
about the fictional procedures of writing history and their pragmatic
implications. Rhetorical evidence coupled with processes of enunciative
deixis seem to establish, among other discursive procedures, the
scriptural creation of fictions which are both credible and effective;
one might designate them by the oxymoron “referential fictions.”
François
Flahault
(CRAL)
Le
cadre relationnel du récit
Je
partirai de la notion d’identité narrative telle qu’elle a été
définie par Ricœur. Je montrerai comment la constitution de soi
implique l’intériorisation de scénarios relationnels, d’abord
vécus au contact des parents, puis dans un cadre social plus large.
On verra comment l’élaboration et le remaniement du récit qu’un
sujet se fait de sa propre vie est inséparable de sa relation
avec les autres et comment, d’une manière générale, ce qui peut
être dit dépend de ce qui peut être entendu.
Distinguant
entre récit de vie et récit de fiction, je montrerai comment celui-ci
se déploie dans un cadre relationnel qui permet d’être soi en
étant avec les autres.
The Interpersonal Framework of Narrative
I
shall begin with the notion of narrative identity as defined by
Ricœur and then go on to show how constitution of the self involves
the interiorising of interpersonal scenarios, first those lived
in contact with the parents and then within a broader social framework.
It will be seen how the development and reworking of the narrative
one tells of one’s own life is inseparable from the relations
on has with others and how, in general, what can be said depends
on what can be heard.
Distinguishing
between lifestory and fictional narrative, I shall show the latter
unfolds in an interpersonal framework that makes it possible to
be oneself while at the same time being with others.
Sergueï
Fokine
(Université
d’État de l’Économie et des Finances de St Petersbourg)
Les
chemins de la narration de soi : Carnets de drôle de guerre
et les débuts
du projet autobiographique de J.-P. Sartre
La
narration de soi, relève-elle de l’écriture de fiction ou bien
de celle d’histoire ? S’il s’agit vraiment de l’histoire
(normalement voulue vraie) de soi, que devient-elle quand la narration
est tissée de fictions intentionnellement mises en œuvre dans
l’existence personnelle ? Quand celle-ci est dès le début
conçue, voulue et maintenue comme une œuvre d’art, c’est-à-dire
comme une fiction ? Qu’en est-il du référent ? Est-ce
une vie au passé, composé de fictions vécues ? Ou bien celle
du présent, parsemée des signes du temps perdu, y compris dans
l’inlassable fictionalisation de soi ? Mais aussi :
que devient l’histoire de soi (normalement intérieure) si, dès
le début de l’écriture, le narrateur, qui est philosophe à temps
partiel, récuse toute notion de l’intériorité, pose l’ego hors
de la conscience et se projette soit sur les fictions du passé
soit sur l’histoire à venir qui n’est pas encore devenue celle
du passé et absorbe l’écriture par sa réalité bien pesante et
angoissante? Quand une drôle d’histoire qui est celle de la drôle
de guerre fait notamment une entrée triomphale et envahissante
dans l’écriture qui se voulait jusqu’à présent complètement hors
d’elle ? Et quand c’est à travers l’histoire fictionnelle
qu’est appréhendée et écrite cette drôle d’histoire qui est celle
de la drôle de guerre tout d’un coup devenue, sous la plume d’un
guerrier appliqué mais désœuvré, « la guerre à la Kafka » ?
Et, dans notre cas particulier, quand celle-ci vient s’imbriquer
dans ce projet formidable de la narration de soi qui est celui
de Carnets de drôle de guerre (1995) de J.-P. Sartre, considérés
aujourd’hui comme une œuvre-clé non seulement pour le trajet de
l’écrivain mais aussi de tout un demi-siècle siècle français ?
The Paths of Self-Narration: Carnets de drôle de guerre
and the Beginnings of Jean-Paul Sartre’s Autobiographical Project
Does
self-narration belong to the writing of fiction or of history?
If it is truly the history (normally intended to be true) of oneself,
what does it become when the narrative is interwoven with fictions
deliberately introduced into the personal account? When is this
conceived from the beginning, planned and claimed as a work of
art, that is to say, a fiction? What happens to the referent?
Is it a life in the past, composed of fictional experiences that
have been lived? Or is it this present life, studded with signs
of time lost, including the unwearying fictionalisation of oneself?
But also: what becomes of self-narration (normally interior) if,
from the time the narrator begins to write, the narrator, who
is a part-time philosopher, refuses any notion of interiority,
places the ego outside consciousness and projects himself sometimes
onto the fictions of the past, sometimes onto the history to come
which is not yet that of the past and which absorbs writing by
its heavy and anguished reality? When a bizarre historical event,
the “phony war,” makes a triumphal and overpowering entrance into
writing which, up to this point, kept itself completely outside
history? And when it is through fictional history that this bizarre
historical event, the “phony war,” is perceived and recorded and
suddenly becomes, as reported by a diligent but idle warrior,
“the Kafka-esque war”? And in our particular case, when this embeds
itself in this amazing project of self-narration which is the
goal of Jean-Paul Sartre’s Carnets de drôle de guerre
(1995), today considered a key work not only for the writer’s
journey, but also for a whole French half-century?
Daniel
Fulda
(Université
de Cologne)
« A=N -> récit factuel » ? Critique de la distinction
entre
narration fictionnelle et narration historique chez Genette
Un
argument fondamental et, à ma connaissance non-contesté, dans
la discussion sur la relation entre historiographie et écriture
fictionnelle se résume dans l’affirmation que, contrairement à
la narration fictionnelle, la narration historique ne connaît
pas de distinction entre auteur et narrateur. Élaborée d’abord
par Paul Hernadi, puis par Dorrit Cohn et Ansgar Nünning, la thèse
est résumée par Gérard Genette dans la « double formule A=N
-> récit factuel, AπN-> récit fictionnel »
(Fiction et diction, p. 82). Il faut en retenir que dans
un récit historiographique toutes les propositions à la première
personne se rapportent à l’historiographe, c’est-à-dire l’auteur.
Ce modèle néglige cependant le potentiel inventif de l’historiographe,
n’offrant aucune possibilité de distinction entre l’instance narratrice
et l’auteur réel dans le domaine de l’historiographie. La conférence
démontrera la nécessité d’une telle distinction dans la mise en
perspective temporelle et idéologique de l’Histoire narrée à l’exemple
des Pontifes Romains de Ranke et de la théorie de l’histoire
de Lucian Hölscher.
