Portrait
de l’agoniste: Gombrowicz **
Jeu, stratégie, passion (de l’entre-deux)
Par Dominique
Garand
Université du Québec à Montréal
Je
me crée par l’œuvre. D’abord je combattrai,
et après j’apprendrai ce que je suis. (T, p. 75)
Pour
bien cerner l’agonistique de Gombrowicz, il faut d’abord se dégager
d’un certain nombre de lieux communs légués par la grande tradition
pamphlétaire du dix-neuvième siècle. Lorsqu’il est question d’«écrivains
de combat», à qui pensons-nous en effet? À Bloy, à Péguy, à Bernanos,
à Vallès, à Courier… L’existentialisme, il est vrai, Sartre et
Camus en tête, a considérablement renouvelé l’ethos du combattant
en l’articulant sur des positions philosophiques mieux définies.
Aux imprécations contre ces scandales permanents que sont la Tyrannie,
la Corruption, l’Injustice et la Décadence (les majuscules sont
de mise dans ce discours qui tire son effet d’une essentialisation
et d’une personnification des forces du Mal) a succédé, chez les
existentialistes, la critique matérialiste des pouvoirs idéologiques
qui abrutissent l’être humain et créent des inégalités sociales.
Il reste que chez les «réactionnaires» comme chez les «progressistes»
prévaut l’exhortation, en vue d’un monde meilleur, à une transformation
de l’agir humain et des valeurs qui soutiennent l’organisation
sociale.
Les
questions culturelles sont aussi à l’ordre du jour puisqu’à travers
elles se mesure la situation morale et intellectuelle d’une communauté.
Cela donne lieu, du côté des pamphlétaires d’arrière-garde, à
des appels à la conversion qui font suite à la dénonciation en
règle de la misère spirituelle et du mensonge où sont tombés les
artistes qui ont succombé aux erreurs du siècle. Chez les existentialistes,
par contre, l’accent est mis sur la liberté et l’on s’en prend
aux produits de l’idéologie bourgeoise pour mettre en valeur les
œuvres qui subvertissent cette dernière, ou qui tracent la voie
d’une émancipation, d’une sortie de l’aliénation. Dans ce tableau
sommaire, il faut aussi ménager une place au surréalisme qui a
développé un style polémique particulier qui conjugue de manière
provocatrice le ludique et la violence exacerbée, l’élitisme et
la pensée révolutionnaire, la liberté créatrice et le dogmatisme
esthétique.
Quoi
qu’il en soit, la posture d’un Léon Bloy, dans sa solitude et
sa marginalité, n’est pas complètement étrangère à celle de Gombrowicz,
bien que la conviction affichée par Bloy d’être soutenu dans son
combat par le Tout-Puissant demeure totalement inaccessible à
l’écrivain polonais. La courte analyse qu’en fait l’écrivain (voir
J2, p. 75) débouche sur une ambivalence qui mérite d’être soulignée:
«À quoi me sert ce Léon Bloy? Et pourtant…» L’intellectuel médiéval,
à qui ressemble Bloy, «était alors soumis à une pensée collective
(celle de l’Église), et seul un homme simple pensait de son propre
chef, empiriquement, sans dogme». «Aujourd’hui, ajoute Gombrowicz,
c’est le contraire…»: l’intellectuel fait figure d’exception,
cherche à se dégager des consensus et à pratiquer la libre pensée,
sauf l’intellectuel communiste qui sacrifie son individualité
à la réussite de l’effort collectif. Or, dans ce dernier contexte,
celui que connaît l’intellectuel polonais, l’esprit médiéval d’un
Bloy, de reposer sur une Référence désormais vidée de tout pouvoir
social, devient marginal et contestataire. L’«intranquillité»
de Gombrowicz dans cette situation est celle d’un Bloy qui aurait
à définir son combat sans l’appui du Tout-Puissant. Où donc, dès
lors, puiser les forces nécessaires et, surtout, la conviction
permettant de persévérer dans la résistance?
Si
sa conception du monde et de l’humain le rapproche davantage de
l’existentialisme que de Bloy, Gombrowicz a tout de même adopté
une posture qui tranche avec celle des maîtres à penser de ce
courant intellectuel. Il faut lire à ce sujet les critiques qu’il
adresse à Sartre et à Camus dans plusieurs passages de son Journal.
Du Camus de L’homme révolté, par exemple, il dit que sa pensée,
trop parfaite, aboutissement de siècles d’abstractions, ne parvient
plus à exprimer l’homme concret, ce que traduit bien son écriture
désincarnée à force d’effacement de toutes ses aspérités. Cette
distante proximité de Gombrowicz à l’égard de l’existentialisme
— et plus tard, du structuralisme — a donné lieu à du malentendu.
Il me semble qu’on ne peut le dépasser qu’en établissant une distinction
entre prise de position et prise de posture.
La
prise de position se traduit dans l’énoncé d’un discours, dans
l’organisation de ses représentations et dans la fabrication des
concepts qui lui assurent sa cohérence. Les prises de position
définissent l’univers référentiel au sein duquel l’énonciateur
prétend intervenir, exercer son action. Prendre position, c’est
se situer verbalement par rapport aux objets du monde et aux autres,
c’est établir nommément des distinctions, des hiérarchies, des
jugements à partir de valeurs qui peuvent être implicites ou explicites.
Il s’agit d’une activité par laquelle le sujet dit: voici ce que
je pense, ce que je crois, ce que selon moi nous devrions faire.
Activité, donc, qui appelle à une action future, qui en appelle
aussi à la bonne volonté des autres, qui leur propose des paramètres
pour l’exercice d’une «saine raison». Toutefois, la prise de position
est toujours accompagnée en sous-main d’un acte de discours qui,
loin d’être différé dans un travail de construction conceptuel,
est effectif dès l’instant de la prise de parole à travers l’énonciation.
Telle est la prise de posture: à travers elle se dessine une attitude,
un style, une manière d’entrer en contact avec l’autre, de rythmer
l’énoncé, d’aborder les problèmes, d’exploiter les ressources
matérielles (et non conceptuelles ou figuratives) du langage.
La posture traduit la volonté, le désir, la pulsion, mais en deçà
d’un énoncé qui dirait: je veux ou je désire. Elle est ce qui
dans le langage est le plus près de la corporalité. La posture
est éminemment pragmatique, performative et dialogique, elle est
l’indice d’oralité du discours, sa pensée intrinsèque, mouvante
parce que relationnelle et se définissant au gré des situations.
Pour
illustrer cette distinction, prenons l’exemple d’un discours qui,
inspiré de la psychanalyse, soutiendrait que le sujet est fondamentalement
divisé, ou clivé. Tout va bien sur le plan conceptuel jusqu’au
moment où l’on s’aperçoit que l’énonciateur de cette thèse la
présente d’une manière particulièrement dogmatique ou autoritaire,
à partir d’une posture héritée de la tradition universitaire,
posture qui, contrairement à ce qui est dit, met en scène un sujet
sans faille, pleinement assuré de l’autorité que lui confère son
statut social et, donc, de la légitimité de sa prise de parole.
La posture est un positionnement en acte, elle traduit sans la
médiation d’aveux ou de déclarations d’intention la façon dont
le sujet envisage son rapport au langage et à l’autre. Tout au
long de sa vie, Gombrowicz s’est préoccupé de cette dimension
du discours si facilement négligée au profit de l’énoncé. C’est
pourquoi, par exemple, sa dénonciation de la bêtise ne passe généralement
pas par une évaluation de la rationalité d’une proposition, mais
plutôt par une perception de l’effet qu’elle peut avoir sur le
corps et l’esprit du sujet. Est bête ce qui abêtit, ce qui obscurcit
et alourdit; plus précisément encore, est bête toute prise de
position contredite pragmatiquement par la posture, toute proposition
donc qui se fonde sur un déni de la situation réelle du locuteur.
Voilà
sans doute qui explique pourquoi l’agonistique de Gombrowicz ne
comporte aucune forme de militantisme en vue d’un idéal à atteindre
ou d’une vérité à faire accepter. Déplorer un manque, une tare
quelconque, un travers de la société, se scandaliser d’un état
de dégradation qui se généralise, en appeler à une sorte de solidarité
dans la déploration, forger un programme de restauration des mœurs,
des valeurs et des institutions, miser sur un idéal face auquel
le présent apparaît dans toute sa médiocrité, voilà bien l’ordinaire
du pamphlétaire. Gombrowicz, lui, n’attend rien de la société,
il n’espère aucune mesure qui viendrait combler le manque ou réparer
les dégâts, son athéisme, comme le soutient Jean-Pierre Salgas,
est généralisé1, c’est-à-dire
qu’il déborde la seule sphère de la foi religieuse pour s’appliquer
aussi aux croyances laïcisées.
Les
stratégies agoniques
L’agonistique
étant un trope dérivé de l’idée de combat, il est inévitable qu’intervienne
dans notre réflexion la notion de stratégie. Elle est d’ailleurs
revendiquée par un certain nombre de critiques de Gombrowicz2.
La notion de stratégie a aussi beaucoup retenu les sociologues
de l’institution littéraire, au premier chef Pierre Bourdieu3.
Ce dernier présente le champ littéraire comme un système divisé
en différentes sphères (grande production, art bourgeois, production
restreinte) qui se construisent l’une par rapport à l’autre tout
en s’excluant mutuellement. Dans ce système littéraire règne une
logique de concurrence qui se traduit par la mise en application
de stratégies de distinction. Bourdieu décrit dans le détail toutes
les étapes au cours desquelles les différentes médiations entre
l’auteur et le public (les agents du système) voient à la diffusion,
à la visibilité, à la légitimation, à la reconnaissance et à la
consécration des textes considérés ici comme «produits». Dans
ce système réglé par des habitus (des manières codifiées de se
comporter, d’agir, de parler et de penser à partir desquelles
on peut reconnaître si un individu est habilité à œuvrer comme
agent actif du système), des fonctions bien délimitées prescrivent
aux individus qui en ont la charge des prises de position qui
assurent le bon fonctionnement du système. Dans ce jeu de rôles,
chacun est contraint de bien tenir son rang. Ainsi, il est mal
vu qu’un écrivain commente ses œuvres (cette tâche revient au
critique) ou qu’il s’immisce dans les mécanismes de diffusion
et de promotion. Or, Gombrowicz présente cette particularité singulière
d’avoir enfreint un certain nombre de ces règles, non pas qu’il
ait occupé de manière officielle plusieurs des rôles disponibles
sur l’échiquier de l’institution littéraire4;
le brouillage chez lui est plus complexe et il prend place au
cœur même de sa démarche d’écriture.
