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Un roman de formation narrative*
par Alexandre Prstojevic
INALCO et CRAL (CNRS - EHESS)
Le sujet de cet article est un phénomène narratif observé initialement dans les
œuvres de deux romanciers européens contemporains, Claude Simon
et Danilo Kis. Je lui attribuerai, faute de mieux, le nom de
formation narrative. Mon propos sera, donc, de réfléchir sur
ses propriétés distinctives afin d’envisager la possibilité de
son extension théorique et pratique sur les œuvres d’autres écrivains.
En effet, tout en se situant dans la zone déjà connue et solidement
balisée du roman occidental, la formation narrative ou plutôt
: le roman de formation narrative, en actualise(rait) les virtualités
en réinvestissant le rapport entre écrivain, narrateur-auteur
et personnage romanesque. De ce fait, il se présenterait comme
une illustration, voire un début de réponse inattendue à la question
très actuelle des vertus cognitives de la fiction.
Comme je viens de le dire, la discussion portera sur un corpus restreint mais
représentatif de sept romans de Claude Simon et Danilo Kis écrits
entre 1960 et 1989: La Route des Flandres (1960), Histoire (1967), Les Géorgiques (1981) et L'Acacia (1989) du premier, la trilogie Le Cirque de famille (Chagrins précoces (1969), Jardin, cendre (1965), Sablier (1972)) du second. Bien que les deux écrivains n’aient jamais élaboré un projet de cycle romanesque
traditionnel qu’ils auraient ensuite scrupuleusement respecté,
personne aujourd’hui ne songe à nier que les romans cités forment de facto des cycles qu’on pourrait, en référence à leurs sujets, appeler « cycles de
guerre » ou « cycles de famille ». La question par laquelle je commencerai ma démonstration
touche à la façon dont ces romans, de formes et compositions
fort différentes, se sont intégrés au fil des ans dans une construction
qui les subsume et leur donne une signification nouvelle au point
de changer radicalement leur réception.
L’accouchement du cycle
Lorsqu’il publie le roman Jardin, cendre en 1965, Danilo Kis ne songe pas à écrire une trilogie. Ce roman, qui retrace
la vie d’un petit juif de l’Europe centrale sous l’occupation
allemande, est le résultat logique de ses intérêts littéraires
et spirituels déjà annoncé en 1962 par la publication de Psaume 44, longue nouvelle sur les camps de concentration nazis. C’est dire qu'en 1965
Kis n’a pas une vision globale de son travail, une vision
qui d’ailleurs serait en désaccord avec ses postions poétiques
nettement plus proches de Borges ou de Bruno Schulz que de
Balzac ou Roger Martin du Gard. C’est à la publication de Chagrins précoces en 1969 qu’il devient clair que les deux livres constituent un ensemble fort
car, en dépit d’un ton différent de la narration, ils prennent
pour matière les mêmes événements historiques, possèdent les
mêmes personnages et le même narrateur. Néanmoins, le livre
de 1969 est un recueil de nouvelles. Par conséquent, il n’est
pas reçu par le public comme faisant partie d’un cycle, mais
bien comme le retour sur un même sujet devenu la marque de
l’écrivain. C’est en 1972, avec la publication de Sablier que l’auteur définit lui-même « officiellement » dans ses entretiens ses trois
livres comme trois tomes d’un même « cycle de famille » :
« [...] ces trois livres – Chagrins précoces ; Jardin, cendre ; Sablier –, dans cet ordre, se complètent en effet peut-être et pourraient, dans cet
arrangement, constituer un sorte de Bildungsroman, car ils reflètent l’évolution de deux personnes, Andreas Sam d’une part et
D.K. de l’autre ».
Il faut remarquer le renversement de taille que Kis opère dans sa déclaration
et qui passe aujourd’hui inaperçu auprès du public, notamment
étranger, en raison du nombre grandissant d’éditions en volume
des trois œuvres : le livre de 1969 est cité avant celui de 1965.
Afin de constituer son cycle de famille, l’auteur reprend, après
coup, les livres déjà publiés, les arrange en fonction de leurs
caractéristiques formelles et thématiques, les fait précéder
par un court Avant-propos, leur donne pour titre générique Le Cirque de famille, et les publie en volume pour la première fois chez Gallimard en 1989, à savoir
dix-sept ans après la publication en langue originale du dernier
tome. On peut dire, en s’appuyant sur les déclarations et les
documents laissés par l'auteur que Danilo Kis a passé plus de
sept ans sur Le Cirque de famille sans être conscient qu'il écrivait un cycle romanesque. Il était guidé par le
besoin d’exprimer le sentiment de perte et de désespoir devant
l’Histoire qu’il avait ressenti pour la première fois à l’âge
de sept ans au moment où son père fut déporté à Auschwitz. Les
années d’écriture ont été marquées par la constante recherche
d’une forme apte à véhiculer sa pensée sur l’Histoire, pensée
qui, en 1965, a toujours la teneur d’un pressentiment, avant
de devenir, vers les années soixante-dix, une vision consistante
et claire de l’univers humain. Les tâtonnements de l’écrivain
reflétés dans son œuvre par l’évolution du récit au niveau formel
(la vision du roman) et au niveau fabulatif (la vision du monde)
trouvent leur écho dans les hésitations et les métamorphoses
du personnage du narrateur-auteur.
Une évolution comparable peut être relevée dans l’œuvre de Claude Simon. Pour
saisir ses grandes articulations, je reprendrai la périodisation
proposée par Bernard Andrès dans Profils du personnage chez Claude Simon : Les œuvres « de jeunesse » (1945-1954) : Le Tricheur (1945), La Corde raide (1947), Gulliver (1952), Le Sacre du printemps (1954) ; La transition vers l’écriture (1957-1962) : Le Vent (1957), L’Herbe (1958), La Route des Flandres (1960), Le Palace (1962) ; La période néo-romanesque (1966-1975) : Femmes (1966), Histoire (1967), La Bataille de Pharsale (1969), Orion aveugle (1970), Les Corps conducteurs (1971), Triptyque (1973), Leçon de choses (1975) ; La production contemporaine (1981- ?) : Les Géorgiques (1981), La Chevelure de Bérénice (1984), Discours de Stockholm (1986), L’Invitation (1987), Album d’un amateur (1988), L’Acacia (1989), Photographies (1992).