“A=
N-> factual narrative” ? A critique of the distinction
between
fictional and historical
narration in Genette
A
fundamental argument—one which, to my knowledge, is unquestioned—in
the discussion of the relationship between historiography and
fictional writing, boils down to the statement that, unlike fictional
narration, historical narration makes no distinction between author
and narrator. This contention, initially developed by Paul Hernadi
and later by Dorrit Cohn and Ansgar Nünning, is summed up by Gérard
Genette in the “double formula A=N-> factual narrative,
AπN-> fictional narrative”
(Fiction et diction, p. 82). What is important to retain
from this is the idea that, in a historiographical narrative,
all first-person propositions are attributed to the historiographer,
i.e. the author. This model, however, neglects the inventive potential
of the historiographer, making it impossible to distinguish, within
the historiographical domain, between the narrative instance and
the real author. The presentation will demonstrate the need to
make such a distinction when setting narrated History in a temporal
and ideological perspective following the examples of Ranke’s
Pontifes Romains and Lucian Hölscher’s theory of history.
(Groupe
Fabula)
Littérature
et sens du réel
L’Espèce
humaine de Robert Antelme a bien souvent servi à illustrer
la porosité supposée entre fiction et non-fiction, notamment parce
que l’auteur y déclare, dans l’avant-propos, que la déportation
avait représenté « l’une de ces réalités qui font dire qu’elles
dépassent l’imagination » et que « c’était seulement
par le choix, c’est-à-dire encore par l’imagination » que
l’on pouvait essayer d’en dire quelque chose. Nous tenterons,
à l’inverse, de lire ce texte comme un modèle même d’écriture
factuelle, et cela en montrant que chez Antelme, c’est l’appartenance
à un monde commun qui est à la fois remise en cause et réaffirmée
comme principale garantie de l’unité de l’espèce humaine. Antelme
reconstitue cette lutte que menèrent les déportés de Gandersheim
afin de former, contre la volonté des nazis, un monde commun,
humain. De cet effort résulte le statut même de L’Espèce humaine,
qui mieux que tout autre récit factuel, met en évidence les conditions
sur lesquelles repose une narration non-fictionnelle.
Literature
and the Sense of the Real
L’Espèce
humaine by Robert Antelme has often been used to illustrate the supposed porosity
between fiction and non-fiction, principally because the author
declares in the introduction that the deportation of the Jews
had represented “one of those realities which make people say
that it goes beyond imagination” and that “it was only by choice,
that is, further, by imagination” that one could undertake to
tell about it. We will try, in the opposite way, to read this
text as a very model of factual writing, showing that in Antelme’s
work it is belonging to a common world which is simultaneously
called into question and reaffirmed as a principal guarantee of
the unity of the human race. Antelme recreates the struggle the
deported people of Gandersheim organized to form, against the
will of the Nazis, a common and humane world. This effort explains
the considerable status of L’Espèce humaine which, better
than any other factual account, reveals the conditions on which
a non-fictional narrative depends.
(Académie
tchèque des Sciences)
Between
Immanence and Accident:
The Contribution of Czech Structuralism to the Concept of Historiography
This
paper deals with the structure of history according to the conception
of the Prague School and seeks to show the evolution of this conception
and stress in what ways it may be useful in the contemporary theoretical
discussion on historiography. Its central concept is sense and
how sense is determined. It views sense as a structural category
and therefore focuses on how sense is generated. This question
is thus one of key significance, whether sense is understood as
intentionality, potentiality or eventuality. In this context,
the Prague School also considers the often re-iterated affirmation
that to understand the sense of an event (a battle, the French
Revolution or Dumas’ Three Musketeers), it is necessary
to activate the original context of which the given event is the
product. But is this context accessible to us? And in what form,
then, is the sense of that event accessible to us? With this discovery,
one part of modern historiography leans towards noetic scepticism:
“the history we write is always, and with no exceptions, made
up.” But is it not sense itself as a structural category that
could lead us out of this scepsis? However, it clearly must be
that sense whose structure is capable of conceiving both intention
and chance. To what context, then, does sense belong?
Entre
immanence et accident : la contribution du structuralisme tchèque
au concept d’historiographie
Le
présent exposé traite de la structure de l’histoire selon la conception
de l’Ecole de Prague. On essaiera de retracer l’évolution de cette
conception en mettant l’accent sur son utilité dans la discussion
théorique moderne consacrée à l’historiographie. Son concept central
est celui de la signification et de sa détermination. Elle considère
la signification comme une catégorie structurale et se focalise
donc sur sa production. Cette question est d’une importance primordiale
pour le problème de la signification, qu’on la comprenne comme
intention, comme potentialité ou comme possibilité. Dans ce contexte,
l’Ecole de Prague interroge aussi l’affirmation, souvent répétée,
selon laquelle pour comprendre la signification d’un événement
(une bataille, la Révolution Française ou Les trois mousquetaires
de Dumas), il est nécessaire d’activer le contexte original dont
cet événement est le produit. Mais ce contexte nous est-il accessible ?
Et si c’est le cas, sous quelle forme la signification de l’événement
nous est-elle accessible ? En découvrant ces questions, une
partie de l’historiographie moderne en est venue à endosser le
scepticisme noétique : « l’histoire que nous écrivons
est toujours et sans exceptions, fabriquée ». Mais n’est-ce
pas la signification elle-même, conçue comme catégorie structurelle,
qui pourrait nous sortir de cette position sceptique ? Cependant,
il ne peut s’agir que d’une signification dont la structure est
capable de concevoir à la fois l’intention et le hasard. À quel
contexte appartient donc la signification ?
(Université
de Mayence)
L’histoire
vraie : écritures d’un paradoxe dans l’historiographie
et la littérature françaises du XVIIIe au XXe siècle
Si
fingat, peccat in historiam; si non fingat, peccat in poesin.
Celui qui feint, pèche contre l’histoire, alors que celui qui
ne feint pas, pèche contre la poésie. – C’est par cette phrase
que Johann Heinrich Alsted, historien au XVIIe siècle,
a résumé l’histoire de deux mille ans d’un lieu commun de la poétique
littéraire en une simple antithèse : l’historien doit suivre
les événements (réels), tandis que le poète doit avoir recours
à des fictions. Au XVIIIe siècle cette frontière entre
l’histoire et la poésie commença à devenir perméable. Par conséquent
le poète, surtout le romancier, se sentait de plus en plus tenu
de raconter « vrai » et de consigner par l’écrit la
réalité historique même. En même temps, l’historien se sentait
obligé de rendre « vraisemblable » par des théories
ou des hypothèses l’histoire « vraie » qu’il racontait.