J.-P.
Salgas a avancé l’idée étonnante mais stimulante d’une conjonction,
réalisée par Gombrowicz, entre la critique institutionnelle d’un
Bourdieu (qui opère une réduction substantielle des prétentions
de l’écrivain à s’ériger comme différence) et la «théorie des
exceptions» de Sollers (qui lui-même tente de dépasser l’antinomie
entre l’écriture conçue comme expérience du hors-temps et l’inévitable
immersion du corps dans le cirque médiatique)5.
L’entreprise très périlleuse de ce dernier a effectivement été
menée par Gombrowicz, mais d’une manière qui diffère de la méthode
sollersienne (dont on établira un jour si elle a réussi). Selon
la thèse du présent essai, c’est la posture agonique qui permet
à Gombrowicz d’élaborer une stratégie qui, tout en intégrant une
perspective critique à la Bourdieu, en déjoue néanmoins le caractère
réducteur, voire moralisateur, sourd à ce qui dans l’art se signale
comme expérience intérieure. Contrairement à Bourdieu, Gombrowicz
ne s’accorde pas une position surplomblante (disons: scientifique)
par rapport aux phénomènes intersubjectifs qu’il étudie. Bourdieu,
en effet, n’a que très tardivement osé aborder la question de
sa propre prise de parole, de ses propres stratégies de distinction.
Cette autoréflexivité est au contraire inscrite depuis le début
dans la pratique de Gombrowicz. Dans son agôn contre les systèmes
fermés (l’école, la nation, l’institution littéraire, la famille,
les classes sociales, les idéologies, etc.) et les discours qui
les entretiennent, Gombrowicz a très tôt compris qu’il devait
en premier lieu interroger le lieu et les conditions à partir
desquels il produisait son propre discours de fuite ou de subversion,
ce qui équivalait à interroger la place qu’il occupait dans le
monde.
Un
livre comme Ferdydurke radicalise d’une manière particulièrement
dramatique — loufoque également — l’autoréflexivité propre à la
littérature moderne. Mais là où la plupart des écrivains se sont
complu à des jeux formels paradoxaux qui, s’ils perturbaient effectivement
les habitudes de lecture et aggravaient la fissure entre le langage,
les représentations imaginaires et l’univers référentiel, n’en
demeuraient pas moins inoffensifs quant à leurs répercussions
sur la posture même de l’écrivain, Gombrowicz, lui, a pris le
taureau par les cornes en livrant non seulement le «savoir» et
le «langage» en pâture à ses jeux formels, mais lui-même en tant
que sujet et en tant que membre de la communauté. Ce qui est vraiment
subversif — au sens de ce qui provoque un déplacement ou un renversement
des perspectives —, ce n’est pas tant l’autoréflexivité d’un sujet
sur sa discipline que l’autoréflexivité au sujet des conditions
matérielles et psychologiques qui permettent à ce sujet d’exercer
sa discipline. Mais comment cela peut-il avoir lieu? Comme il
n’existe pas de point de vue transcendant permettant, de l’extérieur,
de critiquer notre pratique, dans laquelle nous baignons et qui
détermine notre langage, il faut trouver une méthode permettant
à l’altérité de se frayer un chemin dans la forêt compacte des
habitus.
L’une
de ces méthodes, signalée par J.-P. Salgas, est la multiplication
des masques. Pour Gombrowicz, il n’existe aucune authenticité
possible, sauf celle qui consiste à se libérer de la «gueule»
et du «cucul», tâche infinie car nos relations avec les autres,
la manière même que nous avons de concevoir notre identité, nous
figent constamment dans des poses, des grimaces: «Gombrowicz n’est
pas un utopiste, il sait que les gueules ont toujours existé et
existeront toujours. Ce qu’il veut, c’est qu’elles ne soient pas
imposées. Il milite pour le droit de chaque individu de se forger
librement sa propre gueule. Il veut que ce masque, élaboré par
les moyens individuels, corresponde aux besoins réels de chacun
de nous6». Ainsi, le port du
masque correspond-il chez Gombrowicz à un jeu théâtral (qu’il
a pratiqué autant dans sa vie que dans son œuvre, les témoignages
abondent à ce sujet) qui lui permet de prendre ses distances à
l’endroit des formes sclérosées du moi et de faire éprouver, grâce
à cet artifice même, le sentiment d’authenticité que procure la
sortie momentanée des conventions, l’apparition de l’imprévu,
de l’inédit, du non-encore-formé.
Comme
on le voit, le jeu avec les masques tient lieu de stratégie, mais
il importe de comprendre qu’il y a là beaucoup plus qu’un calcul
opératoire en vue d’arriver à un certain résultat. Chez Gombrowicz,
la stratégie émane d’un constat anthropologique: une fois écartée
la référence à une loi transcendante qui régirait les rapports
humains, le sujet ne peut envisager de champ d’action qu’au sein
de l’«Église interhumaine». Est aussi impliquée une conception
particulière de l’être: nullement fixable dans une identité, l’être
ne se manifeste que dans un mouvement de désaisissement, d’évasion,
ou encore dans l’inconfort de l’entre-deux, espace indéfini de
relations dynamiques où s’altèrent les formes existantes. En définitive,
c’est dans l’insistance d’une discordance que se fait entendre
l’appel de l’être. Dans une analyse pénétrante de la «stratégie
de Gombrowicz», Andrzej Kijowski a bien fait ressortir toute la
place qu’occupe dans l’œuvre de l’écrivain la figure de l’individu
«à part», «différent des autres7».
Peut-on parler ici de «marginalité», comme le fait le discours
sociologique? Pas forcément. Le sujet gombrowiczien semble ordinaire
de prime abord, il est même souvent conventionnel, mais petit
à petit se dessine ce qui chez lui le rend légèrement «à côté»,
«déplacé». Bien souvent d’ailleurs, il est un rien, une nullité
qui, d’insister dans sa pitrerie, finit par fracturer les systèmes
fermés: «La force est limitée, la faiblesse n’a pas de limites.
C’est la stratégie de la guérilla — impossible d’être victorieux
de la guérilla. Toutes les valeurs positives ont des limites:
la raison, la dignité, la beauté, etc. Les valeurs négatives n’en
ont pas. […] Ici, dans cette sphère de dégradation infinie (dans
la zone “verte”), ici, dans cette forêt, dans cette enfance, dans
cette réalité bête, hideuse, vile, “entre parenthèses” […], surgit
le “Moi arbitraire”, disposant de l’arme absolue qu’est la vétille,
le détail, le n’importe quoi: le doigt renverse les trônes8.»
Dans d’autres circonstances, la stratégie vise à produire non
pas une fracture du système mais l’expulsion du sujet à force
de saturation, comme si le système ne pouvait intégrer plus longuement
une telle monstruosité: «Le “Moi” gombrowiczien, repoussé, non
reconnu, non écouté, chassé (remarquez avec quelle obstination
Gombrowicz a construit le mythe de son bannissement répété: banni
de son milieu social, du milieu littéraire, de son pays dans l’émigration,
de la littérature en marge de celle-ci) — ce “Moi” revient sous
une forme méchante et bouffonne […], comme un élément de destruction,
de critique9.» Nous verrons
au fil des chapitres de ce livre comment s’est organisé chez Gombrowicz,
à tous les niveaux, ce travail du négatif.
De
l’idée d’entre-deux se dégage une troisième méthode de subversion
des systèmes: le dialogue. Encore faut-il comprendre que le dialogue
gombrowiczien a peu à voir avec le modèle dialogique, par exemple,
d’un Habermas. La philosophie de la communication de ce dernier
apparaît comme une longue ascèse en vue de refonder la raison
en référence partagée, en Tiers équitable. Pour Gombrowicz, le
dialogue est un combat et un jeu qui conduisent à l’épreuve de
la finitude. Son objectif n’est pas de s’unir à l’autre dans le
partage d’une vérité, mais bien de rencontrer, chez l’autre, ce
qui en constitue l’altérité. Dans un essai très stimulant qui
ne porte pas sur Gombrowicz mais le rappelle sans arrêt, François
Flahault observe: «On ne conçoit pas les relations qu’on a avec
les autres de la même manière lorsqu’on réfléchit sur ces relations
à partir de l’expérience de la parole ou à partir des textes.
Avec l’écriture, tout semble pouvoir s’arranger. L’écriture permet
de ne pas avoir affaire directement aux autres, l’écriture exorcise
les tensions interhumaines, elle permet de communiquer, mais en
évitant le face-à-face10.»
Gombrowicz écrit, bien entendu, mais il écrit de manière à se
replacer comme sujet dans la logique orale du face à face. Parmi
les écrivains modernes, il est sans doute celui qui a considéré
le plus pragmatiquement les conséquences d’un fait pourtant accepté
en théorie par plusieurs, que l’œuvre est créée autant par le
lecteur que par l’écrivain. Il engage donc avec ce dernier un
dialogue fait de provocations, de défis, de mises en garde; il
combat son apathie, fustige sa paresse, pourfend ses prétentions
au savoir, débusque ses compromissions, contrevient à ses conditionnements.
Si le sens naît de l’interhumain, pourquoi n’aurait-il pas quelques
exigences envers son interlocuteur, ne serait-ce que pour éviter
d’être avalé par sa crétinerie? Le Journal regorge de polémiques
avec des admirateurs, des critiques tout prompts à faire sa promotion
et à lui donner une place de choix au panthéon des écrivains consacrés.