La périodisation de Bernard Andrès tient compte de l’évolution à la fois formelle
et thématique de l’écriture simonienne. La période de jeunesse
est assez clairement profilée : les quatre romans qui la constituent
sont marqués par une approche romanesque traditionnelle dont
Simon lui-même a rendu compte à maintes reprises en la décrivant
comme une déception ou comme une période où il s’était prouvé
à lui-même qu'il était incapable d’écrire à « l’ancienne ». Il
en va de même pour la « période de transition » marquée par une
intense recherche technique aboutissant, dans les années soixante-dix,
à un véritable éclatement du récit par l’intensification des
procédés déjà expérimentés dans Le Vent et Le Palace. Entre les années soixante-dix et quatre-vingt, en revanche, le roman de Claude
Simon connaît une évolution formelle moins importante : Les Géorgiques, en dépit d’une composition très travaillée, amorce un retour à l’organisation
globale plus équilibrée, lisible d’emblée dans la disposition
des grandes parties ou sections constituant le roman. Avec La Route des Flandres déjà, Simon a expérimenté le système des schémas en couleurs et des dessins
afin de visualiser au cours du travail la composition de l’ensemble.
Ce retour au « calme harmonique » est accompagné par la reprise
et l’enrichissement des sujets déjà abordés dans La Route des Flandres et Le Palace. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux critiques voient dans L’Acacia, par exemple, un roman-somme, une œuvre à la fois novatrice et désireuse d’affronter
de nouveau l’énigme de la guerre laissée irrésolue dans les années
soixante. Il y a pourtant une oeuvre qui met à l'épreuve, plus
que l'Acacia, la périodisation de Bernard Andrès et nous permet
de comprendre la façon dont s'est construit le cycle de Claude
Simon : Le Jardin des Plantes.
Le Jardin des Plantes se présente sous forme d'essai romanesque. L’auteur y revient sur le problème
de la forme qu’il thématise à travers les citations, fort nombreuses,
des écrivains français ou étrangers (Stendhal, Proust, Dostoïevski).
Il y aborde également la question de la guerre à travers l’interrogation
sur la possibilité de dire ou plutôt de verbaliser, après coup,
la peur, l’épuisement physique et la perte de repères éprouvés
par le soldat pendant le combat. Roman-essai sur le roman,
roman-essai sur le métier d’écrivain, Le Jardin des Plantes, met en question la structure romanesque traditionnelle en ce qu’il l’abandonne
au profit d’une réflexion intime sur le dire littéraire. En
même temps, Le Jardin des Plantes focalise l’attention de son lecteur sur le sujet de La Route des Flandres. D’ailleurs, le roman de 1998 se termine par le synopsis rédigé par le narrateur
(Claude Simon ?) en vue de la réalisation cinématographique
de La Route des Flandres, synopsis dont la dernière phrase, la phrase qui clôt le roman, donne sa véritable
mesure au Jardin des Plantes : « Pour en atténuer l’éclat qui les faisait repérer par l’ennemi, les deux
cavaliers ont enduit [les coquilles de leurs sabres] de boue,
mais ce camouflage grossier pourrait, au cinéma, sembler l’œuvre
maladroite d'un accessoiriste afin de faire plus « vrai ».
Il vaudra donc mieux s’en abstenir.» (JP, 378)
Comment faire plus « vrai », comment dire le vécu, surtout : comment transmettre
une expérience humaine – telle paraît la question centrale du Jardin des Plantes. En même temps, cette interrogation angoissée bouscule notre perception de l’écriture
de Claude Simon et invalide partiellement la périodisation proposée
par Andrès : c’est La Route des Flandres qui apparaît comme le véritable soubassement de son œuvre et, avec elle, les
romans qui s’y rattachent thématiquement (même s’ils ne sont
pas explicitement nommés dans le texte): Histoire, Les Géorgiques et L’Acacia. Une sorte d’épine dorsale semble désormais donner forme à trente ans d’écriture,
une épine dorsale qui traverse (à l’exception de la première)
toutes les périodes relevées par la critique : la période de
« transition » aussi bien que celles de l’écriture « néo-romanesque » ou de la
production « contemporaine ».
C’est cet ensemble de romans appartenant à des périodes différentes, mais qui
d’un point de vue formel aussi bien que thématique composent
un véritable cycle romanesque, cycle du « Cavalier » ou cycle
de « guerre », qui m’intéresse ici. Si, comme Dominique Viart
le précise à propos du roman de 1960, il y a chez Simon au niveau
thématique une volonté de « sortir de l'histoire », au niveau
formel il existe une pareille volonté de « sortir du roman ». Le Jardin des Plantes est cette « sortie du roman » qui éclaire rétrospectivement la création de l’auteur
français et permet de la lire autrement en y voyant, non pas
des compartiments rigoureusement construits, mais bien une évolution
souple et constante vers une expression littéraire autre, vers
une expression que Danilo Kis atteint à la fin de sa vie dans
les deux recueils de nouvelles – Un tombeau pour Boris Davidovitch (1976) et L’Encyclopédie des morts (1983) – désignés parfois comme « fiction documentaire ». C’est le roman qui met en relief les hésitations, les doutes et les questionnements
qui ont animé l’écriture de Claude Simon et qui trouvent leur
« décalque » fictionnel dans les questionnements angoissés du
personnage du narrateur-auteur.
En ce sens, il est possible de parler, à propos de ces deux œuvres, d’une mise
en abyme non pas au niveau d'un paragraphe, d’un chapitre ou
d’une partie, mais bien au niveau du corpus pris dans son ensemble.
Cette mise en abyme serait le produit de la conjonction de deux
situations similaires : d’un côté, celle de l’écrivain dans le
monde réel qui hésite, expérimente, retravaille son texte afin
de trouver la forme la plus appropriée pour exprimer sa pensée,
et ce faisant écrit, sans en avoir conçu préalablement un plan
– sans peut-être même avoir l’exacte idée de ce qu’il fait au
moment où il le fait – , un cycle romanesque, et, de l'autre
côté, celle du narrateur-auteur dans la fiction qui tâtonne,
se perd et revient dans son texte sur les mêmes événements pour
les raconter chaque fois d’une autre façon en espérant trouver
– à travers cette recherche de la parole parfaite – l’explication
de la tragédie qu’il a vécue.