Mais, puisque les deux écrivains se mettaient à mêler les fictions
et les faits tout en affirmant qu’ils racontaient toujours une
« histoire vraie », il ne paraissait plus possible de
distinguer entre une narration (historiographique) factuelle et
une narration (littéraire) fictionnelle. Plusieurs poètes et historiens
du XIXe au XXe siècle – Jules Michelet,
Georges Duby ainsi que quelques auteurs du roman historique et
néohistorique (Vigny, Flaubert, Nadaud et Semprun) – trouvèrent
une solution à ce problème en usant le procédé paradoxal d’une
double écriture. Cela signifie qu’ils réalisèrent l’écriture historiographique
et l’écriture littéraire par leur superposition dans une même
narration. C’est ainsi que les deux écritures s’identifiaient
réciproquement, et de manière relative, en tant que « factuelles »
ou « fictionnelles », ou en tant que « vraies »
ou « fausses ». Autrement dit, les écritures se servaient
mutuellement d’ « horizon d’attentes » ou bien
de « contexte explicatif ».
True story: Writing a Paradox in French historiography and literature
from the 19th to the 20th century
Si
fingat, peccat in historiam; si non fingat, peccat in poesin.
If a writer feigns, he will offend history; if he does not feign,
he will offend poetry. – This sentence, written by Johann Heinrich
Alsted in his Scientiarium omnium encyclopaedia (1649),
sums up the two-thousand-year old history of a poetological topos
in a simple antithesis: he who writes history must follow real
events, while he who writes poetry must resort to fictions. During
the 18th century, this border between history and poetry
became more and more permeable. Consequently, poets and especially
novelists felt the urge to narrate “true” and to write down historical
reality as it is. At the same time, historians felt obliged to
satisfy the expectations of the contemporary reading public and,
through theories and hypotheses, to render a “true story” “verisimilar.”
But as the two groups of writers started mixing facts and fictions
and kept on claiming that they both were telling “true stories,”
it was no longer possible to tell factual (historiographic) from
fictional (literary) narration. Some poets/novelists and historians
of the 19th and the 20th century – Jules
Michelet, Georges Duby, as well as a number of other authors of
the historical, neo- and parahistorical novel (Vigny, Flaubert,
Nadaud and Semprun) – tried to solve this problem by applying
a paradoxical method of “double writing (écriture double).”
This means that they produced historiographic/factual and literary/fictional
writing by superimposing them in one and the same narrative. By
this means, a reciprocal relationship between the two forms of
writing was achieved so that fictional and factual writing could
now be identified “relatively” to one another, as “factual” or
“fictional” or as “true” or “false.” Thus, the two forms of writing
come to depend mutually on the “horizon of expectations” or “explanatory
context.”
Françoise
Lavocat
(Université
de Paris VII)
Le
récit de catastrophe (XVIe-XVIIe s) : entre histoire et fiction
Il
s’agira de réfléchir à l’articulation, du point de vue de l’histoire
des représentations et de celle des formes narratives et romanesques,
de deux phénomènes concomitants :
-
l’apparition massive de récits de catastrophes
sous la forme narrative, à la première personne, au dix-septième
siècle, surtout autour de 1630,
-
l’exploitation romanesque de la catastrophe
dans le roman baroque.
L’évolution
du partage des savoirs, à la fin de la Renaissance, l’exclusion
de la catastrophe, du témoignage personnel et d’une certaine histoire
collective de l’historiographie officielle confèrent au récit
de catastrophe à la première personne un rôle essentiel dans la
construction d’une culture du fait et de l’expérience. On montrera
que cette culture du fait induit dans certains témoignages un
usage critique de la notion de « fiction », mais aussi
une recherche consciente d’effets de littérarité, et la perception
nouvelle de la catastrophe comme objet esthétique. On confrontera
enfin les modalités de cette mise en récit de la catastrophe avec
celles qui sont mises en œuvre dans une œuvre romanesque.
The
Narrative of Catastrophe (16th and 17th
centuries):
Between History and Fiction
This
presentation will consider, from the point of view of the history
of representation and of narrative and novelistic forms, the articulation
of two concurrent phenomena:
- the massive appearance of accounts of catastrophes in narrative form
in the first person during the seventeenth century, particularly
around 1630;
- the fictional exploitation of catastrophe in the baroque novel.
The
evolution of the sharing of knowledge at the end of the Renaissance
and the exclusion of catastrophe, personal testimony and a certain
collective history of official historiography confer upon the
narrative of catastrophe in the first person an essential role
in the construction of a culture based on fact and experience.
It will become clear that this culture of fact leads in certain
reports to a critical use of the notion of “fiction,” but also
to a conscious attempt at literary effects and the new perception
of catastrophe as an esthetic object. The modalities of putting
catastrophe into narrative form will be confronted with those
employed in a work of fiction.
(Université
de Hambourg)
Automatically
Generating Fictional and Factual Narratives
In
accounts of recent Artificial Intelligence applications, the term
“narrative” is used in a broad sense and covers fictional as well
as non-fictional accounts of events. The prominent (fictional)
genres produced in Story Generation are fables and fairy tales,
whereas the text types produced in (factual) Natural Language
Generation include weather reports, biographies, and reports on
museum visits—clearly, texts with different degrees of “narrativity.”
Drawing on and comparing works in automated narrative generation,
this talk addresses the following issues:
§
layers in narrative
models and the interactions among them;
§
reference, underlying
databases and the content determination phase;
§
the existence (or
not) of fiction-specific “language”;
§
author and narrator
in Artificial Intelligence systems.
Génération
automatique de récits fictionnels et de récits factuels
Dans
le discours sur les applications récentes en Intelligence Artificielle,
le terme « narratif » est utilisé dans un sens large;
il désigne des textes fictionnels tout comme des textes non-fictionnels
relatant des événements. Les genres (fictionnels) les plus importants
produits en Génération de Textes Littéraires sont la fable et
le conte, tandis que les types de textes (factuels) produits en
Génération Automatique de Textes incluent, entre autres, le bulletin
météo, la biographie et les comptes-rendus de visites au musée
– certes, des textes relevant de différents degrés de « narrativité ».
S’appuyant sur des travaux en génération automatique de textes
narratifs et les comparant, cette communication aborde les problèmes
suivants :
§
la stratification du modèle de textes
narratifs et les interactions entre les différents niveaux ;
§
la référence, la base de données
sous-jacente et la phase de détermination du contenu ;
§
l’existence (ou pas) d’un « langage »
spécifiquement fictionnel ;
§
l’auteur et le narrateur dans des
systèmes d’Intelligence Artificielle.