Comprend-on la logique de telles sorties? Loin d’être motivées
par un souci de contrôler la lecture de l’autre, ces attaques
et les autocommentaires qu’elles engendrent en contrepartie sont
des voies ouvertes vers le dialogue et vers une remarquable expérience
de liberté. Elles obligent le lecteur à renouveler son langage
critique, à réfléchir à son tour sur sa propre position dans le
monde.
Partant
de ces prémisses, je mettrai maintenant en relief l’un des aspects
du processus de subversion gombrowiczien qui le distingue de la
plupart des «écrivains de combat» — et aussi des écrivains «tout
court». La pensée stratégique de Gombrowicz a comporté un certain
nombre de risques, dont celui de mettre en scène, à travers ses
masques, son corps propre. Que peut vouloir dire pour un écrivain
l’«expérience du corps» et ce que j’appelais plus haut la «logique
de l’oralité», lui qui agit avant tout à travers la médiation
de l’imprimé, de l’objet livre? Précisément, il s’agit d’introduire
dans toute cette mécanique impersonnelle de l’édition et de la
diffusion, des traces d’une subjectivité en acte. L’écrivain et
l’intellectuel produisent des univers signifiants sans beaucoup
réfléchir, en général, au système qui permet à leurs écrits de
trouver un public (ce que j’appelle ici «médiations»), système
pourtant entretenu par des êtres humains soumis eux aussi à diverses
pressions inconscientes dont il est ardu de circonscrire les tenants
et aboutissants. J’essayerai de montrer comment Gombrowicz a opéré
à l’égard des médiations une série de détournements stratégiques
destinés à objectiver les déterminations qu’elles exercent sur
la création, de manière à réintroduire au sein de ces médiations
la logique orale du face à face, l’intersubjectivité du rapport
entre l’écrivain et ses lecteurs. J’interrogerai donc la portée
des «stratégies médiatiques» privilégiées par Gombrowicz pour
faire entendre cette voix discordante, ou «intersticielle», interrogation
qui m’amènera à considérer le sens qu’a pris la communauté dans
son travail d’écrivain. La notion d’entre-deux désignera le tracé
de cette brèche pour cerner un peu mieux cet insituable lieu de
passage, de passion et de passation où se dissolvent et se recréent,
chez Gombrowicz, la mémoire, l’écriture et l’identité. Je voudrais
par là démontrer que l’utopie que représente pour l’écrivain la
souveraineté de son dire, si elle ne peut être fondée en réalité
— l’entre-deux ne pouvant devenir le siège d’un pouvoir —, est
tout de même pour lui le non-lieu d’une expérience fondatrice
sur le plan symbolique.
D’un
tragique antipathétique
J’ai
avancé plus haut que la posture agonique prenait en considération
la position réelle occupée par le sujet. Cette position, si elle
est sociale et historique, est avant tout physique, elle concerne
les sensations du sujet, son expérience concrète du monde, les
modalités de son contact avec l’environnement et avec les autres.
Il est difficile, lorsqu’on aborde une telle question, de faire
entendre qu’il ne s’agit pas de lire l’œuvre à travers la biographie
de l’écrivain, comme si cette dernière constituait une explication
certaine. J’inverserai donc la perspective en analysant comment
certains événements de la vie de Gombrowicz ont répondu à son
désir d’écriture (celle-ci répondant déjà à un appel de l’être).
Du reste, parlant de Gombrowicz, il faudrait faire référence à
des situations plutôt qu’à des événements.
On
s’étonnera, en premier lieu, du détachement avec lequel Gombrowicz
a traité des aspects les plus apparemment dramatiques de sa biographie.
Son stoïcisme en ces matières a de quoi intriguer, car il s’agit
bien, dans son cas, de la mise en application rigoureuse d’une
philosophie de l’existence, d’une posture qui a choisi l’agôn
comme mode d’affirmation de cet «autre moi» qu’explore l’écriture.
Le trait qui se dégage le plus clairement de cette philosophie
est son refus de souscrire à des effets pathétiques commandés
et légitimés par des discours consensuels qui préexistent à la
mise-en-scène qu’il désire, lui, donner de sa propre vie. Il en
va, par exemple, de son rapport à l’exil.
Faut-il
rappeler les faits? Fraîchement débarqué à Buenos Aires pour un
voyage de plaisance organisé par une compagnie maritime qui inaugurait
ainsi l’un de ses transatlantiques, Gombrowicz apprend avec ses
compagnons de voyage que la Pologne vient d’être envahie par les
Allemands. Après un moment de consternation, il décide de ne pas
reprendre, comme les autres, le navire vers l’Angleterre et de
tenter sa chance en Argentine, où il existe du reste une communauté
polonaise. Il y restera vingt-quatre ans. En 1963, une bourse
lui permet de retourner en Europe, plus précisément à Berlin,
tout près des frontières de son pays natal. De ce côté, l’accès
est bloqué: non seulement sa personne mais aussi son œuvre y sont
interdites. Après l’épisode berlinois, Gombrowicz ira s’établir
dans le sud de la France où il résidera jusqu’à sa mort en 1969.
Alors que les années en Argentine ont laissé peu de traces visuelles
ou sonores, hormis quelques photographies, Gombrowicz accorde
en Europe plusieurs interviews aux journaux, à la radio ou à la
télévision. Dans l’une d’elles, son interviewer, l’écrivain italien
Piero Sanavio11, lui demande
justement s’il vit difficilement son état d’exilé, ce à quoi Gombrowicz
donne une réponse devenue aujourd’hui un lieu commun, mais qui
à l’époque ne l’était pas: l’écriture, de toute façon, fait de
l’écrivain un exilé, même en son pays natal, car le propre du
travail littéraire est de «se définir à l’encontre des mécanismes
communs12».
Lieu
commun, ai-je dit, que cette vision de l’écriture comme exil.
Il reste que j’entends dans le propos gombrowiczien une nuance
par rapport à ce que nous racontent bon nombre des écrivains actuels
qui nous le resservent. Chez ces derniers, on sent le plus souvent
un désir de glorifier la marginalité de l’écrivain et d’interpréter
l’exil réel comme un critère de légitimation de leur pratique
d’écriture. L’écrivain exilé serait, de par sa situation, plus
près qu’un autre de l’essence de la littérature. Dans cette perspective,
l’expérience de l’exil confère à l’écriture une plus-value que
l’écrivain accepte d’autant plus qu’elle constitue une forme de
réparation des douleurs qu’il ne manque pas d’évoquer. La suite
de la réponse de Gombrowicz à Sanavio montre au contraire qu’il
n’entend aucunement se servir de sa situation pour se rendre intéressant.
Chez lui, présenter l’exil comme la réalité même de l’artiste
est une manière d’enlever tout pathétisme à son exil réel. Voilà
pourquoi il ajoute laconiquement qu’il ne sert à rien d’en «faire
un drame» et de «pleurnicher» sur son statut d’exilé, cette situation
étant toute «naturelle» à l’écrivain, qui trouve sa vérité dans
«une certaine volonté de s’opposer».
Mais
s’en tenir à ces déclarations et observations, ce serait faire
preuve d’une certaine surdité à d’autres aspects qui complexifient
le rapport de Gombrowicz à l’exil et à la mémoire. Son refus de
dramatiser et de se plaindre ne signifie pas que la souffrance
ait été absente de son parcours. Il signifie seulement qu’il a
fait de sa situation d’exilé un choix assumé. Deux exils, ce n’est
pas rien dans la vie d’un écrivain, et le plus douloureux n’a
pas forcément été le premier, l’exil de la patrie, mais le second,
que j’appellerai, pour reprendre une expression de son cru, l’exil
de la filistrie — cet insituable lieu de l’infériorité. Ce que
j’aimerais mettre ici en relief, c’est la manière que Gombrowicz,
une fois exclue la voie victimaire de la lamentation, a choisie
pour mettre en jeu et symboliser son expérience de l’exil. Je
montrerai aussi le rôle dévolu à la mémoire dans cette symbolisation.
Par symbolisation, j’entends, d’une part, le processus de sémiotisation
qui donne au texte sa cohérence interne et son autonomie par rapport
à tout ce qui a pu inspirer l’écrivain; mais d’autre part aussi,
la manière dont le texte inscrit le nom propre dans le discours
social. La symbolisation est donc plus qu’une transposition ou
qu’une sémiotisation de référents épars, c’est avant tout une
reprise du discours social qui, ou bien conforte et consolide
l’imaginaire social, ou bien ouvre en lui une brèche. Cette deuxième
voie, tel est le sens de mon propos, est celle qu’emprunte la
symbolisation gombrowiczienne puisqu’elle met en scène une parole
qui reprend les signifiants nationaux tout en les réinterprétant
à partir d’un ailleurs, d’un lieu inouï. Ce faisant, elle promeut
la spécificité d’une signature irréductible aux déterminations
qui l’ont au départ nourrie.
L’expérience
du corps déplacé
Au
moment de son arrivée en Argentine, Gombrowicz est déjà l’auteur
de deux ouvrages qui ne sont pas passés inaperçus: un recueil
de contes et nouvelles intitulé Mémoires du temps de l’immaturité
(1933) et son fameux roman Ferdydurke (1937). En 1938, il a aussi
publié dans une revue une pièce de théâtre, Yvonne, princesse
de Bourgogne, dont personne n’a parlé et qui ne sera pas montée
avant 1957. En 1939, enfin, il a fait paraître dans deux journaux
varsoviens, sous pseudonyme, un roman-feuilleton intitulé Les
envoûtés, dont il n’a admis la paternité que quelques semaines
avant sa mort. Installé à Buenos Aires, il fréquente un peu la
société polonaise, mais d’assez loin. Sa vraie passion est ailleurs.