En ce sens, cette mise en abyme est un mode, mais aussi un modèle, de l’écriture,
car elle éclaire la position phénoménologique de l’instance créatrice
qui apparaît dans toute la pluralité de ses formes : à la fois
comme narrateur-auteur du cycle, comme auteur qui émane du texte
(« l’auteur modèle ») et comme trace cachée entre les lignes
de l’écrivain réel. Le constat d'ailleurs vaut autant pour l'écrivain
(comment celui-ci revient avec constance aux mêmes sujets et,
une fois les livres publiés, leur accorde éventuellement la valeur
de « cycle ») que pour le lecteur (comment un lecteur lit et
conçoit les romans de Claude Simon et de Danilo Kis en les regroupant
spontanément en « cycle »).
L’intrigue de la forme
La vision du cycle romanesque de Kis s’oppose à la conception qu’en donnait
le XIXe siècle. L’accent n’est pas mis sur la continuité fabulative d’une histoire mais
sur le développement de la recherche formelle et spirituelle
qui sous-tend l’énonciation de cette histoire. L'insatisfaction
du narrateur quant aux résultats de cette recherche mène à une
nouvelle narration, à un nouveau roman. L’enchaînement de ces
romans (narrations), donc, est un enchaînement qualitatif, et
non pas fabulatif. C’est le désir de la perfection, l’envie de
« tout dire » mais aussi de tout comprendre qui fait « bourgeonner
» le texte, qui oblige le narrateur à revenir sur ce qui a déjà
été dit.
J’ai déjà souligné que Danilo Kis a publié ces trois œuvres séparément dans
les années soixante et soixante-dix avant de les rééditer en
un volume en 1989 et que c’est à la publication de Sablier seulement que la question du cycle romanesque s’est posée. C’est dire que l’histoire
de la rédaction du Cirque de famille est en réalité l’histoire d’un apprentissage littéraire. Cet apprentissage de
l’écrivain dans le monde réel est secondé en quelque sorte par
la maturation du narrateur dans la fiction. Danilo Kis l’énonce
explicitement dans la dernière phrase de son avant-propos : «
[...] si le narrateur peut être identifié à l’auteur, ces trois
livres, dans cet ordre, sont aussi d’une certaine façon un roman
de formation littéraire ». Le parallélisme proposé par Kis nous
incite donc à voir dans l’enchaînement des trois tomes une évolution
qui fait écho à celle observée chez l’écrivain dans le monde
réel. Par conséquent, la lecture du Cirque de famille ne peut pas négliger l’effet d’évolution formelle produit par le changement
d’approche narrative réalisé à chaque nouveau tome. Le travail
du narrateur est une mise en abyme du travail de l’écrivain.
Les tâtonnements de Kis au cours de la rédaction de ses livres
se reflètent dans les hésitations du narrateur dans la fiction.
Le Cirque de famille est marqué par la fragmentation (il serait même possible d’imaginer la genèse
du cycle à partir d’un ensemble de textes très courts), par
la combinaison et par le renvoi (chaque élément entre en relation
étroite avec les autres éléments d'un même tome ou du cycle
entier). Dans chaque tome, la logique d’unification c’est-à-dire
la mise en relations d’éléments parfois disparates, change.
Ainsi, la structure du Cirque de famille peut être observée comme une structure dynamique qui est, quand à elle, le résultat
d’une recherche de l’équilibre esthétique. A un ensemble de
nouvelles dont les relations mutuelles ne sont pas toujours
évidentes succède un roman composé à partir de textes courts
qui se succèdent selon un principe fabulatif assez simple (le
narrateur respecte la chronologie en essayant de raconter l’histoire
de son personnage principal du début jusqu’à la fin). La trilogie
se clôt par un roman complexe : soixante-six des 67 « fragments » textuels sont regroupés en quatre grandes sections (« chapitres ») qui respectent
une logique très précise. Le dernier, la lettre que le personnage
principal, Edouard Sam, envoie à sa soeur Olga quelques jours
avant sa déportation dans le camp d’Auschwitz, sert de modèle
au roman. Il est le canevas sur lequel l’écrivain va disposer
ses fragments de telle façon que la structure ainsi obtenue
soit le développement, ou l’approfondissement symétrique, du
plan (canevas) initial.
D’un tome à l’autre Kis change à la fois la forme et le sujet de son récit.
Dans Chagrins précoces le narrateur expose ses souvenirs d’enfance, dans Jardin, cendre il dépeint la vie de sa famille pendant la Deuxième Guerre mondiale tandis que,
dans Sablier, il se consacre à la reconstitution minutieuse des derniers jours de son père
Edouard Sam. C’est ainsi que l’évolution de la forme est accompagnée,
dans Le Cirque de famille, par une très nette évolution du sujet. En fin de compte, c’est la figure du
père qui s’impose comme la véritable clé interprétative de l’œuvre.
Elle est le point d’aboutissement de l’écriture de Danilo Kis,
mais aussi, comme l’auteur l’indique lui-même, le point de rencontre
de deux personnages principaux, la rencontre du père disparu
avec le fils qui honore sa mémoire. Pour cette raison, Le Cirque de famille est une œuvre en devenir, une œuvre qui évolue d'un degré bas vers un degré
très élevé d'organisation formelle, un récit qui ne cesse d’« ajuster » son sujet.
Cette évolution en trois étapes, qui reflète la maturation du narrateur, peut
être observée également dans le cycle de Claude Simon. Son premier
volet (La Route des Flandres) est un tableau subjectif de la Deuxième Guerre mondiale. La mémoire du narrateur
y joue un rôle primordial. Dans son désir de tout dire, celui-ci
néglige souvent les règles élémentaires de ponctuation. Le lecteur
a l’impression d’un écoulement verbal sans contrôle, proche du
monologue intérieur, d’un récit basé sur l’association et le
renvoi, qui déroge aux règles traditionnelles de structuration
romanesque que sont la chronologie des événements et l’unité
de la fable. Un équilibre du récit, difficile à saisir d’emblée,
existe pourtant. Le motif central du roman est celui de « la
route assassine », à savoir l’instant où le personnage principal
(Georges), après la défaite de l’armée française et la disparition
de son régiment de cavalerie (presque tous ses camarades sont
tués), se retrouve sur une route déserte. C’est sur cette route
que Georges verra mourir son capitaine abattu par un parachutiste
allemand embusqué. La mort du capitaine, la route, les cadavres des soldats et les restes calcinés des véhicules composent, dans la mémoire
du narrateur, une image unique, stable, à partir de laquelle
il va, suivant un principe de dérivation, d’association, de «
bourgeonnement » narratif, générer le roman entier.