(CRAL, CNRS)
Les « formes élémentaires de la périodicité »,
ou les pensées sartriennes du narratif
Sartre a posé en des termes neufs la question de la narrativité,
ou plus exactement du narrativisable, c’est-à-dire de ce qui peut
être porté au récit. La Nausée dénonce en particulier l’illusion
biographique, confusion entre vie vécue et vie racontée. Mais
cette réticence à l’égard du récit, à laquelle on réduit souvent
la conception sartrienne de la forme, ne résistera pas à l’expérience
de 1939. Avec la guerre surgissent un autre sentiment du temps,
une autre idée de l’événementialité, une autre façon de se rapporter
au passé, bref d’autres usages de la narrativité entendue désormais
comme médiation nécessaire. La découverte de « l’historicité »
coïncide en effet, de manière inattendue, avec le souhait de se
confier aux formes temporelles enseignées par la fiction, vécues
selon le futur antérieur des romans, et avec une réaffiliation
au corpus littéraire du tout premier XXe siècle. Un dialogue intime
et interminable avec la « vie » conçue comme forme « motivée »,
dans les Carnets de la drôle de guerre, arrache
Sartre aux conclusions de Roquentin sur l’opposition entre contingence
et configuration, au profit d’une réflexion sur le reversement
dans le réel des expériences fictives du temps. Cet horizon s’est
esquissé avant que Les Chemins de la liberté ne redressent
brusquement la machine, avant que le rapport existentiel de Sartre
au roman ne soit tout entier avalé par la théorie de l’engagement,
et réapparaîtra dans l’écriture des biographies autour de laquelle
s’organisera bientôt l’ensemble de sa pratique littéraire. En
observant cette palinodie momentanée de la conception sartrienne
du récit, on souhaite mettre au jour une pensée de la vie confiée
à la littérature et enracinée dans les formes élémentaires de
sa temporalité.
“Elementary
Forms of Periodicity,” or Sartrean Thoughts on Narrative
Sartre
framed in new terms the question of narrativity, or more exactly
the narratable – that is, of what can be brought into the narrative.
La Nausée denounces in particular the biographical illusion,
the confusion between life as lived and life as narrated. But
this reservation regarding narration, to which the Sartrean conception
of the form is often reduced, will not stand up to the experience
of 1939. With the war, there appears another feeling about time,
another idea about eventfulness, another way of relating to the
past – in short, other uses of narrativity understood henceforth
as necessary mediation. In effect, the discovery of “historicity”
coincides, in an unexpected way, with the desire to place trust
in the temporal forms taught by fiction, lived according to the
future past of novels, and with a reattachment to the literary
corpus of the entire first part of the twentieth century. An intimate
and endless dialogue with “life” conceived as a “motivated” form,
in the Carnets de la drôle de guerre, pulls Sartre away
from Roquentin’s conclusions about the opposition between contingency
and configuration to the benefit of a reflection on the flow of
fictional experiences of time into the real. This horizon was
sketched out before Les Chemins de la liberté brusquely
put the machine back in gear, before Sartre’s existential rapport
with the novel was entirely swallowed up by the theory of commitment,
and was to reappear in the writing of biographies around which
his literary production would soon revolve. Examining this momentary
retraction of the Sartrean conception of narrative will, it is
hoped, illuminate an idea of life devoted to literature and rooted
in the elementary forms of its temporality.
(Université
de Poitiers)
Entre fictionnel et factuel :
Los Sátrapas de Occidente d’Antonio Ramos Martin
Les
historiens manifestent communément de la suspicion à l’égard des
œuvres de fiction dont la littérarité semble brouiller le rapport
au réel. Le cas de Los Sátrapas, un manuscrit retrouvé
par hasard après 40 ans de silence, permet d’explorer la limite
entre factuel et fictionnel. Il s’agit en effet d’un roman fait
pour témoigner de la répression franquiste des années 1940 :
paradoxalement, le parti-pris fictionnel est assumé mais avec
une visée référentielle. D’abord, il faut tenter de comprendre
les raisons formelles qui ont pu pousser l’auteur à adopter la
forme romanesque, au risque du discrédit. Le pari de la fiction
devait pour l’auteur répondre davantage à la transmission de son
expérience. Cependant, l’expérience semble échouer car la fin
du manuscrit bascule brusquement dans le récit factuel, faisant
de ce texte un objet hybride dont l’historien ne sait plus quoi
faire. D’un côté, l’intervention s’efforce de montrer que le choix
de la fiction n’est pas seulement une stratégie discursive, mais
aussi une stratégie d’expression révélatrice des conditions d’expérience
de l’auteur. De l’autre, l’enquête cherche à authentifier l’auteur
et son témoignage, au risque de réduire le roman à son unique
valeur référentielle. On prendra alors en compte les conditions
historiques de réception du texte en témoignage. Pour finir, les
difficultés qu’offre le traitement historique du roman incitent
peut-être à considérer le factuel sous un nouveau jour :
ici, le fait ne vaut pas en tant qu’il représente la réalité mais
plutôt en tant qu’il est susceptible d’être souvenu. La question
se pose alors de savoir quel type d’histoire l’historien peut
faire à partir de cette nouvelle dimension du fait.
Between Fictional and Factual:
Antonio Ramos Martin’s Los Sátrapas de Occidente
Historians
commonly express suspicion about works of fiction whose literariness
seems to blur their relationship with reality. The case of Los
Sátrapas, a manuscript that was rediscovered by chance after
being lost for 40 years, allows us to explore the boundary between
the factual and the fictional. Here we have a novel written as
an account of repression in Franco’s Spain during the 1940s: paradoxically,
a fictional stance is adopted but with referential intent. One
has to understand the formal reasons which led the author to run
the risk of being discredited and adopt the novel form. For the
author, the fictional option is better suited to the recounting
of his experience. The experiment however would appear to be unsuccessful,
as the latter part of the manuscript suddenly switches to a factual
narrative, making the text into a hybrid object which the historian
finds himself unable to deal with. On the one hand, the presentation
attempts to show that the choice of the fictional mode
is not just a discursive strategy, but also one which reveals
the author’s experience, while on the other, the investigation
seeks to authenticate the author and his account at the risk of
reducing the novel to its referential value alone. The historical
conditions surrounding the reception of the text will then be
taken into account as evidence. Lastly, the difficulties raised
by the historical approach to the novel may perhaps encourage
us to consider the factual in a new light, one in which facts
are less important as representations of reality than as points
capable of being recalled to memory. This then raises another
question: what kind of history can historians produce from this
new dimension of fact?