En réalité, coupé de tout contact avec les milieux littéraires,
il interprète le destin qui lui échoit comme une chance inouïe
de s’affranchir totalement de la «famille», la génétique comme
la nationale, il entrevoit la possibilité enfin accordée d’expérimenter
un autre corps, celui de son désir, de s’inventer à partir du
dénuement, par les seules forces de sa personnalité. En constant
porte-à-faux avec les circuits à l’intérieur desquels se construit
généralement la visibilité de l’écrivain (circuits mondains ou
institutionnels: salons, revues, colloques, lectures publiques,
etc.), il fait l’expérience d’une communauté «inavouable», privée,
incompatible avec la «communauté des gens de lettres13».
Ces années de sa vie sont très peu documentées, tout comme un
autre épisode point de fuite de sa biographie, celui du séjour
dans les Pyrénées en 1929. On sait seulement qu’il vécut des aventures
homosexuelles avec de jeunes garçons du peuple, rejouant dans
sa vie, observera-t-il plus tard, la passion du Mientus de Ferdydurke.
Pendant
ces premières années en Argentine, il n’écrit, dit-il, «rien de
sérieux». Il ne se remet vraiment à l’écriture qu’en 1944: il
entreprend un drame (Le mariage) et rédige une nouvelle (Le banquet).
Parallèlement, il écrit des articles en espagnol et lance même
une revue en 1947, Aurora, dont il est l’unique collaborateur
et qui n’aura qu’un seul numéro14.
Ce premier exil, malgré toute l’horreur des nouvelles de Pologne
durant la guerre, entre autres le sort réservé aux Juifs qui,
écrira-t-il plus tard, l’a «transpercé de part en part et à jamais»
(J1, p. 179), fut vécu par Gombrowicz comme une intense et parfois
honteuse jouissance. Honteuse, parce que l’écrivain vivait une
nouvelle jeunesse alors que là-bas ses compatriotes se faisaient
massacrer. J’expliquerai plus loin quel type de responsabilité
Gombrowicz a choisi d’assumer à l’égard de la mémoire polonaise
et comment cette culpabilité initiale s’est muée en courage. Ce
qu’il faut retenir pour l’instant, c’est l’idée d’un exil accepté
comme une occasion rêvée (et presque annoncée par certains textes
contenus dans Mémoires du temps de l’immaturité) de renaître,
de replonger dans cette immaturité qui se présente chez Gombrowicz
comme le principe même de la création.
Mais
jusqu’à quel point renaît-on? Jusqu’à quel point peut-on se couper
de ses origines et réorganiser sa mémoire? L’aventure de Gombrowicz
n’est pas celle d’un mort ou d’un revenant et sa mémoire n’est
pas abolie. Il devra au contraire la prendre de front, la traverser,
se mesurer à elle, opérations qui forment la matière de son deuxième
roman, Trans-Atlantique. Ce roman n’aurait jamais pu être écrit
sans l’exil argentin, et je ne parle pas du fait qu’il se déroule
à Buenos Aires et raconte un certain nombre de péripéties liées
à ce contexte précis. C’est plus profondément à la posture narrative
et à la mise à distance parodique de la forme polonaise que je
fais référence. Gombrowicz n’a pu écrire ce roman que depuis l’expérience
nouvellement faite de l’altérité. Il a fallu cette plongée de
son corps dans une autre langue, cela va de soi, mais aussi dans
un autre circuit social, dans la faune humaine d’une autre classe
habitée par une mémoire complètement différente de la sienne —
faune humaine composée principalement de jeunes auprès de qui
Gombrowicz, par dérision, par goût du divertissement et par volonté
expérimentale d’éprouver les pouvoirs du titre, se faisait passer
pour un comte polonais… Tout étant pour lui question de forme,
la plongée dans l’altérité a été une manière radicale de prendre
ses distances à l’égard non seulement de la forme polonaise en
général, mais de sa propre forme individuelle forgée au contact
de la famille et des milieux intellectuels polonais.
Les
médiations investies
C’est
à partir de ce point que je reprends maintenant la question de
la médiation. Je veux examiner comment cet agôn «tout contre»
la forme reçue en héritage, cette expérience de l’altérité et
ce renouvellement du discours sur soi, loin d’être fomentés dans
le retrait par un travail solitaire sur le langage, ont été envisagés
par Gombrowicz de la manière la plus concrète et ont nécessité
de sa part un travail constant sur sa posture sociale ainsi qu’une
mise en jeu de son corps. Car si le livre est médiation chez Gombrowicz,
il ne l’est que de manière paradoxale: tout est dans le livre,
mais y figure avant tout l’ailleurs qui le déborde jusqu’au corps
du lecteur (corps social et corps intime).
C’est
ainsi du reste que, sans tomber dans le biographisme, il nous
est possible de penser le rapport entre le vivre et l’écrire.
Aussi longtemps que l’écrivain se retire dans sa sphère privée
et médite son œuvre, il peut entretenir l’illusion d’une souveraineté
sur les contingences extérieures. Mais qu’advient-il de cette
souveraineté quand l’œuvre est prise en charge par les réseaux
de diffusion et de consécration existants? Les médiations, qu’elles
soient éditoriales, journalistiques, radiophoniques ou autrement
techniques, possèdent leur propre mémoire, elles fonctionnent
comme des systèmes ayant pour mission d’assurer leur reproduction,
elles imposent au créateur et à son œuvre une forme qui leur est
étrangère et qui travaille pour des intérêts qu’ils n’ont pas
toujours prévus. Gombrowicz était conscient de cela, si bien qu’il
a posé comme une urgence pour l’écrivain, afin de contrer les
puissances d’avalement et de déformation, le corps à corps agonistique
avec les instances médiatrices. Sans tomber dans le retrait idéaliste
— les médiations techniques étant nécessaires à l’existence concrète
du texte —, il a fait en sorte que sa parole individuelle ne soit
pas totalement assujettie au discours muet, subliminal, que charrient
les médiations. À défaut de pouvoir se passer d’elles, il s’agit
alors de jouer sur les interstices, de détourner ces forces à
son profit, de dire surtout l’immensité de la falsification qu’entraîne
inévitablement le devenir-objet de la parole par l’action des
circuits qui en assurent la diffusion.
On
trouve des exemples de cette stratégie dès ses premiers pas comme
écrivain, alors qu’il résidait encore à Varsovie. À cette époque,
les écrivains fréquentaient les cafés. Au Ziemianska, le groupe
de la revue Skamander, qui comprenait les poètes les mieux cotés,
formait une table à l’étage supérieur. Délibérément, plutôt que
d’approcher leur table comme un courtisan en quête de reconnaissance,
Gombrowicz anime sa propre table au rez-de-chaussée. Il attroupe
d’abord les paumés, mais peu à peu sa table devient un lieu animé
de discussion, jusqu’à intriguer les habitués (SP, p. 153-159).
En
Argentine, les choses dépassent la réalité des cafés, c’est la
diffusion de l’œuvre qui forme l’enjeu. Normalement, Gombrowicz
aurait dû suivre le circuit le menant aux élites locales branchées
sur Paris, en premier lieu le cercle autour du mécène Victoria
Ocampo, là où trônait le dieu Borges. On lui ouvre d’ailleurs
les portes au tout début, mais les relations qu’il établit avec
eux sont nettement conflictuelles. Là encore, Gombrowicz tourne
le dos au processus convenu de l’ascension sociale. Dès 1948,
comme il l’écrit lui-même dans sa chronologie biographique destinée
aux Cahiers de l’Herne: «Il se sépare définitivement du milieu
littéraire argentin qu’il fréquentait du reste très peu et plutôt
pour des raisons économiques. Sa façon d’être, provocante et peu
sérieuse, ne lui avait jamais facilité ses relations avec les
milieux cultivés de la capitale15.»
Toujours
au café, il s’acoquine avec des jeunes et des écrivains peu connus,
ou encore avec des visiteurs de passage. On a découvert en lui
l’auteur d’un roman irrévérencieux, Ferdydurke. Aussitôt, un groupe
d’une dizaine de personnes s’organise autour de l’écrivain pour
traduire le texte en espagnol: «Commencée dans des conditions
parfois burlesques au café Rex avec un groupe de jeunes partenaires
aux échecs, sans dictionnaire polonais-espagnol, cette traduction
fut réalisée ensuite par les écrivains cubains Virgilio Piñera
et Humberto Rodriguez Tomeu» (MMD, p. 268). Avec le jeune Alessandro
Rússovich et soutenu
par une amie riche, Cecilia Debenedetti, Gombrowicz traduit également
son drame Le mariage. Il rédige à cette occasion une préface,
des notes et le commentaire sur la quatrième de couverture. Cette
traduction en espagnol sera publiée avant que le livre paraisse
en polonais. Plus tard, l’écrivain s’attaquera, avec un jeune
Français de Buenos Aires, Roland Martin, à la traduction française
de Ferdydurke, en s’inspirant non du texte original polonais mais
de la version espagnole du roman. En 1947, alors qu’il travaille
à son Trans-Atlantique, Gombrowicz fait publier dans une revue
polonaise une «Épître aux ferdydurquistes». Rédigée sur un ton
qui parodie à la fois le prophétisme biblique et le prologue de
Gargantua (l’auteur, d’ailleurs, s’y présente comme «complètement
bourré, noirci à bloc, rond comme une toupie, voué à une paresse
crasse et une permanente bohème» (V1, p. 109), la lettre annonce,
sans le nommer, le nouveau roman de l’auteur en demandant aux
«disciples» de ne pas perdre espoir en l’esprit régénérateur du
ferdydurkisme qui fera bientôt entendre à nouveau sa voix. Tous
ces faits démontrent une volonté constante de contourner les médiations
officielles entre l’auteur et ses lecteurs, et de créer un réseau
singulier de diffusion et de promotion de son œuvre16.