Tous les spécialistes de Simon s’accordent pour dire que c’est le motif de «
la route assassine » qui assure au roman de 1960 sa stabilité
et que le récit gravite en permanence autour de cette image initiale,
emblématique de l’œuvre simonienne, image qui, d’ailleurs, réapparaîtra
dans les trois romans suivants du cycle, leur assurant ainsi
une forte auto-textualité. Histoire et Les Géorgiques sont structurés de deux manières différentes. Histoire est composé à partir de deux récits superposés. Dans le récit premier, est décrite
une journée de la vie du narrateur. La chronologie y est respectée
avec minutie. Le récit second, en revanche, est constitué des
souvenirs du narrateur liés à son enfance ou à son père prématurément
disparu. Dans ce récit, ni l’unité de lieu ni l’unité de temps
ne sont respectées. Ainsi, le récit premier est une sorte de
base ordonnée pour un récit second désordonné, car composé d’un
grand nombre de souvenirs dont les liens mutuels ne sont pas
toujours directs. Les Géorgiques, est caractérisé par une organisation nettement plus complexe : le narrateur
y retrace la vie de trois hommes : le général Jean-Pierre L.S.M. (la Révolution française), un journaliste anglais
(la guerre d’Espagne) et le personnage principal de La Route des Flandres (la Deuxième Guerre mondiale). L’art de Claude Simon consiste à harmoniser ces
trois destins romanesques, à créer de nombreux liens au niveau
thématique (la similitude des expériences guerrières ou la différence
des enseignements que les personnages en tirent) et formel (principalement
par la mise en page, la typographie et le collage). A la différence
d’Histoire, dans Les Géorgiques il n’y a plus de structure portante apparente. C’est l’équilibre fragile entre
les trois lignes d’intrigue qui assure la cohésion de l’ensemble.
Ici, le travail continu de la mémoire, qui caractérisait La Route des Flandres, cède la place à un art de la combinaison et de la recomposition d’un ensemble
d’instants ou de morceaux de récit parfois disparates.
L’Acacia est publié en 1989, à savoir huit ans après Les Géorgiques et vingt-neuf ans après La Route des Flandres. Pour Simon pourtant, l’énigme initiale n’a rien perdu de son attrait : le récit
revient avec plus de précision, et en suivant avec plus d’exactitude
la chronologie des événements, sur la vie du père prématurément
disparu. Le roman est construit à partir de deux lignes d’intrigues
clairement définies : les chapitres impairs retracent la vie
du père tandis que les chapitres pairs sont consacrés à la
vie de son fils Georges. Ainsi, se trouve dénudé, dans le dernier
volet du cycle simonien, le lien cardinal qui a assuré trente
ans durant l’unité d’une recherche intense et continue. En
même temps, cette mise sur le devant de la scène du rapport
père-fils a plus d’un point commun avec la démarche qu’adopte
Danilo Kis dans le dernier tome du Cirque de famille.
A la différence des cycles romanesques traditionnels où le premier tome contient
le début, le deuxième la suite et le troisième la fin d’une
même histoire, les œuvres de Simon et Kis sont thématiquement
marquées par un constant retour sur un même sujet qui, de
ce fait, en constitue « l’élément statique ». D’un tome à l’autre un ensemble de souvenirs est raconté, repensé, restructuré
afin de créer l’impression d’un mouvement circulaire. En même
temps, c’est la forme romanesque avec ses incessantes évolutions
qui s’affirme comme la « partie dynamique » de l’œuvre. La question que le lecteur de Simon et Kis se pose, n’est plus
« Quelle nouvelle histoire m’attend au prochain tome », mais « De quelle (nouvelle) façon sera racontée l’histoire que je connais déjà ». Autant dire que la tension narrative qui assure la fermeté du cycle migre
du domaine de la fable, à celui de la forme pour modifier
fondamentalement le rapport entre l’histoire racontée, la façon dont elle est racontée et la vision
du monde véhiculée par l’œuvre. Il ne suffit plus de raconter
une histoire : il faut la raconter d’une certaine façon. Et c’est de la façon dont elle est racontée que dépendra aussi sa signification.
A l’allégresse d’une histoire chronologiquement bien construite
qui véhicule sa propre réponse exotérique, se substitue un
considérable effort mental du Je qui rédige le corpus.
Nous pouvons reconnaître cet effort dans la façon dont les deux cycles sont élaborés.
Du premier tome, un recueil de nouvelles sans structure globale
particulière, jusqu’au dernier tome, dont l’organisation formelle
est élaborée avec minutie, dans Le Cirque de famille la complexification structurale va grandissant. Dans le cycle de Claude Simon,
en revanche, cette évolution s’accomplit en deux temps. Le principe
« mémoriel » de structuration de La Route des Flandres est abandonné dans Histoire et Les Géorgiques au profit d’autres principes, encore plus complexes, qui sont repensés ensuite
dans L’Acacia afin que le récit présente un profil net. A la différence des cycles traditionnels,
à chaque volet des deux triptyques le lecteur se trouve face
à un nouveau fait littéraire : ce n’est plus un nouvel épisode
d’une même histoire qui attend le lecteur, mais bien une nouvelle
structure, un contenu événementiel renouvelé, un rapport au contexte
historique plus complexe et un narrateur plus mûr. Le lecteur
doit refaire son « initiation » littéraire : aux éléments qu’il
possède déjà il ajoute des informations nouvelles, se familiarise
avec la structure et adapte sa façon de lire à la forme qui lui
est proposée.
C’est ainsi que l’évolution formelle provoque l’évolution de l’engagement du
lecteur : plus l’œuvre est complexe, plus elle demande d’effort
au lecteur. En même temps, elle découvre un autre et très important
mouvement accompli dans la profondeur du texte : celui qui concerne
le sujet des deux cycles car il recentre le discours romanesque,
après la remémoration initiale de l’expérience intime de la guerre
dans Chagrins précoces et La Route des Flandres, sur la recherche du père, dans Sablier et L’Acacia. Dans ce sens, il est possible de parler d’une double maturation : du roman
(de l’art du roman) et du narrateur. Le refus initial de la narration
chronologique résulte non seulement d’une structure plus complexe
du récit, mais plus encore d’une désolidarisation du personnage
du narrateur du modèle littéraire dominant. Comme l’ensemble romanesque n’est pas fondé sur la succession traditionnelle
des événements ou des thèmes qui présuppose la linéarité de la
représentation, mais sur l’unité de la recherche, l’intrigue
loin de se présenter comme un alignement chronologique des événements,
devient une succession d’interprétations (représentations) d’un
nombre défini de ces mêmes événements.
Qui crée le roman?