(Université
d’Etat de St. Petersbourg)
Landscape
as a Way of Historicisation of Narrative
This
paper is an attempt to describe certain types of landscape, considering
them as a structure that problematizes the inner and outer limits
of literary narrative. To start with, certain approaches are considered
here which suggest that landscape is a relatively independent
element within narrative which can be investigated as a picture
involving the capacity to persuade through visual means or, as
some would put it, to create a “reality effect.” Landscape regarded
as the intersection of “visibility” and “readability” helps to
mark the common points between literary text and historical discourse.
An investigation of landscape functions makes it possible to demonstrate
the fact that the construction of landscape, or the principle
establishing a connection between entity and detail, individual
and general, chance and regularity, native and alien, contains
a certain vision of history in itself. Russian literature of the
nineteenth and twentieth centuries will serve as a material base
for the present study.
Le
paysage comme historisation du récit
Cet
exposé vise à décrire certains types de paysage, les considérant
comme des structures qui problématisent les limites internes et
externes du récit littéraire. On partira d’une discussion de certaines
conceptions qui posent que le paysage constitue un élément relativement
indépendant au sein du récit et qu’on peut l’analyser comme une
image qui possède la capacité de persuader par des moyens visuels
ou, comme d’autres le diraient, de créer un « effet de réel ».
Considéré comme intersection entre « visibilité» et
« lisibilité », le paysage nous permet de dégager les
points communs entre texte littéraire et discours historique.
Une analyse des fonctions du paysage démontre que la construction
du paysage, ou le principe qui établit une connexion entre l’entité
et le détail, l’individuel et le général, la chance et la régularité,
le natif et l’étranger, comporte une vision spécifique de l’histoire.
La littérature russe du XIXe et XXe siècle fournira la base matérielle
pour cette étude.
(CRAL)
Le
statut de la documentation notulaire dans la fiction historique
Lorsqu’il s’agit de délimiter récit factuel et récit fictionnel,
certains critères avancés par les théoriciens ne s’appliquent
pas toujours de façon évidente aux fictions historiques. Dorrit
Cohn oppose ainsi l’obligation où se trouve l’histoire de se fonder
sur une documentation vérifiable à l’absence de cette obligation
dans le cas de la fiction et souligne, comme trait marquant du
récit historique, « la présence de tout un appareil “périgraphique”
(notes, soit en bas de page, soit en fin de chapitre, préface
ou appendices) ». Mais elle est aussitôt obligée d’admettre
que certains romans historiques violent la « règle générale »
selon laquelle « il n’existe rien dans le récit fictionnel
qui corresponde à cette strate testimoniale. »
On est donc fondé à s’interroger de plus près sur la strate testimoniale
des notes qui apparaissent dans de nombreuses fictions historiques,
notamment en Allemagne, dès le XVIIe siècle, mais qui subissent
des transformations importantes à la fin du XVIIIe et dans la
première moitié du XIXe siècle. Leur statut est-il le même dans
le roman historique tel que l’inventent alors Walter Scott et
Alfred de Vigny et dans les fictions de l’antiquité chères à l’abbé
Barthélémy et à Wilhelm Adolph Becker ? Que nous apprennent-elles
sur le rapport entre le roman historique et l’historiographie
?
The
Status of Annotated Documentation in Historical Fiction
When
setting factual narrative off from fictional narrative, some criteria
proposed by theoreticians do not always apply in a self-evident
way to historical fiction. Dorrit Cohn thus opposes the requirement
that history be based on verifiable documentation to the absence
of this requirement in the case of fiction and emphasizes, as
a significant characteristic of historical narrative, “the presence
of an entire ‘perigraphic’ apparatus (footnotes or endnotes, prefaces
or appendixes).” But she is also forced to admit that certain
historical novels violate the “general rule” according to which
“there is nothing in the fictional account which corresponds to
this testimonial stratum.” It is thus with good reason that a
closer examination be made of the testimonial stratum of the notes
which appear in numerous works of historical fiction, notably
in Germany starting in the seventeenth century, but which undergo
major transformations at the end of the eighteenth century and
the first half of the nineteenth. Is their status the same in
the historical novel as invented by Walter Scott and Alfred de
Vigny and in the fictions of antiquity dear to the abbé Barthélemy
and Wilhelm Adolph Becker? What do they teach us about the relationship
between the historical novel and historiography?
(Université
de Tours / CRAL)
L’hybridation
de l’histoire et de la fiction chez Melville
La
distinction entre récit factuel et récit fictionnel peut être
abordée de plusieurs façons : un séparatisme plus ou moins
catégorique, un gradualisme souple, un panfictionnalisme qui efface
cette distinction, etc. Pourtant, de telles théorisations ne sont
pas toujours adaptées à la réalité textuelle et discursive des
textes, notamment lorsqu’un récit est hybride, c’est-à-dire composé
d’éléments hétérogènes, faisant obstacle aux tentatives de considérer
une œuvre donnée comme relevant globalement de tel type textuel
ou de tel classement générique, par exemple.
Benito
Cereno de Melville est un récit hybride dans la mesure où
il incorpore à la fois des éléments du récit d’histoire et des
éléments du récit de fiction. Construite à partir d’un document
historique qui est lui-même hétérogène et truffé de détails problématiques,
la nouvelle évoque des faits historiques similaires mais qui sont
indépendants du contexte d’origine. Mais il se trouve aussi que
certaines techniques employées par les récits de fiction contribuent
à l’historicité de l’œuvre.
The
Hybridization of History and Fiction in Melville
The
distinction between factual narrative and fictional narrative
can be approached in various ways: a more or les categorical separatism;
a supple gradualism; a panfictionalism that erases this distinction;
etc. However, such theorizing is not always adapted to the textual
and discursive realities of texts, particularly when a text is
hybrid, i.e. composed of heterogeneous elements impeding attempts
to consider a given work to come, on the whole, under a certain
text type or a certain generic classification, for example.
Melville’s
Benito Cereno is a hybrid narrative to the extent that
it incorporates elements of both historical narrative and fictional
narrative. Constructed on the basis of a historical document which
is itself heterogeneous and peppered with problematic details,
the novella evokes historical facts of a similar nature but which
are independent of the original context. At the same time, a number
of techniques typically encountered in fictional narratives tend
to enhance the historicity of the work.