L’investiture
de la mémoire
Il
vaut maintenant la peine de s’arrêter sur la manière dont a circulé
ce deuxième roman de Gombrowicz. Écrit en Argentine, Trans-Atlantique
est d’abord publié en fragments dans la revue de langue polonaise
Kultura. Sise à Paris et publiée par un éditeur éponyme, cette
revue de dissidents est distribuée dans l’ensemble de la «Polonia»,
c’est-à-dire de l’émigration polonaise, répartie aussi bien en
France qu’en Angleterre, aux États-Unis ou en Amérique du Sud.
Le roman est publié en livre, avec Le mariage, en 1953, toujours
chez Kultura. L’œuvre de Gombrowicz est interdite en Pologne jusqu’au
dégel, en 1957, mais de nouveau mise à l’index en 1958. La réputation
de l’auteur se développe loin du lieu qu’il habite, auprès de
lecteurs avec qui il n’a aucun contact. Officiellement, les livres
de Gombrowicz sont inaccessibles à ses compatriotes de Pologne,
mais ils circulent sous le manteau. Même l’iconoclaste Trans-Atlantique
est accueilli par plusieurs comme un souffle libérateur.
De
quoi est donc fait ce livre? De manière superficielle, on peut
dire que Gombrowicz y règle ses comptes avec la patrie. Il dépeint
sous un jour grotesque les Polonais de Buenos Aires, qu’ils soient
dignitaires de la diplomatie, hommes d’affaires ou simples employés
de bureau. La satire gombrowiczienne s’attaque surtout au rapport
malaisé que les Polonais entretiennent avec la forme, à leur soumission
aux diktats d’une idéologie nationale qui exige d’eux le sacrifice
de leur souveraineté personnelle. Il ne s’agit toutefois pas d’un
roman à thèse. Le narrateur lui-même, comme souvent dans les romans
de Gombrowicz, loin de maîtriser le sens de ce qu’il observe autour
de lui, est complètement désorienté, emporté par une kyrielle
d’événements absurdes ou grotesques. Il est le héros manqué d’une
épopée qui tourne à vide; à l’épique, en fait, se substitue l’esprit
du picaresque. Le seul recours du narrateur est l’imprécation.
Mais il est aussi le témoin d’une force de dissolution incarnée
par un puto, un inverti, qui lui trace la voie vers le renversement
de la patrie en filistrie. La filistrie n’est pas une idéologie
salvatrice, elle n’est que l’envers de l’esprit patriarcal, un
mouvement de révolte pour contrer le sacrifice des fils par des
pères soumis au pouvoir de formes inadéquates et figées (une certaine
conception de l’honneur, par exemple, qui tourne à la bouffonnerie).
Le personnage narrateur est sans cesse acculé à des situations
de double contrainte, à des dilemmes insolubles. L’entre-deux
est la figure centrale du roman, à partir même du titre qui, par
le trait d’union entre Trans et Atlantique, suggère un va-et-vient
incessant entre la Pologne et l’Argentine, entre la patrie et
la filistrie, entre le sacrifice et la jouissance, entre la fidélité
et la liberté, entre une identité fixée dans une forme consacrée
et l’éclatement monstrueux qu’introduit l’univers du puto. Le
narrateur ne choisit pas, même si l’appel se fait plus urgent
du côté de la filistrie.
Le
courage démontré par Gombrowicz dans ce roman consiste en une
saisie à bras-le-corps, associée à un travail de symbolisation
de sa propre mémoire (soit ses huit années passées en Argentine,
ramassées ici en une histoire qui dure quelques semaines), de
toute la mémoire polonaise, la mémoire récente liée aux événements
de la deuxième guerre mondiale, mais aussi une mémoire plus ancienne,
constitutive de l’identité des Polonais, des représentations d’eux-mêmes
qu’ils souhaitent projeter à l’étranger. Pas étonnant alors que
Gombrowicz, dans un exceptionnel travail de concentration, privilégie
la parodie et le grotesque à la représentation réaliste pour toucher
le cœur sensible de cette tyrannie des formes.
Parodie:
altérité du même
Il
faut s’arrêter un instant sur l’éthique de la parodie comme forme
d’écriture prenant en charge la mémoire nationale. Que veut dire
parodier en effet? Il y a dans la parodie une mise à distance,
certes, mais cela ne s’effectue pas sur le mode de la séparation
(comme dans la satire, par exemple) entre soi et l’autre. Elle
suppose au contraire un moment d’identification avec le modèle
subverti. La parodie permet au sujet à la fois d’être et de ne
pas être. La division n’a donc pas lieu qu’entre lui et ce qu’il
rejette, mais bien à l’intérieur de lui: la fissure parodique
s’inscrira dans la voix même du sujet, marquée de duplicité. Dans
le traitement des personnages, la parodie introduit aussi une
distance qui transforme le connu en étrangeté. Ainsi, on remarque
qu’à chaque apparition d’un nouveau personnage dans le roman le
narrateur signale qu’il s’agit de l’être le plus bizarre ou étrange
qu’il ait jamais rencontré. Le narrateur même, qui porte dans
le roman le nom de l’auteur, qui plus est «écrivain polonais»,
succombe au traitement parodique et devient en quelque sorte un
Witold Gombrowicz expérimental et non une représentation réaliste.
Mais c’est surtout dans le langage et le style que Trans-Atlantique
travaille la mémoire polonaise. Rosine Georgin17
a en effet démontré que ce roman est une parodie de la seule forme
littéraire qu’ait produite exclusivement la littérature polonaise:
la gaweda, forme dérivée du baroque sarmate, qui désigne le style
oral, emphatique et maniéré des conteurs polonais du dix-neuvième
siècle. C’est donc sur ce genre mineur et démodé que se déploie
le propos moderne de Gombrowicz. S’ajoute à cela la reformulation
carnavalisée de motifs et symboles comme le kulig, le duel, la
chasse à courre, etc., présents dans une œuvre emblématique du
romantisme polonais, le Pan Tadeusz d’Adam Mickiewicz. Gombrowicz
déclarera avoir conçu son roman «comme un Pan Tadeusz à rebours»
(T, p. 116). La dette à l’égard de Mickiewicz avait déjà été reconnue
clairement dans un passage du Journal, passage qui montre que
la révolte du fils est aussi une manière de se fonder comme père:
«Il y a une centaine d’années, le poète lituanien avait forgé
la forme de l’esprit polonais; aujourd’hui moi tel Moïse, je libère
les Polonais des chaînes de cette ancienne forme, je fais sortir
le Polonais de lui-même» (J1, p. 85). Ce Moïse est lui aussi «à
rebours», car il ne songe nullement à ramener son peuple vers
la Terre promise; il veut au contraire lui donner la force d’être
souverain en terre étrangère.
En
définitive, dans Trans-Atlantique, la mémoire devient médiation
vers une forme autre tirée de la parodisation, celle-ci agissant
comme une prescription du symptôme, seule avenue possible pour
se libérer de la double contrainte18.
La médiation assure le passage du discours de la communauté au
discours de la singularité. Mais cette singularité n’est en rien
celle de la monade agissant pour son propre compte et s’élaborant
dans un ailleurs abstrait. Gombrowicz fait comprendre que la singularité
est le résultat d’un agôn «tout contre» la forme héritée: il ne
s’agit pas de renier, de dénier ou de tourner le dos, mais d’explorer
le refoulé de la communauté pour pouvoir mieux prendre ses distances
à l’égard du discours appris.
Le
Journal ou la sociabilité retrouvée
En
écrivant Trans-Atlantique, Gombrowicz pose deux gestes déterminants:
d’abord, il élit définitivement le polonais comme langue d’écriture,
ce qui n’allait pas de soi pour un écrivain soucieux comme lui
d’amener le Polonais hors de lui-même; bien plus, il commet l’imprudence
stratégique d’écrire un roman pratiquement intraduisible et farci
de références que seuls les Polonais cultivés sont aptes, de prime
abord, à saisir. Mais sans Trans-Atlantique, le Journal n’aurait
pas été possible, ce Journal qui est le véritable acte de fondation
de Gombrowicz dans sa singularité. Dans le Journal, la Pologne
est commentée depuis le point de vue d’un moi qui, quatre fois
nommé, constitue l’incipit du livre. L’écrivain, ensuite, lit
les journaux et les revues, reçoit des ouvrages publiés par des
Polonais et il commente, il provoque, il agonit la complaisance
des divers bardes qui se présentent. Avec le Journal, Gombrowicz
achève la mise en place de sa posture d’énonciation, il a trouvé
la plate-forme interlocutoire qui convient à sa subjectivité:
installé en Argentine et publié à Paris, il est définitivement
un écrivain polonais. Et avec les traductions qui commencent à
voir le jour, cet écrivain polonais s’adresse à l’ensemble de
l’Occident.
Le
Journal est aussi une œuvre d’art, un work in progress qui forme
un nouvel espace dialogique. Publié par tranches, il suscite des
réactions que l’écrivain réinscrit dans les tranches suivantes.
Avant sa publication en volume, Gombrowicz revient sur le texte,
ajoute des passages, organise sa mosaïque, tend de nouveaux pièges.
Il met son moi à nu tout en organisant un système défensif autour
de lui. Ce moi ne se scrute pas le nombril, il se définit dans
l’affirmation; il se définit aussi comme rejet de tout ce qui
cherche à l’anéantir. Mais tout à coup, parallèlement au Journal,
voici que Gombrowicz écrit une série de textes de facture linéaire,
d’une remarquable limpidité, à travers lesquels il raconte sa
vie, de la naissance à son départ pour l’Argentine. Une telle
autobiographie, connue maintenant sous le titre Souvenirs de Pologne,
eût été impensable avant l’expérience du Journal. Fortement établi
dans sa personnalité d’écrivain, Gombrowicz peut désormais raconter
dans quelle saumure il a mariné, comment il s’est formé. J’ai
dit plus haut que, dans Trans-Atlantique, la mémoire agissait
comme médiation, pont ou navire de contrebande entre l’Europe
et l’Amérique; dans Souvenirs de Pologne, c’est la médiation de
la radio qui permet l’émergence d’une mémoire partagée avec des
auditeurs inconnus de l’auteur. Ces textes, de même que ceux contenus
dans Pérégrinations argentines, sont en effet destinés à une lecture
sur la chaîne radio Free Europe. Cette station, qui émettait à
partir de Munich dans plusieurs pays de l’Est, était financée
par les Américains pour défendre le «monde libre» contre le communisme.