La variation des modalités de cette succession donne son caractère à l’œuvre
qui s’affirme dès lors comme le produit d’une conscience qui
hésite. Plus qui est, d’un point de vue formel, cette conscience
n’est pas unique car notre corpus connaît la narration à la première
aussi bien qu’à la troisième personne. C’est dire que les mêmes
événements sont représentés tantôt à travers la vision du protagoniste,
tantôt à travers le discours d’un observateur, et que celles-ci
ne coïncident pas obligatoirement. L’unité romanesque est mise
à l’épreuve du sens.
Est-il possible que Georges de La Route des Flandres soit le narrateur d’Histoire ou de L’Acacia ? N’existe-t-il pas une franche opposition entre la narration au ton très intime
des deux premiers tomes du Cirque de famille et la froideur policière de Sablier ? Si Georges, de La Route des Flandres, peut être identifié au narrateur d’Histoire, comment comprendre alors cette brusque apparition de la première personne dans
la dixième partie de celle-ci qui, indique, de manière incontestable,
que le narrateur est un personnage secondaire (l’oncle Charles)
? Et si le narrateur du dernier tome du Cirque de famille n’est pas Andréas Sam, comment ce nouveau scripteur est-il entré en possession
des carnets et des lettres d’Edouard Sam dont il relate l’histoire
?
Le personnage du narrateur est la clé de voûte des deux cycles car il est à la
fois à l’origine du roman et son acteur principal. Par conséquent,
le roman n’est plus une simple représentation du réel mais bien
la restitution du « réel d'une expérience » : en formulant verbalement
son expérience de la guerre, le narrateur en acquiert une autre
: celle du processus même d’énonciation littéraire qui lui permet
de (re)constituer sa propre identité.
Le narrateur n’est pas un simple médium à travers lequel l’auteur énonce son
récit et exprime ses opinions. Il a un rôle des plus actifs :
il harmonise le roman en le construisant à sa mesure. Ainsi,
dès le début de la trilogie familiale, la production du texte
et l’établissement de l’espace romanesque sont mis sur le devant
de la scène, présentés, commentés, discutés par l’omniprésent
Andréas Sam qui ne cesse d’apostropher le lecteur tout au long
des deux premiers tomes. Dans la neuvième nouvelle du premier
tome, il passe de la narration à la troisième personne : « C’était
à l’époque où son père ne buvait pas encore [...] et où lui,
Andréas Sam, ne travaillait pas encore chez les paysans » (CP,
43) à la confidence : « Restons à la troisième personne. Après tant d’années, Andréas Sam, ce n’est
peut-être pas moi » (CP, 44). Lorsque, à un autre moment il décrit
la beauté des paysages dans lesquels se déroule l’action de la
trilogie familiale, il précise: « A cette époque, je n’imaginais
pas du tout que j’écrirais un jour des histoires, mais j’eus
cette pensée : ‘Mon Dieu, comme je suis impuissant devant ces
fleurs!’ » (CP, 49). A une autre occasion, après avoir décrit la triste situation de la
famille pendant la guerre, il lance, d’un présent de l’écriture
jamais véritablement défini : « Soit dit en toute impartialité,
en se plaçant dans la perspective actuelle, la faim eut un effet
bienfaisant sur nous tous, du moins au début » (J,C, 130).
Ce premier type d’intervention, caractérisé par un ton intime qui tend à impliquer
le lecteur dans l’histoire et à créer, en dépit d’un style très
soigné, une atmosphère de dialogue proche du récit oral, est
complété par des réflexions sur la structure de l’œuvre même.
De ce point de vue, deux passages cruciaux marquent Le Cirque de famille. Ils se trouvent au milieu et à la fin du volet central et soulignent à la fois
le changement du sujet, les efforts de l’artiste et le doute
quant aux conséquences de cette rectification thématique. Enfin,
leur pertinence est sans faille, car il s’agit de véritables
énoncés poétiques réflexifs dans le sens où il définissent avec
grande précision les propriétés formelles et thématiques de l’œuvre
à laquelle ils se rapportent.
Ainsi, lorsqu’il explique que : « [...] de façon tout à fait inattendue et imprévue,
cette histoire, ce conte devient de plus en plus l’histoire de
mon père, l’histoire du génial Edouard Sam », et que « Cela rejette
à l’arrière-plan les petites histoires personnelles, celles de
ma mère, de ma sœur et moi-même, les histoires de saisons et
des paysages » (J,C, 182), le narrateur du Cirque de famille constate ce que l’ensemble de la critique Kisienne répétera quelques années
plus tard : après s’être consacré à la description d’une enfance
campagnarde dans le premier tome, il opère un changement thématique
dont le point culminant se situe exactement au milieu du deuxième
tome. Il en va de même pour le commentaire se trouvant dans l’avant-dernière partie
de Chagrins précoces :
A fouiller ainsi parmi les vieilles cartes postales, comme je le fais aujourd'hui
– comprenez-moi bien – je me rends compte que tout s’est soudain emmêlé, embrouillé.
Dès l’instant où la figure géniale de mon père a disparu de
ce récit, de ce roman, tout s’est éparpillé, tout s’est disloqué.
Sa puissante présence, son autorité et même son nom, ses fameux
réquisitoires suffisaient à maintenir dans un cadre solide
la trame du récit [...] (J,C, 226).
La question de la transparence narrative est lourde de sens. Posée à la fin du
deuxième tome, elle annonce la réponse que l’auteur donne dans
le troisième. En effet, si Sablier est un retour sur la vie du personnage disparu, il est plus encore le produit
de la reconsidération de la structure romanesque et des limites
de la narration à la première personne. Dans le dernier tome
de la trilogie familiale, le narrateur à la première personne
quitte la scène afin que le personnage principal puisse l’occuper
une dernière fois. En même temps, la réflexion citée laisse soupçonner
un nouveau type d’implication d’Andréas dans la production du
texte, car le rôle de narrateur traditionnel qu’il joue dans Chagrins précoces et dans Jardin, cendre, ne l’empêche pas d’organiser la structure de Sablier – dont il est formellement absent – , et de confirmer ainsi son statut d’auteur
du cycle.
La situation ne manque pas de similitudes avec celle du narrateur simonien. Si La Route des Flandres, Histoire, Les Géorgiques et L’Acacia ne bénéficient pas, d’un point de vue formel, d’une voix narrative unique, leur
auteur reste assurément le brigadier Georges qui change d’un
roman à l’autre de statut diégétique. A la différence du Cirque de famille où les interventions du narrateur sont directes et très fréquentes, on a affaire,
dans le corpus simonien, à plusieurs moments clés permettant
la construction d’un cadre précis qui est ensuite délicatement
rappelé au lecteur par des passages fort associatifs ou par
des mises en abyme.