(CRAL
– CNRS/EHESS)
Rapporter,
inventer, imaginer
Le
présent exposé étudie les relations entre récit historique et
récit de fiction sous trois aspects : l’aspect épistémique,
l’aspect narratologique et l’aspect mental. Dans une première
partie (Rapporter) je plaiderai en faveur d’une séparation épistémique
stricte entre histoire et fiction. Dans une deuxième partie (Inventer)
je tenterai de montrer, en partant de l’idéal-type du récit fictionnel
proposé par Hamburger que la notion de fiction ne saurait être
réduite à une sous-catégorie de la notion du récit : il s’agit
d’une réalité mentale indépendante susceptible d’investir le récit
et du même coup de l’orienter du point de vue narratif en accord
avec sa téléologie propre. Enfin dans une troisième partie (Imaginer),
je soutiendrai que les notions de simulation mentale et d’immersion
constituent le common ground de l’histoire et de la fiction
dès lors qu’elles relèvent du récit. La question de la relation
entre écritures de l’histoire et écritures de la fiction se situe
ainsi au croisement de deux questions à la fois irréductibles
l’une à l’autre et néanmoins indissociables : celle de la
fiction et celle du récit.
Reporting,
Inventing, Imagining
This
presentation studies three aspects of the relations between historical
narrative and fictional narrative: the epistemic aspect; the narratological
aspect; the mental aspect. In the first part (Reporting), I will
plead in favor of a strict epistemological separation between
history and fiction. In the second part (Inventing), I will attempt
to show, on the basis of the ideal-type of fictional narrative
proposed by Hamburger, that the notion of fiction cannot be reduced
to a sub-category of the notion of narrative: fiction is an independent
mental reality that can be lodged in narrative and that at the
same time can orient narrative point of view in accordance with
its own teleology. Lastly, in the third part (Imagining), I will
maintain that the notions of mental simulation and immersion constitute
the common ground of history and fiction as from the time they
come within the province of narrative. The question of the relation
between the ways of writing history and the ways of writing fiction
is thus located at the crossroads of two questions that cannot
be reduced one into the other and yet remain indissociable: the
question of fiction and that of narrative.
(Université
de Wuppertal)
‘Narratologie fictionnelle’ et ‘narratologie historiographique’ ?
Réflexions à partir de quelques thèses de Hayden White et de Paul
Ricœur
Les
réflexions de Hayden White et de Paul Ricœur sur la nature littéraire
de l’écriture de l’histoire ont été vivement discutées. Naturellement,
cette discussion a eu lieu principalement parmi les « touchés
principaux », c’est-à-dire parmi les historiens de métier.
Mais que pouvons-nous, les narratologues, apprendre de Hayden
White et de Paul Ricœur, et que pouvons-nous contribuer à une
discussion qui concerne en fait la relation entre le récit littéraire
et le récit historiographique ? Le but de mon intervention
sera de reconstruire les thèses principales de White et de Ricœur
à ce propos pour discuter ensuite le problème de la « référence croisée » entre narration fictionnelle
et narration historiographique d’un point de vue narratologique.
Pour concrétiser cette discussion, Ivanhoe: A Romance de
Sir Walter Scott servira d’exemple.
‘Fictional
narratology’ and ‘historiographical narratology’ ?
Reflections upon
certain theses of Hayden White and Paul Ricœur
Hayden
White’s and Paul Ricœur’s reflections upon the literary nature
of the writing of history have been the object of lively debate.
This discussion has quite naturally been restricted mainly to
those “directly concerned,” i.e. professional historians. What,
however, can we narratologists learn from Hayden White and Paul
Ricœur ? and what can we contribute to a debate which in
fact concerns the relationship between literary narrative and
historiographical narrative ? The aim of my presentation
will be to reconstruct White’s and Ricœur’s main theses on this
subject, then going on to discuss, from a narratological viewpoint,
the problem of “cross referencing” between fictional narration
and historiographical narration. Sir Walter Scott’s Ivanhoe:
A Romance will provide concrete examples for this discussion.
(Université
de Brême)
Le
récit gauchesque : la quadrature du triangle, ou la complexité
narrative
d’un genre populaire de l’histoire nationale
Le
critère de référentialité est apparemment le seul qui permette
de distinguer récit factuel et récit fictionnel. À partir de « Récit
fictionnel, récit factuel » de Genette, je m’interrogerai
néanmoins sur la possibilité d’autres indices de fictionnalité
pour réfléchir ensuite sur la relation entre fictionnalité et
littérarité.
La
complexité majeure du récit fictionnel réside dans sa double situation
communicative. Pourtant, le triangle des instances du récit proposé
par Genette ne suffit pas pour schématiser la situation narrative
du récit gauchesque, puisque dans celui-ci, il y a un dédoublement
des instances narratives qui nous conduit à une « quadrature
du triangle ».
Avec
un exemple tiré de la littérature gauchesque brésilienne, je présenterai
en conclusion un cas complexe de modélisation narratologique qui
illustre la difficulté à distinguer entre fictionnalité et factualité.
The
gaucho tale: squaring the triangle, or the narrative complexity
of a popular genre in national history
It
appears that reference is the only criterion making it possible
to distinguish between factual narratives and fictional narratives.
Starting with Genette’s “Récit fictionnel, récit factual,” I will
nevertheless look into the possibility of other indices of fiction
and then comment on the relationship between fictionality and
literariness.
The
greatest complexity of fictional narratives lies in their double
communicative situation. However, the triangle of instances of
narration outlined by Genette fails to take account of the narrative
situation of the gaucho tale, where a doubling of narrative instances
can be found that results in a “squaring of the triangle.”
An
example taken from Brazilian gaucho literature will serve as a
complex case of narratological modelling illustrating the difficulty
of distinguishing clearly between fictionality and factuality.
(Université
de Hambourg)
Les
événements et l’histoire dans les récits factuels et fictionnels
À
n’en pas douter, l’œuvre fictionnelle dispose d’un indiscutable
niveau de référence (« les événe–ments »), même si ce
n’est pas sous la forme d’une réalité factuelle donnée, mais bien
sur le mode d’une réalité fictive, impliquée dans l’histoire
de l’œuvre fiction–nelle. Je propose, afin de corriger les
défauts et les ambivalences des modèles répandus à deux et trois
niveaux, d’envisager la dichotomie ‘événements vs. histoire’ en
tant que faisant partie d’un modèle de constitution narrative
à quatre niveaux : les événements – l’histoire
–– la narration – la présentation de la narration.
Lors de la conférence, je discuterai les points communs et les
différences du récit factuel et fiction–nel à l’égard des deux
premiers niveaux de ce modèle. La différence essentielle est due,
d’une part, au statut des « lieux d’indétermination »
(Ingarden) et à la liberté de la sélection, de l’autre :
1)
Le récit fictionnel appelle le lecteur à remplir certains lieux
d’indétermination et à compléter l’histoire racontée par des composantes
événe–mentielles non-sélectionnées. Le récit factuel, par contre,
est complet et définitif.