Gombrowicz recevait d’eux une petite bourse mensuelle moyennant
un envoi régulier de textes. Il semble que ces textes, en fait,
n’aient jamais été diffusés, probablement parce que leur contenu
politique n’était pas assez prononcé (pour en donner une idée:
dans Pérégrinations argentines, le nom de Perón n’est mentionné
qu’une seule fois). Une fois installé en France et devenu une
célébrité, Gombrowicz n’a jamais fait mention de ces textes pourtant
d’un grand intérêt, sans doute parce qu’il les considérait comme
des travaux «alimentaires». On ne découvrira leur existence qu’après
sa mort. Outre la mise en scène d’une mémoire qui mêle l’individuel
et le collectif (et qui démontre à quel point Gombrowicz était
conscient de
n’être pas issu de nulle part), je retiens de ces textes leur
qualité d’adresse aux compatriotes et le rôle de médiateur que
se donne l’écrivain. Ainsi dans Pérégrinations argentines: «Je
vous raconte, amis, l’Argentine, l’Amérique… et pourtant, je crois
vous parler bien davantage de vous-mêmes, tels que l’on vous voit
d’ici, à partir de cette étrange pointe baroque de l’Amérique
du Sud, fichée entre deux océans19.»
Reprise,
par d’autres moyens, de la pensée trans-Atlantique: l’entre-deux
comme lieu de passation de l’autre à soi, mais qui soumet le soi
aux distorsions «baroques» du regard étranger. En clair, Gombrowicz
se sert du point de vue offert par l’«étrange pointe baroque»
pour déstabiliser l’idée que ses compatriotes se font d’eux-mêmes.
Une
mémoire sans communion
Le
fragment du Journal où Gombrowicz raconte son retour en Europe
offre un autre témoignage de ce tragique antipathétique évoqué
plus haut. Car l’exilé est revenu, non pas au pays natal, mais
dans cette Europe qu’il avait défiée tout au long de sa vie. Deuxième
exil, ai-je écrit, plus douloureux que le premier. Mais est-ce
là encore une raison de se plaindre? Il reste que, dans le récit
qu’il fait de ce nouveau passage outre-Atlantique, Gombrowicz
laisse entendre quelque chose qui, par-delà la plainte, renvoie
à la fragilité ontologique de l’être humain. Dans ces pages écrites
après coup20, l’écrivain
se fait phénoménologue de la désagrégation de son moi, d’un changement
de peau qui le fait passer, l’espace et le temps d’une traversée
océanique, du Gombrowicz argentin à un autre qui lui est encore
inconnu. L’entre-deux qui s’écrit là est le lieu d’un passage
et d’une passation, mais aussi d’une passion au sens christique
du terme: l’image se déchire, le chaos envahit tout jusqu’à liquéfier
l’identité.
Que
se passe-t-il au juste? Voyons de plus près. Sur le pont du navire,
scrutant l’Argentine qui s’éloigne de lui, Gombrowicz tente d’en
cerner l’essence. Tout est allé très vite et le voici qui s’éloigne.
Il quitte un pays d’adoption, un univers de relations humaines
qu’il a lui-même patiemment créé. Déjà, sur le quai, au moment
des adieux, il s’est senti ailleurs et il s’étonne après coup
de n’avoir retenu de cette scène qu’une image banale, «un réverbère,
une plaque, un plan d’eau». Tous ces derniers jours en Argentine
ont été vécus sur le mode du déphasage, de la disjonction. Une
jeune fille, la veille de son départ, lui confie qu’elle est depuis
longtemps amoureuse de lui: «[E]t je vis des larmes… mais déjà
je n’en avais plus le temps et tout se passait comme si ces sentiments
avaient longuement attendu de se réaliser, jusqu’au jour où moi
je deviendrais irréel» (J2, p. 317). Disjonction également entre
la vision des lieux où il a vécu et l’image intériorisée du temps:
«[J]e reconnus l’odeur d’antan… et, durant un instant, fixant
quelque chose d’invisible, j’ai espéré que le geste du retour
apporterait signification et forme au jour présent. Non. Rien.
Désert. Vide» (J2, p. 319). Dans toutes ces pages, la médiation
de la mémoire est supplantée par l’immédiat, un immédiat vide
de toute référence car il est pur lieu de passage. L’Argentine
s’est évanouie à l’horizon et Gombrowicz ne peut la fixer en une
image précise. Elle s’est tout simplement liquéfiée, elle est
devenue abstraction: «C’était le désert. L’infini de ce vide ardent,
bouillonnant, jaillissant, indiscernable, insaisissable, gouffre
fait de mille remous et tourbillons, là-bas autant qu’ici identique…
et plus loin, plus loin, le plus loin possible, c’est en vain
que tend mon regard jusqu’à la douleur, rien, non, on ne peut
rien distinguer, derrière le mur de la nuit tout va en se versant,
déversant et renversant sans trêve ni répit, en noyant, fondant
et dissolvant tout… et derrière les ténèbres, là en bas, il n’y
avait, je le savais, rien que masse informe et liquide mouvance,
devant moi espace sans consistance, et là-haut un ciel qui s’étoilait
d’essaims innombrables, ciel indiscernable, insaisissable… Malgré
tout, je concentrais mon regard. Mais non, rien du tout. Et d’abord
avais-je un droit de vue quelconque, moi, tourbillon et chaos
dans ce chaos, sans lieu ni mémoire, ballotté par des passions
et des douleurs inconnues — comment, dites, peut-on à quelque
vingt années de distance n’être rien de plus qu’eau bouillonnante,
étendue vide, nuit noire, ciel incommensurable… n’être plus qu’un
élément aveugle, et sans pouvoir aboutir à rien en soi-même? Argentine!
Mais quelle Argentine? Rien du tout. Fiasco» (J2, p. 329-330).
Gombrowicz
est un écrivain concret et cette page en offre un témoignage probant
avec son insistance sur l’être-là, son lexique qui renvoie à des
perceptions visuelles et à des mouvements matériels (bouillonnement,
jaillissement, renversement, etc.). Chez lui l’identité se joue
toujours entièrement dans l’ici et le maintenant. La plupart des
récits de départ, d’exil et de rupture exploitent un sentimentalisme
de convention: on verse une larme, mais l’identité, fondamentalement,
n’est pas atteinte. Un plus-être, au contraire, y est accordé
au sujet, le plus-être de celui qui possède une histoire et qui
peut la partager, ne serait-ce que sous le signe de la mélancolie.
Chez Gombrowicz, rien de tel. Non seulement l’Argentine échappe-t-elle
à sa saisie par le regard de la mémoire, mais c’est le sujet lui-même
qui devient insaisissable à lui-même, «élément aveugle», «ballotté
par des passions et des douleurs inconnues».
Il
importe toutefois d’observer comment l’antipathétisme continue
d’agir, cette fois dans la reconnaissance des aspects triviaux
et grotesques de l’existence qui ponctuent l’existence, même dans
les moments sublimes ou tragiques. Sur le pont du navire qui s’éloigne,
Gombrowicz tente donc de capturer l’essence de cet instant de
rupture, instant qui devrait être solennel, chargé des plus hauts
sentiments et des pensées les plus profondes. Il scrute. Mais
son déchiffrement est altéré par la préoccupation d’avoir perdu
les deux cent cinquante dollars qu’on lui avait alloués pour la
traversée: «Il va falloir traverser tout l’Atlantique avec les
quelques pesos qui me restent, pécule qui correspond à trois dollars
environ! Bon, mais là-bas, dehors, vois la ville qui vogue au
loin, allons, concentre-toi, ne te laisse pas voler cet adieu,
et je remonte en courant sur le pont: on ne voyait plus, tout
au fond du plan d’eau, que tourbillons de matière mal définie,
galaxie marquée çà et là d’un contour plus précis, mon regard
ne comprenait plus rien, un plasma riche d’une géométrie propre
à lui et malgré tout trop difficile… et cette résistance, à chaque
instant croissante et qui m’écrasait, s’accompagnait du fracas
de l’eau fendue par l’étrave du navire. En même temps, les deux
cent cinquante dollars faisaient irruption dans mes vingt-quatre
années de vie argentine, l’instant se dédoublait en vingt-quatre
et deux cent cinquante, ah, mathématiques trompeuses et aberrantes!»
(J2, p. 321). Ici comme ailleurs, le tragique et l’humour s’entremêlent
et cela se joue dans l’énonciation, dans le contrepoint entre
le désir d’un sentiment qui fuit, la disjonction entre la vision
extérieure et l’intériorité, la contamination du haut par le bas.
L’humour n’empêche pas le désarroi, lequel déborde le sujet individuel
pour s’élever à l’échelle cosmique: tout autour n’est plus que
tourbillons, plasma, fracas, avec au milieu de tout cela un sujet
doté d’un regard qui ne «comprend plus rien», écartelé entre deux
temporalités qui se combattent l’une l’autre.