D’abord, la troisième (et dernière) partie de La Route des Flandres : tout en faisant partie intégrante de la diégèse, elle apporte des informations
cruciales sur le héros et le définit comme cette conscience
centrale qui organise le roman. Histoire, quant à elle, met en relief, dès la première ligne, l’acte d'écrire : « L’une
d’elles [branches de l’acacia] touchait presque la maison et
l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la
fenêtre ouverte je pouvais la voir » (H, 9). Enfin, dans L’Acacia, le personnage principal rescapé d’un camp de prisonniers en Allemagne, décide,
après une période de repos, d’organiser son souvenir : « Peu à peu il changeait. Il recommença à lire les journaux, regardant les cartes
qu’ils publiaient, les noms des villes, des côtes ou des déserts
où continuaient à se livrer des batailles. Un soir il s’assit
à sa table devant une feuille de papier blanc. C’était le printemps
maintenant. La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit
tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans
le jardin touchait presque le mur [...] » (A, 379-380). Importante à plus d’un titre, cette clôture du roman de 1989
permet à la fois de relier L’Acacia à Histoire, car la continuité de l’écriture ne fait plus de doute, et de définir le héros
principal, le brigadier Georges, comme narrateur du corpus
entier.
Ce premier plan de références et d’associations est renforcé par un deuxième
constitué d’une multitude de réflexions courtes dispersées dans
les quatre romans mettant en relief l’hésitation du narrateur.
Ainsi, lorsqu’il décrit, dans Histoire, les longues absences de l’oncle Charles, le narrateur essaie d’imaginer la
vie parisienne de ce père par procuration, en se rendant compte
de son échec littéraire, et recommence la narration à partir
de la question angoissée comme adressée à lui-même : « Mais exactement,
exactement ? » (H, 87) qui produit, un paragraphe plus loin,
une nouvelle rectification, portant cette fois-ci sur la représentation
des événements constituant le récit premier : « Pensant : ne
pas se dissoudre, s’en aller en morceaux Où, comment ? Récapitulation
: sièges tubes d’acier nickelé, moleskine, paroi de marbre (...)
» (H, 89) Est-il besoin de rappeler que le roman est mis sous
le signe des vers de Rilke : « Cela nous submerge. Nous l’organisons.
Cela/tombe en morceaux./Nous l’organisons de nouveau et tombons
/ nous-mêmes en morceaux » ?
L’angoisse de la forme sous-tend fondamentalement le récit. Les questions que
le narrateur de Simon se pose régulièrement au présent de l’indicatif
produisent à la fois un effet de présence énonciative et de doute
en la complétude de l’univers romanesque. Ainsi, dans la première
partie des Géorgiques, l’image de l’auteur est tissée dans le texte composite pour être dissoute,
retravaillée, mise dans un rapport étroit avec les personnages
secondaires. Au début du roman de 1981, les trois personnages
désignés par un « il » trompeur vivent et écrivent des événements
semblables au point de provoquer une franche confusion chez le
lecteur. Le premier acteur est le général L.S.M., le deuxième
est un journaliste/écrivain anglais désigné par O. (derrière
lequel on devine aisément George Orwell) alors que le troisième
est, sans aucun doute, le cavalier de La Route des Flandres. La similitude de leurs expériences guerrières est renforcée par le fait que
le général aussi bien que le cavalier écrivent leurs récits au
soir de leur vie. Ainsi le Général est-il assis sur la terrasse
de son château au-dessus de laquelle tournoie :
Un vol noir de corneilles [...] dans un lent battement d’ailes et un tapage de cris discordants. Il est fatigué.
Il ferme les yeux. La tache lumineuse du registre aux pages
éclairées par le soleil reste imprimée sur sa rétine. Sous
ses paupières fermées il voit un rectangle rose se détachant
sur un fond pourpre. Le rectangle dérive lentement vers la
droite (G, 25).
A cette image très suggestive de la fatigue qui envahit le général L.S.M., l’ancêtre
du narrateur du cycle, quelques heures avant sa mort, s’enchaîne,
toujours en italiques, celle d’un écrivain inconnu qui feuillette
ces mêmes registres :
Au-delà du cahier ouvert sur la table et des volutes du balcon il peut voir en
contre-bas la cour de la caserne où se succèdent les cavaliers.
Ceux-ci sont vêtus de tuniques noires. Sur la page du registre
le nom Moustapha ainsi que les trois lignes de son signalement
sont barrés de traits obliques. La même plume épaisse a ajouté
au-dessus : Mort à Saint-M... le 8 décembre 1811. Il regarde
sa main sur le dos de laquelle deux grosses veines gris-bleu
en relief enjambent les tendons correspondant à l'annulaire
et l’index (G, 29).
Si le lien entre les deux passages est assuré par l’évocation des registres à
partir desquels le narrateur-auteur de notre corpus construit
le roman, et si la différence du paysage (terrasse d’une ferme vs caserne dans une grande ville) permet la distinction des deux personnages, la
description de la main de l’écrivain introduit une nouvelle similitude
frôlant une franche confusion entre l’ancêtre sur lequel porte
le récit et le descendant qui produit ce même récit.
Celui qui vit les événements se confond irréversiblement avec celui qui se remémore.
Le roman est tissé à la fois du passé et du présent de l’écriture.
Par conséquent le rapport entre les différents « acteurs » de
l’univers romanesque – héros, narrateur et auteur – est devenu
incertain. Régulièrement le roman nous mène à la confusion où
on ne sait plus avec précision qui occupe quelle place et comment.
C’est dire qu’il y a une instabilité fondamentale, on serait
tenté de dire : phénoménologique, qui conditionne la production
et la lecture des œuvres de Claude Simon et de Danilo Kis. Il
serait pourtant faux et dangereux de conclure que leurs romans
sont des autobiographies déguisées. Bien que le texte soit irrigué
par des données incontestablement biographiques, la remémoration
et la formulation verbale du souvenir qui coïncident dans le
temps de l’écriture entraînent une très importante participation
du lecteur à la production du sens de l’œuvre et empêchent une lecture simplificatrice.