2)
Pour son histoire, l’historiographe doit s’en tenir aux moments
qui sont justifiés par des sources et peuvent donc, par principe,
être vérifiés. Le monde intérieur des hommes, y compris celui
des chefs d’État, qui est essentiel pour le récit fictionnel,
n’entre quasiment plus en considération.
Events
and Story in Factual and Fictional Narratives
Works
of fiction unquestionably possess a referential level (that of
“events”), even though it may not be in the form of a given factual
reality, but rather in the mode of a fictional reality, itself
implicated in the narrative of the fictional work. I propose,
so as to overcome the shortcomings and ambivalence of the frequently
found in two- and three-level models, to consider the “events
vs. story” dichotomy as part of a four-level model of narrative
formation : events — story — narration — presentation
of narration. In the presentation I will discuss common features
and differences between factual and fictional narratives with
regard to the first two levels of this model. The essential difference
is due, on the one hand, to the status of the “indeterminacies”
(Ingarden) and, on the other, to the effects of freedom of selection:
1)
Fictional narratives invite the reader to flesh out certain indeterminacies
and complete the story as told with unselected component events.
Factual narratives, in contrast, are complete and definitive in
nature.
2) In writing history, the historiographer has to limit himself to
those moments which are justified by sources and can hence, in
principle, be verified. The inner workings of man, including those
of heads of state, which is an essential component of fictional
narrative, hardly enters into consideration.
Ondřej
Sládek
(Académie
tchèque des Sciences)
Between
History and Fiction: On the Possibilities of an Alternative History
The
historian seeks to work with events and stories which probably occurred more or less in the way he describes them. Alternative (or
counterfactual) history, however, employs a much broader category
– that of probability –
and thus comes dangerously close to fiction, since from this methodological
perspective worlds are constructed which are not produced but
which could be produced. Must counterfactual
alternatives thus be thought of in terms of fiction, or in those
of real history? Does there exist a dividing line between the
two concepts or – particularly in the case of counterfactual history
– can it be said that this dividing line is obliterated? Based
mainly on the theory of possible worlds (Pavel, Doleûel, Eco,
Ryan), this presentation proposes to examine, particularly at
the level of semantic and pragmatic analysis, the relations between
fictional narrative and factual narrative. To do so, it will compare
worlds constructed by fictional, historical and alternative narratives,
seeking to outline a typology of alternative history and examining
the contribution alternative history might possibly make to history
as such.
Entre
histoire et fiction : sur les possibilités de l’histoire
alternative
L’historien
cherche à travailler avec des événements et des histoires qui,
probablement, se sont passés plus ou moins de la même manière
dont il les décrit. L’histoire alternative (counterfactual
history), par contre, emploie une catégorie beaucoup plus
large – celle de la probabilité – et s’approche ainsi très
dangereusement de la fiction parce que dans cette perspective
méthodologique on construit des mondes qui ne se sont pas produits
mais qui pourraient se produire. Faut-il alors réfléchir
sur des alternatives contrefactuelles dans les termes de la fiction,
ou plutôt dans les termes de l’histoire réelle ? Existe-t-il
une frontière précise entre ces deux concepts, ou peut-on dire
(surtout dans le cas de l’histoire contrefactuelle) qu’elle s’efface ?
S’appuyant principalement sur la théorie des mondes possibles
(Pavel, Doleûel, Eco, Ryan), cette communication se proposera
d’examiner, surtout au niveau de l’analyse sémantique et pragmatique,
les rapports entre récit fictionnel et récit historique. Pour
ce faire, elle s’orientera vers la comparaison des mondes construits
par les récits fictionnels, historiques et contrefactuels, et
elle s’efforcera de présenter une typologie de l’histoire contrefactuelle
et sa contribution possible à l’histoire comme telle.
Meir
Sternberg
(Université
de Tel-Aviv)
Fiction,
History, and Modern Bias: A Review from Antiquity
The
line drawn between the two great subgenres of narrative, to which
this conference is devoted, generally suffers from a number of
biases in the modern conception of the terms at issue – hence
the forces behind the respective text types. Our idea of narrative
is all too often novel-centric; our idea of historiography, not
nearly historical enough; and our idea of fiction – as against
historiography – geared to the ontology of the narrated world,
rather than to the teleology of the narrating discourse. A review
of these key issues from a longer perspective, going back to antiquity,
may well offer a corrective. With this in view, Aristotle’s Poetics
and Biblical poetics will serve to bring out the flexibility required
in the approach to the fiction/history divide, complete with its
narratological implications (e.g., for the teller's range of knowledge).
Between them, they should point to the lesson that, in narrative
discourse as elsewhere, surface forms depend on the underlying
forces: typology on teleology.
Fiction, histoire et biais moderne : une relecture à partir
de l’antiquité
La
ligne tracée entre les deux grands sous-genres du récit auquel
est consacrée ce colloque souffre généralement d’un certain nombre
de biais de la conception moderne des termes en jeu – et donc
des forces qui meuvent les types de textes en question. Notre
conception du récit est trop souvent centrée sur le roman ;
notre idée de l’historiographie est loin d’être assez historique ;
et notre définition de fiction – en comparaison de l’historiographie
– indexée sur l’ontologie du monde narré plutôt que sur la téléologie
du discours narrant. Une relecture de ces enjeux-clés dans une
perspective historique plus longue, remontant jusqu’à l’antiquité,
peut fonctionner comme un correctif. Dans cette visée, la Poétique
d’Aristote et la poétique biblique serviront à faire ressortir
la flexibilité indispensable pour toute approche de la distinction
fiction/histoire, y compris ses implications narratologiques (par
exemple, en ce qui concerne l’étendue de la connaissance de celui
qui raconte). Les deux cas devraient tendre vers la même leçon,
à savoir que dans la discours narratif, comme ailleurs, les formes
de la surface dépendent des forces sous-jacentes : la typologie
de la téléologie.
Valery
Timofeev
(Université
de St. Petersburg)
The
Reader as Focalizer
In
a fictional narrative, the process of forming (constituting) the
narrative event is sustained by means of a bifocal lens, so to
speak. The effectiveness of this process of focalization depends
on a tacit cooperation between the author and the reader. For
the convention of reading a fictional text to take effect, the
reader must be willing and able to remain within the focalization
of the event, this being the only way it can exist.