Le
pitre devant les monuments de la culture
On
peut s’étonner qu’un homme tel que lui, qui commençait alors à
jouir de la reconnaissance auprès du public cultivé, qui d’ailleurs
retournait en Europe grâce à une bourse prestigieuse, on peut
s’étonner qu’il nous fasse le récit de la dissolution de son moi,
le constat que son labeur pour arriver à être quelqu’un se solde
sur le sentiment angoissé de n’être qu’un cadavre en sursis lavé
par le temps. C’est mal connaître le moi gombrowiczien et son
rapport malaisé à l’être-pour-l’autre. Ce qui terrorise en partie
l’écrivain, c’est l’idée de s’acheminer vers un Gombrowicz désincarné,
inventé par ses lecteurs et supporteurs, un Gombrowicz, pour tout
dire, médiatique. En Argentine, il s’était formé une communauté
personnelle au sein de laquelle il était quelqu’un. C’était une
communauté en dehors des cercles qui définissent habituellement
l’écrivain, mais c’était quand même un lieu d’échange où se nourrissait
son sentiment d’exister et de se créer à travers l’autre. C’est
cela qu’il quitte avec l’Argentine, une communauté hyper-personnelle,
non autorisée par l’institution. Et c’est vers l’institution qu’il
se dirige en rejoignant l’Europe, un autre genre de communauté
avec des rites étrangers au désir qui l’a toujours animé. En Europe,
il sera pris en charge, il trouvera là des amis, des alliés, mais
que des êtres mûrs, rien qui suggère en lui le renouvellement
du désir de vivre que lui a procuré le contact avec l’immaturité
du non-accompli. Fini le sentiment de concocter son œuvre en contrebande,
de circuler dans un espace que la spectacularisation institutionnelle
n’a pas touché de son ombre; son corps se retrouvera désormais
sous les feux des projecteurs, on l’interrogera sur toutes sortes
de sujets et il n’aura plus de contrôle sur la manière dont on
retranscrira ses propos.
C’est
alors dans ce moment d’écartèlement, voire de désagrégation, que
Gombrowicz formule l’opération qui lui permettra de se refonder:
«Dans ma déliquescence, il est une nécessité absolument inéluctable,
et qui me tourmente: il va me falloir, à Paris, être l’ennemi
de Paris. Rien à faire! Si je ne leur reste pas, tel un os, en
travers du gosier, ils m’avaleront tout cru! […] N’empêche qu’on
saurait à peine imaginer destin plus ironique: qu’il faille encore
que moi, dans mon abîme, dans mon éloignement océanique, je me
sculpte moi-même de ce brouillard, et que cette brume, cette nuée
de vapeur, je la transforme en poing!» (J2, p. 344). Ainsi, sur
le bateau qui le ramène en Europe après vingt-quatre années d’Argentine
qui se terminent par une plongée dans le néant, une dissolution
quasi psychotique de son moi, il est aussitôt ramené dans le champ
du social par la pensée de Paris vers où il se dirige. Et c’est
du fond du chaos qu’il conçoit la posture qu’il adoptera à l’égard
de cette grande ville de culture. Il reprend avec Paris le jeu
qu’il avait élaboré, en Pologne puis en Argentine, dans les cafés
où, réuni avec des artistes et des écrivains, il s’amusait à prendre
le contre-pied de tout ce qu’on lui proposait. Cette posture qui
le tire du néant et lui redonne une forme est apparemment celle
du polemos. La seule différence dans le cas de Gombrowicz est
que son attitude polémique n’est pas un déni du chaos. Au contraire,
il tient la brèche ouverte. Gombrowicz part en guerre contre Paris,
mais il sait que c’est du théâtre: il n’a pas besoin de détruire
Paris, il veut seulement résister à l’avalement. Ses agressions
contre Paris n’ont d’autre fonction que d’enlever à cette ville
ses vêtements, ses parures, sa vieillesse, sa maturité, pour toucher
sa nudité, sa beauté naissante. Devenir l’ennemi de Paris, voilà
le projet qui lui permet de respirer de nouveau, de se donner
un peu de jeu. C’est ainsi qu’une fois en France, interviewé de
toutes parts, il ne ménage pas ses coups de gueule: «Je n’aime
pas Balzac, je n’aime pas Flaubert. Zola? Ah non, je n’aime pas21…»,
dit-il à l’un. À un autre: «La cuisine française est une abomination
universelle22». Paris et
la culture française ne sont toutefois qu’un prétexte: «C’est
entendu, je suis anti-parisien. Cependant, à travers Paris, c’est
plutôt toute une culture européenne que je vise, dont Paris est
le maître et le champion23.»
C’est ainsi que l’un de ses grands coups d’audace, pendant ces
dernières années de sa vie, sera de s’en prendre à l’un des plus
grands monuments de la culture européenne: Dante.
Le
texte intitulé «Sur Dante» (J2, p. 513-531), que Gombrowicz, avec
la complicité de Dominique de Roux, s’est amusé à envoyer aux
personnalités les plus susceptibles de se sentir choquées, illustre
bien la dernière manière agonistique de l’écrivain, une manière
où la facétie semble l’emporter sur l’acuité critique. Faisant
fi de six siècles d’exégèse érudite, Gombrowicz se permet de confronter
l’Enfer de Dante à la réalité d’un homme du vingtième siècle.
Sa question est simple: est-ce que la description faite par Dante
de l’enfer tient encore le coup aux yeux d’un contemporain des
goulags et de la Shoah? La réponse étant négative, il se permet
de récrire certains vers pour leur redonner leur force perdue.
Ce révisionnisme radical n’a pas manqué de déplaire aux interprètes
et admirateurs de l’œuvre dantesque. La mauvaise foi dans laquelle
baigne cette facétie avait en effet de quoi irriter l’esprit de
sérieux philologique. Étienne Gilson semble avoir raison d’écrire,
après lecture du pamphlet: «Je n’y ai rien trouvé, sauf qu’il
parle de la Divine Comédie comme si elle ne contenait que l’Enfer
[…]. Je ne trouve qu’une idée dans ce petit pamphlet plutôt enfantin,
c’est que, puisque nous venons 600 ans après Dante, nous lui sommes
supérieurs, étant nés plus tard, et sur un palier plus élevé de
l’évolution. C’est consternant. À renvoyer soit à Bouvard, soit
à Pécuchet24.» En effet,
la lecture gombrowiczienne de Dante passe à côté de tout ce qui
fait la grandeur du poème — en premier lieu de sa poétique —,
elle le traite avec la même désinvolture qu’affichait l’écrivain
à l’égard de la peinture, lui qui déclarait n’avoir mis les pieds
qu’une seule fois au Louvre, ignorant les tableaux pour ne s’intéresser
qu’aux visages de ceux qui les contemplaient25.
La réponse de Giuseppe Ungaretti au «Sur Dante» (télégramme envoyé
à Dominique de Roux) est encore plus viscérale: «Livre sur Dante
du Polonais pure infamie. Insensé et absurde d’avoir publié tel
outrage. Mis en morceaux et jeté au diable cet écrit stupide et
horrible, sans pareil stupide» (T, p. 268). Nous voici donc en
plein malentendu. Cioran, lui, se fait plus nuancé, troublé: «C’est
beau, déroutant, fou et intolérable26.»
Quatre adjectifs qui signalent la perception, confuse mais sensible,
d’une pertinence logée, par-delà l’énoncé littéral, dans l’acte
de discours lui-même. L’antiadmiration en acte, le courage de
demander: mais qu’est-ce que ça vaut, pour moi, maintenant?
Sans
pour autant procéder à une analyse systématique du pamphlet, on
peut se demander ce que vise au juste un tel cabotinage de la
part d’un écrivain qui travaille depuis plus de trente ans à faire
reconnaître sa supériorité. Quand on se donne la peine de lire
le texte attentivement, on se rend compte que le refus d’admirer,
loin de relever d’un goût enfantin de la provocation, met en relief
le problème du temps, de notre rapport à un ex-vivant à travers
ces médiations que sont la trace écrite, d’une part, et le discours
institutionnel qui la perpétue, d’autre part. Gombrowicz veut
entrer en contact avec Dante vivant; or, celui-ci se présente
comme une altérité radicale, d’autant plus radicale que la tradition
l’a rendu étranger à lui-même: «La Divine Comédie? Elle ne me
suffit pas. Ce que j’y cherche, c’est Dante. Mais sans l’y trouver:
car le Dante que m’a légué la tradition, c’est précisément l’auteur
de La Divine Comédie. Ces grands hommes ont cessé d’être des hommes
pour devenir des réalisations» (J2, p. 524). Le Dante produit
de son époque ne l’intéresse pas non plus: Gombrowicz ne croit
pas aux pouvoirs de la reconstitution historique — il est sollicité
par des problèmes plus urgents, liés à sa situation d’homme moderne.
Il prend donc le parti d’interroger le texte depuis le point de
vue d’un homme d’aujourd’hui. Cette seconde tentative le conduit
à conclure que le poème de Dante est obsolète; produit d’une époque
passée, il n’offre à l’imagination qu’un cortège de figures qui
éveillent difficilement la sensibilité moderne: «Les tourments
de tous ces damnés, qu’ils sont frustes et simplets! Si minces,
somme toute, et tellement bavards! Ces sermons déclamés entre
deux séances de torture…» (J2, p. 525). Iconoclaste? Sans doute.
Mais quand on y songe, combien stimulant le défi lancé aux exégètes,
qui pourrait se traduire ainsi: «Saurez-vous me convaincre que
cette œuvre par vous louée et encensée vous apporte réellement
quelque chose en dehors du fait qu’elle vous donne l’occasion
de vous exhiber avec votre savoir?» Ne concluons pas que tous
failliront à y répondre, à preuve un récent dialogue entre Philippe
Sollers et Benoît Chantre qui aurait pu s’intituler Dante mon
prochain27. Mais le geste
de Gombrowicz comporte une signification supplémentaire: par le
biais de la farce grotesque, il donne bien sûr une démonstration
de ce que veut dire prendre ses distances par rapport au sublime
de convention proposé par la culture officielle, mais plus fondamentalement
encore, il soumet à ses contemporains l’exigence de critiquer
— pour la renouveler — leur compréhension de ce que sont l’enfer
et le mal. L’enfer, pour lui, comporte une dimension inhumaine,
c’est «une éternité qui poursuit son abîme» et c’est la source
même de la douleur. Le poème de Dante lui paraît monstrueux à
cause de la facilité avec laquelle le poète décrit nombre de tortures,
facilité dérivée d’une conception théologique faisant de l’enfer
la marque du «Suprême Amour». Gombrowicz se demande aussi comment
peut exister le scandale que représente la conjonction entre la
jouissance et la douleur infligée à l’autre, en fournissant lui-même
l’hypothèse qu’une telle déresponsabilisation face à la douleur
ne peut se développer que dans un climat où l’irréalité a pris
le pas sur le sens du réel — la cruauté des bourreaux pouvant
être définie comme une irréalité objectivée28.