L’évolution de la forme que j’ai brièvement esquissé s’affirme comme une évolution
de la conscience qui crée le roman. Celle-ci n’est plus cette
créatrice mythique et omnipotente à laquelle en son temps de
nombreux théoriciens ont fait une large place. Le choix opéré
au début des deux cycles – celui de ne pas raconter chronologiquement
une histoire mais d’interroger le passé intime à partir d’un
ensemble de souvenirs disparates et celui de ne jamais dresser
le portrait du narrateur – prive le cycle de la chute romanesque
traditionnelle qui consiste à joindre à la fin des récits à la
première personne le fil de la narration à l’instant présent.
Le présent du narrateur n’est pas clairement donné car il est
tout entier contenu dans son acte d’écrire. Par conséquent, le
lecteur est privé de la chute dans le sens où nous n’apprendrons
jamais ce qu’il est advenu de Georges et Andréas, à part le fait
qu’ils ont survécu à la guerre. Grâce à quelques rares informations données dans le texte, nous pouvons imaginer qu’ils sont devenus écrivains de
leur état. Et c’est à peu près tout.
Pour cette raison, nous avons parfois tendance à voir dans le personnage du narrateur
une espèce d’autoportrait littéraire de l’écrivain. D’ailleurs,
les deux cycles semblent justifier ce doute qui est accentué
par la diversité formelle de la voix narrative. Justement parce
qu'au cours du récit le lecteur est confronté tantôt au narrateur
à la première personne, tantôt au narrateur à la troisième personne,
et justement parce que entre ces deux instances, existe une corrélation
soulignée de temps à autre par la mise en abyme, nous avons le
droit de nous interroger sur leur statut. Plus simplement encore
: si le narrateur à la première personne sait à peu près tout
ce que sait le narrateur à la troisième personne, et si entre
les deux voix n’existe pas un décalage important quant à la vision
du monde qu’ils exposent, ne serait-il plus sage de les considérer
simplement comme deux variantes littéraires d’une même conscience
qui crée le roman ?
Tout porte à croire que le brigadier Georges de La Route des Flandres n’est autre que le narrateur d’Histoire, le jeune cavalier de L’Acacia, et l’un des trois personnages principaux des Géorgiques. Il va sans dire que,
chez Kis, le processus de l’identification est encore plus
aisé, vu la franchise avec laquelle Andréas Sam procède dans
les deux premiers tomes. Cette proximité entre la figure de
l’auteur et le personnage du narrateur explique également pourquoi
les deux cycles peuvent être considérés comme une forme particulière
du roman de formation. Dans l’avant-propos du Cirque de famille déjà cité, Danilo Kis a présenté la trilogie familiale comme une recherche
de ses racines à travers la saisie romanesque de son père énigmatique.
Cette recherche se présente comme un Bildungsroman car la conscience centrale, celle d’Andréas Sam, mûrit dans la fable, dans le
sens où chaque tome apporte son lot de changements structuraux
et formels résultant de son évolution cognitive. Dans le «
camp » simonien, l’excellente analyse de Dominique Viart paraît
répondre à la réflexion de Kis : « La citation de Vinci, capitale, ouvre le livre [La Route des Flandres] et pas seulement sa première section. Elle installe l’idée d'une initiation,
tout au moins d’un ‘apprentissage’ – et place le livre dans
la perspective du Bildungsroman. Mais d'un « roman de formation » de tonalité pessimiste, plus orienté vers
la notion de condition humaine (‘apprendre à mourir’) que vers
celle d’épanouissement personnel. »
Effectivement, tout ce qui a été dit sur la recherche évolutive de Danilo Kis
peut se rapporter peu ou prou à celle de Claude Simon. D’ailleurs,
Lucien Dällenbach, n’affirme-t-il pas que : « [L’Acacia] ‘narre’ lui aussi ‘un commencement’ : la naissance d’un écrivain et se donne
à lire comme une ‘éducation sentimentale’ (titre auquel Simon
avait d’abord songé) – c'est-à-dire comme un roman de formation
: subir l’épreuve de la perte et du point zéro, informer l’informe,
(se) construire à partir de la ruine, autant de thèmes orchestrés
ici avec une ampleur sans précédent. »
Un roman de formation narrative
Un Bildungsroman ? Oui, mais un Bildungsroman moderne. Les sept livres de notre corpus appartiennent au roman d’apprentissage
par le caractère évolutif de la recherche qu’ils mettent en
scène. Il y est question d’une évolution complexe du personnage
qui est l’enjeu majeur de cette quête romanesque. Mais, l’apprentissage
ne s’arrête pas sur le seul plan fabulatif. Plus que l’intrigue,
c’est l’évolution de la forme qui doit nous interpeller. Danilo
Kis appelle cela « la formation littéraire ». Par là, il souligne
la dualité possible de la réception : si on se réfère au monde
réel, c’est le mûrissement de l’écrivain que l’œuvre est censée
percer à jour, si on considère la maturation des personnages
à l’intérieure de la fiction sous l’angle de l’écriture romanesque,
elle devient le reflet du cheminement du narrateur-auteur.
D’ailleurs, le corps du texte offre de nombreux conseils de lecture allant dans
ce sens. Le plus important se trouve dan le premier tome (« Pages
d'un album de velours ») où le narrateur affirme que l'Indicateur de son père a connu « sa réaffirmation et son étonnante métamorphose, son Assomption,
dans un de [ses] livres » (J,C, 75) Rappelons : Jardin, cendre, basé, entre autres, sur cet Indicateur des communications routières, maritimes, ferroviaires et aériennes, (qui est un livre réellement existant, édité par le père de l’écrivain, Edouard
Kis, à Novi Sad avant la Deuxième Guerre mondiale), est publié
avant Chagrins précoces. C’est ainsi que le lecteur, au moment où il lit cette affirmation, comprend
que le narrateur de Chagrins précoces se définit explicitement comme l’auteur de Jardin, cendre. Or ce dernier n’est autre que Danilo Kis. En parlant de Jardin, cendre en tant qu’oeuvre d’art, le narrateur de Chagrins précoces se place dans la position de celui qui observe ce même livre d’une perspective
extérieure (extra-textuelle). Par là, il propose au lecteur l’interprétation
suivante : Andréas Sam, Edouard, Ana et Maria Sam sont des noms
fictionnels des membres réels de la famille Kis. Le cycle romanesque
est l’histoire véritable de sa famille modifiée par les exigences
du genre littéraire choisi. Le genre lui-même est élu pour la
liberté qu’il offre à l’auteur dans le traitement des événements
clés de son passé. C’est ainsi que, par quelques touches ou améliorations,
l’histoire familiale atteint sa forme signifiante.