The
focalization process is assumed to be different in nature and
circumstance when it comes to historical narrative. Modifying Genette’s concept of external focalization, I suggest that
here we find a doubling of the external focalization in which
both the author/narrator and the reader interpret the event rather
than constitute it. Therefore, the reading of a historical narrative
is guided by a radically different type of convention. A reading
would be ‘expedient’ even though the reader may not share the
author’s interpretative assumptions.
Seeing
the two types of narration as extremes that ‘do not meet’ is a
purely theoretical assumption. Actual ‘meetings’ or even mergers
of these extremes occur either due to the reader’s failure to
obey the corresponding convention or because of the author’s deliberate
or playful misuse of it.
Le lecteur comme focalisateur
Dans
un récit de fiction le processus de formation (constitution) de
l’événement narratif est soutenu par ce qu’on pourrait considérer
comme des verres à double foyer. L’efficacité de ce processus
de focalisation dépend d’une coopération tacite entre l’auteur
et le lecteur. Pour que la convention de lecture typique d’un
texte de fiction s’établisse, le lecteur doit être disposé à et
à même de rester à l’intérieur de la focalisation de l’événement,
ceci étant la seule manière lui permettant d’exister.
On
admet que la nature et les circonstances du processus de focalisation
sont différentes dans le cas du récit historique. Modifiant le
concept de focalisation externe proposé par Genette, je suggère
que nous sommes face ici à un doublement de la focalisation externe
dans lequel l’auteur/narrateur tout comme le lecteur interprètent
l’événement plutôt qu’ils ne le constituent. Pour cette raison,
la lecture d’un récit historique est guidée par un type de convention
qui est radicalement différent. Une lecture serait « expédient »
même si le lecteur ne partageait pas les présupposés interprétatifs
de l’auteur.
Concevoir
les deux types de narration comme des extrêmes qui ne « se
rencontrent pas » est une supposition purement théorique.
Des rencontres réelles ou même des fusions de ces extrêmes ont
lieu, soit à cause de l’incapacité du lecteur de se conformer
à la convention pertinente ou à cause de l’emploi détourné, conscient
ou ludique, de cette convention par l’auteur.
(EHESS
/ CRAL)
Brecht et la configuration inachevée de l’histoire :
La Bonne Âme du Setchouan
et La résistible ascension d’Arturo Ui
Les
pièces de Brecht se présentent souvent comme à la fois historiques
et paraboliques : elles affirment en même temps leur caractère
fictionnel et leur ancrage dans l’histoire. Ainsi, La Bonne
Âme du Setchouan et La Résistible Ascension d’Arturo Ui
sont souvent décrites comme représentant, à travers des référents
distincts, la fin de la République de Weimar. En montrant comment
la référentialité historique explicite est systématiquement détournée
dans les deux pièces, on tentera d’y lire avant tout une réflexion
historique en un sens plus large, sur le passage d’un monde organique
(« bavarois ») à un monde moderne (« weimarien »),
thème central de l’œuvre de Brecht. Cependant, ce mouvement même
de l’histoire est sans cesse interrogé par Brecht, qui met l’accent
sur les rémanences et les balbutiements, dans une veine proche
de la vision fragmentée de W. Benjamin. Ainsi, le dénouement reste
ouvert, empêchant le spectateur de « lire » le sens
de l’histoire, et historicisant par là la pièce elle-même, comme
acte pragmatique auquel le spectateur doit se confronter.
Brecht and the incomplete configuration of history:
The Good
Person of Szechwan and The
Resistible Rise of Arturo Ui
Brecht’s
plays often appear as both historical and parabolic: they display
both their fictional nature and their underpinnings in history.
The Good Person of Szechwan and The Resistible Rise
of Arturo Ui are thus often described as parables that use
two distinct historical frames of reference to symbolically depict
the end of the Weimar Republic. By showing how any explicit form
of historical referentiality is in fact deconstructed, the two
plays will be analyzed as reflections on history in a larger sense,
i.e. on the transition from an archaic (“Bavarian”) to a modern
(“Weimarian”) world, arguably a central theme in Brecht’s works.
Nevertheless, this linear view of history is repeatedly questioned
by Brecht himself who underlines its discontinuities and recurring
elements in a vein comparable with the fragmented vision developed
by W. Benjamin. Therefore, the outcome of the play remains open,
preventing the spectator from discerning the “meaning” of history,
and ultimately historicizing the play itself, which becomes a
pragmatic act confronting the spectator.
(CRAL)
Quand
la fiction écrit l’histoire
Lorsque
une civilisation ne possède pas d’écriture, lorsqu’il n’y a qu’une
mémoire orale, il n’y a pas non plus d’Histoire. Hegel assimile
la naissance de l’histoire à la naissance d’une volonté de « durée
dans le souvenir ». L’écriture fixe ainsi le passé et le
conserve. Quand c’est la fiction qui écrit l’histoire, elle fait
voir en-dessous de l’Histoire tout un mosaïque d’histoires. Dans
le roman, l’histoire n’apparaît pas comme quelque chose d’achevé
mais comme un espace ouvert qui entraîne l’homme vers son devenir,
vers de nouvelles possibilités de l’être dont la possibilité même
d’exister.
À
travers une analyse de Texaco, roman de l’écrivain antillais
Patrick Chamoiseau, on étudiera l’entrelacement complexe entre
mémoire orale et histoire écrite, histoire officielle et contre-fiction,
invention fictionnelle et invention historique. On tentera de
montrer que lorsque l’histoire nie ceux dont elle parle,
les fables identitaires, produits discursifs hybrides issues
de la mémoire orale, entremêlements de rapports factuels
et d’imaginations transfiguratives, constituent le socle d’une
identité historique qui n’est pas seulement une réappropriation
du passé mais sa reconfiguration comme attestation d’une promesse
d’avenir.
When
Fiction Writes History
When
a civilization does not have writing, when it has only an oral
memory, there is also no History. Hegel equates the birth of history
with the birth of a will for “duration in memory.” Thus, writing
fixes and preserves the past. When fiction writes history, it
reveals beneath History a whole mosaic of stories. In the novel,
history does not appear as something which is complete, but as
an open space that draws man towards his future, towards new possibilities
of being including the very possibility of existing.
Based on an analysis of Texaco, a novel by the West Indian writer
Patrick Chamoiseau, this paper will study the complex intertwining
of oral memory and written history, official history and counter-fiction,
fictional invention and historical invention. It will seek to
show that when history denies those about whom it speaks, then
fables of identity, hybrid discursive products issued forth from
oral memory, intertwinings of factual reports and transfigurative
imaginings constitute the basis for a historical identity which
is not only a reappropriation of the past, but also a reconfiguration
of that past testifying to a promise for the future.