En tout dernier lieu, et sur un plan qui concerne davantage le
point de vue développé dans ce chapitre, «Sur Dante» fait ressortir
«performativement» la manière quasi totalitaire dont la Culture
musèle toute opinion sur les grandes œuvres qui émanerait d’un
point de vue «naïf», non autorisé. La posture gombrowiczienne
rappelle dans son irrévérence qu’il est plus essentiel à l’être
humain de s’interroger de manière concrète sur les mécanismes
d’engendrement de la douleur que d’imposer la vénération des «grandes
œuvres» en érigeant sur elles le pouvoir abêtissant de la parole
institutionnelle.
Witold
contre Gombrowicz
Dans
toutes ces polémiques où Gombrowicz joue le rôle du fou du roi
— ou de l’enfant qui signale sa nudité —, la valeur des énoncés
compte moins que l’acte de discours lui-même. Mais par-delà la
farce, un enjeu de taille se dessine, un combat quasi impossible
impose sa loi, dont la solution n’est peut-être que dans la mort:
rompre avec Gombrowicz lui-même, combattre sa propre forme pour
ne pas tomber dans la bêtise: «Depuis que je me suis mis à cultiver
la littérature, je dois sans cesse démolir quelqu’un pour me sauver
moi-même. […] Mais, plus les années passent, plus mes paroles,
mes paroles écrites, s’éloignent de moi […]. Une chose est sûre:
ma révolte trouvera des éditeurs, des commentateurs, des lecteurs,
elle sera facilement digérée par la machine. […] Je suis devenu
littérature et mes révoltes elles aussi sont de la littérature.
La loi: plus c’est savant plus c’est bête s’applique à moi parfaitement»
(J2, p. 538). Le constat est douloureux, c’est comme si le déclin
des forces dans la vieillesse signait la fin de la souveraineté
de cet écrivain qui, justement, a toujours refusé l’étiquette
d’«écrivain». Il le savait, au fond, que son retour en Europe,
symbole de sa réussite, était en réalité, pour l’agoniste en lui,
le signe de sa mort. Dans sa dernière interview, au journaliste
qui lui demande quels sont ses projets d’avenir, il répond: «La
tombe» (V1, p. 213). Dans les dernières pages du Journal, on le
voit donc énoncer, par-delà Paris et la culture européenne, cette
ambition qu’il est désormais impuissant à réaliser mais qui nous
donne une vision juste de son rapport aux médias, au livre publié,
à tout ce qui aura contribué à façonner son personnage: «Et aujourd’hui,
moi, individu vivant, me voilà serviteur de ce Gombrowicz officiel,
que j’ai fabriqué de mes mains. […] j’ai fait mon trou, je remplis
mon rôle, je suis serviteur. De qui? De Gombrowicz. Ma révolte
d’antan va-t-elle renaître dans l’imagination de quelque autre,
jeune et conquérante? Je ne sais. Mais moi? Arriverai-je encore
une fois à me révolter contre lui, contre ce Gombrowicz? Je n’en
suis pas du tout sûr. […] Se débarrasser de Gombrowicz, le compromettre,
le détruire, voilà certes qui serait vivifiant… mais il n’est
rien de plus ardu que de lutter contre sa propre carapace» (T,
p. 182-183). Le déplacement dans l’aire de l’entre-deux faisait
le style du vivant — mais les cadavres s’amoncelaient, les deuils
se multipliaient: la mère, la famille, la Pologne entière jamais
revues; puis l’Argentine, ce halo de jeunesse momentanément soustrait
aux feux du temps, retournée à son essentielle étrangeté une fois
l’Océan retraversé. Mort, Gombrowicz? Pas si sûr. Pour lui, c’était
sans doute la fin: il se sentait achevé. Pour nous, lecteurs,
il en va autrement: en poussant le désir de liberté jusqu’à combattre
sa propre image, Gombrowicz nous donne encore une leçon de souveraineté.
Cette incessante contestation continue d’agir dans son œuvre,
ce qui la rend proprement inachevable. Dans la mesure où il nomme
cette mort avec justesse, sa voix sur la page continue d’opérer
ses renouvellements. Et à la fin, c’est au lecteur qu’il revient
d’en faire l’«entre-émetteur» de ses propres passages.
Notes
1.
J.-P. Salgas, Witold Gombrowicz ou l’athéisme généralisé, Paris,
Seuil, «Les contemporains», 2000.
2.
Mis à part l’ouvrage de Salgas, mentionnons A. Kijowski, «La stratégie
de Gombrowicz», dans «Gombrowicz», Cahiers de l’Herne, no 14,
1971, p. 76-84; J. Peiron, Gombrowicz, écrivain et stratège. Un
auteur «excentrique» face à la France, Paris, L’Harmattan, 2002.
3.
Voir, de P. Bourdieu, son célèbre article «Le marché des biens
symboliques», L’année sociologique, no 22, 1971, p. 49-126; voir
aussi La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit,
«Le sens commun», 1979.
4.
Ce qui le distingue d’un Philippe Sollers, par exemple, qui est
à la fois écrivain, directeur d’une revue, directeur de collection
chez Gallimard et critique au journal Le Monde, sans parler de
ses nombreuses apparitions sur les plateaux de télévision.
5.
J.-P. Salgas, op. cit., p. 19-20, note 11, et p. 192-195.
6.
P. Zdziechowski, cité par J.-P. Salgas, op. cit., p. 11.
7.
A. Kijowski, «La stratégie de Gombrowicz», art. cité.
8.
Ibid., p. 82-83.
9.
Ibid., p. 83.
10.
F. Flahault, Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi,
Paris, Descartes & Cie, 2001, p. 382-383.
11.
«Witold Gombrowicz», entretien avec Piero Sanavio, Lugano, télévision
Suisse-Italienne, production Marcioni «Incontri», réalisation
Grytzko, mars 1969 (30 min.).
12.
Celui qui a lu à fond Gombrowicz sait bien que, pour lui, l’aventure
littéraire est avant tout une plongée dans ce que l’humain connaît
de plus secret: la honte, la douleur, la jouissance…, bref, ce
qui ne se laisse pas traduire dans les mots de la tribu.
13.
La notion de «communauté inavouable» renvoie bien sûr
au
livre de Maurice Blanchot, La communauté inavouable, Paris,
Minuit,
1983.
14.
Le contenu de ce numéro unique se retrouve dans V2, p. 164-176.
Il faut mentionner que les articles de cette revue sont des chefs-d’œuvre
d’humour absurde.
15.
«Gombrowicz», Cahiers de l’Herne, op. cit., p. 16.
16.
Gombrowicz connaît bien le jeu et il sait s’en amuser.
À
Maurice Nadeau, son premier éditeur français, il fait la recommandation
suivante: «Lancez sur le marché d’occasion une quantité considérable
de Ferdydurke avec une bande qui dise à peu près ceci: “roman
considéré comme chef-d’œuvre d’humour, traduit dernièrement en
huit langues”» (cité par J.-P. Salgas, op. cit., p. 142).
17.
R. Georgin, Gombrowicz, Lausanne, L’Âge d’homme, 1977.
18.
Pour les notions de «double contrainte» et de «prescription du
symptôme», voir P. Watzlawick, J. H. Beavin et D. D. Jackson,
Une logique de la communication, Paris, Seuil, «Points», 1972.
19.
W. Gombrowicz, Pérégrinations argentines, Paris, Christian Bourgois,
1984, p. 117.
20.
Ce récit, écrit à Berlin un mois et demi après le départ d’Argentine,
a plus tard été publié sous le titre Journal Paris-Berlin (Paris,
Christian Bourgois, 1968). Il est maintenant intégré à l’ensemble
du Journal (J2, p. 313-348).
21.
«Moi, Gombrowicz», émission réalisée par Andrzej Wolski et Estelle
Germain-Thomas, s. d.
22.
«Witold Gombrowicz», Bibliothèque de poche, émission animée par
Michel Polac, Dominique de Roux et Michel Vianey, 1969.
23.
W. Gombrowicz, Journal Paris-Berlin, tome III bis: 1963-1964,
Paris, Christian Bourgois, 1968, p. 7-8.
24.
«Gombrowicz», Cahiers de l’Herne, op. cit., p. 359.
25.
L’anecdote est racontée dans Souvenirs de Pologne (SP, p. 95-98).
On trouvera une anecdote similaire dans J1, p. 57-62.
26.
«Gombrowicz», Cahiers de l’Herne, op. cit., p. 418. La réaction
de Jean Dubuffet sera aussi très positive, attentive avant tout
à la posture énonciative: «Je me suis régalé de la glose Sur Dante,
pleine d’insolite saveur, pleine de vues fines et fécondes qui
fournissent à l’esprit un tonique aliment. Et dont surtout la
gesticulation, le lieu et le mouvement propre à la gesticulation,
plus encore que la substance des idées proposées, est extrêmement
vivifiante» (J. Dubuffet et W. Gombrowicz, Correspondance, Paris,
Gallimard, 1995, p. 63-64).
27.
P. Sollers, La divine comédie, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
Signalons que Dante ne devient prochain dans cette exégèse «à
bâtons rompus» que par la vertu d’une singulière mise en écho
de son œuvre avec celles de Rimbaud, de Proust, de Heidegger,
de Bataille et de bien d’autres!
28.
Il faut lire les textes fictionnels de Gombrowicz pour dégager
la manière dont il a exploré ces questions, ce que je tenterai
de faire dans les chapitres suivants.
.."Jeu,
stratégie, passion (de l’entre-deux)" est le premier chapitre
de Portrait de l'agoniste: Gombrowicz
(Liber, Montréal, 2003). Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation
de l'éditeur.
[© Liber, Montréal, Canada, 2003; isbn 2-89578-036-6]