Le même phénomène est présent dans l’œuvre de Claude Simon. Dans Les Géorgiques, le narrateur explique que son personnage (le cavalier) « rapporte dans un roman
les circonstances et la façon dont les choses se sont déroulées
entre-temps : en tenant compte de l’affaiblissement de ses
facultés de perception dû à la fatigue, au manque de sommeil,
au bruit et au danger [...] » (G, 52). Les amateurs de Claude
Simon reconnaissent facilement, dans ce « roman », La Route des Flandres. Autant dire que le narrateur renvoie son lecteur directement à l’œuvre existante
dans le monde réel. Il forme une boucle phénoménologique selon
laquelle l’écrivain est à la fois le narrateur et le personnage
central du corpus.
Effectivement, dans les deux passages cités, un personnage de fiction – en l’occurrence,
le narrateur – commente la vie d’un autre personnage (d’Andréas
Sam, du cavalier) en se référant au monde réel. Il ne s’adresse
pas à un lecteur quelconque. Il s’adresse tout particulièrement
au lecteur de Claude Simon ou de Danilo Kis en supposant qu’il
connaît leurs œuvres antérieures et à plus forte raison les deux
romans – réellement existants – qu’il évoque. Ainsi, la multiplication
des voix narratives dans les deux cycles n’est plus le garant
de leur fictionnalité. La certitude est désormais acquise que
la voix d’Andréas Sam, du narrateur innommé du Sablier ou les voix simoniennes multiples sont toutes habitées par l’auteur unique du
corpus identifié à Danilo Kis ou à Claude Simon.
Le déplacement du narrateur (Andréas Sam, Georges) du statut de personnage au
statut d’auteur qui se superpose à l’écrivain (Danilo Kis, Claude
Simon) est le processus le plus remarquable accompli dans l’œuvre
de nos deux auteurs. Il crée l’impression d’un dépassement phénoménologique
qui invalide la figure de l’auteur telle que nous la connaissions
jusqu’à présent. En même temps, l’évolution de la forme, facilement
perceptible dans les deux cycles, s’affirme comme une recherche
des deux narrateurs - auteurs - écrivains. Le roman devient une
quête littéraire de la maturité intellectuelle, une formation
de soi-même à travers les méandres d’une narration. Une nouvelle
confiance dans la corrélation entre le monde réel et le monde
fictionnel est créée à partir des assertions placées dans le
corps du texte.
En même temps les déclarations explicites des deux écrivains et de très nombreux
passages dans leurs livres dont le contenus est manifestement
fictionnel nous mettent en garde contre la confusion autobiographique.
De plus, les éléments biographiques sont travaillés à ce point
dans leurs romans que leur présence est visible uniquement à
celui qui connaît leurs biographies. Si, dans le texte, ils sont
de temps à autre portés à la lumière du jour, c’est pour avertir
le lecteur d’une consistance interne de l’œuvre, qui ne peut
pour autant être réduite à la vie des deux écrivains. En partant
de leur expérience personnelle, Simon et Kis se sont éloignés
très rapidement, au moyen d’un considérable travail sur la technique
romanesque et d’une réflexion presque philosophique sur le vécu
(fût-il intime), de l’autobiographie. Sur ce point, le commentaire
de Kis est éloquent: « Etre incapable d’inventer, chez les modernes, ce n’est pas de l’impuissance,
mais un principe. » Quand Claude Simon affirme, lui aussi, qu’il est incapable d’inventer et que
tous ses romans à partir de L’Herbe sont ‘à base de vécu’, il faut prendre ses paroles pour une déclaration de principe
littéraire au même titre que l’aveu formel de Kis: « [...] Je ne me sens ni capable ni tenté de prendre pour sujet, du moins sous
la forme romanesque, autre chose que ce que j’ai personnellement
vécu, comme on dit, c’est-à-dire vu, entendu, éprouvé dans ma
chair. D’où la part de ‘l’autobiographie’ dans mes livres. » Ce qu’ils disent effectivement, c’est que le matériaux de leurs livres est
celui qu’ils connaissent le mieux : leur expérience personnelle, mais également que c’est le premier pas vers la
création romanesque. En adhérant entièrement à la dichotomie
fiction/réalité et à la division qui en découle en roman d’un
côté et autobiographie de l’autre, les deux hommes réclament
le statut d’auteurs de fiction. Dans ce contexte, le recours
aux éléments biographiques devient un procédé littéraire.
Ce procédé se trouve à la base du roman de formation narrative. Il lui donne
un discutable ancrage dans le réel et par là crée une tension entre le monde et la fiction.
En fin de comptes, il permet la définition de ses propriétés
distinctives :
1) La constitution rétrospective du cycle romanesque qui découvre, ainsi, post-factum, une forte corrélation entre le travail de l’écrivain réel dans le monde du
lecteur et le travail du narrateur-auteur dans le monde fictionnel
de l’œuvre.
2) L’affirmation de la forme comme une espèce particulière de l’intrigue romanesque
: la succession des changements opérés dans le cycle produit
un effet d’intrigue, ou pour le dire encore plus simplement :
à travers sa transformation graduelle, la forme est capable de
nous raconter une histoire et par là de nous transmettre un message.
3) Le « brouillage » des propriétés distinctives du narrateur qui se confond avec l’auteur du cycle
et avec au moins un autre personnage, ce qui va souvent de pair
avec une importante inflexion de la voix narrative (qui passe
régulièrement de la première à la troisième personne et inversement).
4) Le dépassement phénoménologique du statut d’auteur au moyen de la référence
forte et très précise au monde réel effectuée à partir de l’intérieur
de la fiction. Ici, il n’est pas question d’un « réalisme » ordinaire, d’une évocation plus ou moins heureuse de la réalité ou d’un appel
à notre encyclopédie commune (pour recourir à la terminologie
d'Umberto Eco), mais d’une attaque en règle de nos croyances
élémentaires concernant le rapport entre l’œuvre et le monde.
Une attaque qui semble sans issue, car si on prend en compte
les déclarations des écrivains et le paratexte des œuvres, le
roman de formation narrative se veut aussi violemment fictionnel
qu’(auto)biographique. En fin de comptes, ce blocage insoluble
reste peut-être son trait le plus distinctif.
A.P.
Cet article est extrait de l'ouvrage:
Le Roman face à l'Histoire.
Essai sur Claude
Simon et Danilo Kis.
Préface de Jean-Pierre Morel.
L'Harmattan,
2005.
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