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Une
philosophie du langage dans la prose russe du XIXe siËcle :
le ´ lexicocentrisme ª de N. S. Leskov
Catherine
GÈry
Université
de Bordeaux III
Líinvention
verbale ‡ líúuvre dans les pseudo contes populaires (skaz)
de N.S. Leskov est un phÈnomËne linguistique maintes fois relevÈ
et analysÈ, dans sa production comme dans sa rÈception. Il en ressort
gÈnÈralement que les faits de langue les plus marquants du style
de Leskov (et surtout dans ses contes des annÈes quatre-vingt, comme
Le Gaucher, LÈon fils de majordome, Voyage avec
un nihiliste ou encore Les Conteurs de minuit) affectent
essentiellement le lexique. Cíest autour du mot que síarticule
la poÈtique du skaz : le mot ‡ líorigine signe social
et culturel, puis le mot envisagÈ comme une unitÈ esthÈtique signifiante,
susceptible de fournir le support díune entreprise littÈraire de
dÈconstruction-reconstruction. Ce travail sur le mot est paradigmatique
d'une organisation stylistique plus gÈnÈrale mise en place par líÈcrivain
dans toute son oeuvre. La primautÈ du mot dans le systËme esthÈtique
a ÈtÈ exprimÈe par Leskov lui-mÍme, dans ses cÈlËbres entretiens
avec A. I. Faressov, en une formule devenue dÈfinitive : ´ Líhomme
vit de mots et il convient de savoir quels mots se trouvent ‡ quels
moments de la vie psychologique de chacun díentre nous. ª De
cette phrase abondamment citÈe et commentÈe par tous les exÈgËtes
de líÈcrivain se dÈgage une philosophie du langage dont les applications
pratiques dans la prose de Leskov ont ÈtÈ multiples, mais qui síest
aussi rÈvÈlÈe grosse de polÈmiques : dans un contexte o˘ normes
et conventions littÈraires Ètaient trËs fortes, les contemporains
de Leskov, et ‡ commencer par DostoÔevski qui lui reprochera díÈlaborer
un ´ discours des essences ª, furent souvent irritÈs par
un style aux qualitÈs archaÔsantes et baroques Èvidentes et relevant,
sous ses dehors spontanÈs, de procÈdÈs linguistiques et littÈraires
díune extrÍme sophistication.
Il
rÈsulte tout díabord des conceptions linguistiques de Leskov que
chacun de ses personnages possËde sa propre maniËre de síexprimer,
qui se distingue du style littÈraire communÈment admis. Par son
choix du lexique, ses tics de langage, le personnage leskovien fait
entendre sa propre voix ‡ líintÈrieur du chúur :
´ Pour
raisonner de faÁon imagÈe et Ècrire de mÍme (...), il faut que
les personnages littÈraires parlent chacun leur langue, la langue
propre ‡ leur condition. Et síils ne le font pas, alors le diable
sait qui ils sont et quelle est leur situation sociale. La pose
de la voix consiste pour líÈcrivain en son habiletÈ ‡ síemparer
de la voix et de la langue de son hÈros, sans mÈlanger les altos
et les basses. (...). Mes hÈros et moi-mÍme possÈdons notre propre
voix. Chez chacun díentre nous, elle est posÈe sinon justement,
du moins correctement. ª
La
juxtaposition de ces ´ voix ª compose ce quíon a appelÈ,
en parlant du style de Leskov, la ´ mosaÔque des langages ª,
líauteur lui-mÍme ayant par ailleurs souvent employÈ ce terme
de ´ mosaÔque ª. Ayant saisi líimportance du mot en
tant que vÈhicule socio-psychologique et rÈservoir de la culture,
Leskov utilise tous les registres de la langue russe et dirige
son oeuvre comme un chúur polyphonique, avec pour consÈquence
directe quíil est ´ amusant de (le) lire ª. Cette profession
de foi inscrit le skaz de Leskov dans une tradition occidentale
(anglaise et franÁaise) prolongÈe en Russie par les úuvres de
Tchoulkov, car les strates du langage sont aussi une caractÈristique
du roman comique : on retrouve le mÍme procÈdÈ chez Fielding,
Sterne, Dickens ou Thackeray. De la mÍme faÁon, Le roman comique
de Scarron est construit sur un principe díalternance, qui
amËne des ruptures continuelles et des changements de registre,
selon que cíest líauteur ou un de ses personnages qui conduit
la narration [1] .
Cependant,
l‡ o˘ Leskov avait pour objectif de crÈer une ´ mosaÔque
des langages ª qui serait, selon lui, conforme ‡ la rÈalitÈ
linguistique (´ mes prÍtres parlent comme des prÍtres, mes
nihilistes comme des nihilistes, mes croquants comme des croquants ª),
DostoÔevski dÈnonce une ´ typicitÈ contrefaite et disproportionnÈe ª.
Donner
la parole ‡ des personnages-narrateurs issus du ´ peuple ª,
cíest-‡-dire situÈs en dehors de la sphËre du littÈraire au sens
Ètroit du terme, participe chez Leskov díun projet rÈaliste quíil
partage avec toute son Èpoque mais que son Èpoque a mal compris,
car dans ses applications littÈraires le rÈalisme leskovien relËve
plus de la diffraction poÈtique que de la reproduction mimÈtique.
Dans la mÍme optique, líaffirmation largement rÈpandue dans la
critique, qui veut que sa prose instaure une dichotomie irrÈductible
entre la langue littÈraire (ou langue normÈe) et la langue dite
populaire níest quíune inexactitude qui prÈtend obstinÈment au
statut de vÈritÈ. Dans sa pratique, Leskov est loin díavoir rejetÈ
la langue littÈraire ; il lía au contraire ressentie
comme un bien culturel, un acquis du patrimoine linguistique,
et ceci en dÈpit de toute une sÈrie de dÈclarations qui tendent
‡ interprÈter cette mÍme langue littÈraire comme une crÈation
artificielle, un soi-disant obstacle au processus de dÈveloppement
de la littÈrature nationale. Ces affirmations sont, bien s˚r,
rÈsolument ‡ líunisson de celles de nombre díÈcrivains contemporains
de Leskov (Gl. Ouspenski, par exemple), qui pensent accÈder ‡
une forme de libertÈ dans la crÈation littÈraire en abandonnant
le ´ carcan ª de la langue normÈe ; mais il níen
reste pas moins que Leskov-artiste apparaÓt plus puissant que
Leskov-thÈoricien. Quand il oppose le discours littÈraire au ´ discours
vivant ª, líÈcrivain entend surtout souligner ce fait pour
lui Èvident quíon ne peut Ítre un vÈritable styliste du mot si
líon ne possËde quíune seule variÈtÈ, fut-elle littÈraire, du
discours russe. Aussi les faits linguistiques les plus variÈs
de par leur origine ou leur utilisation se rapprochent et síunissent
naturellement dans le discours du skaz. Le rÈsultat de
cette hybridation savamment menÈe níest pas un simple conglomÈrat
de mots ou díexpressions, mais un idiome complexe, censÈ reproduire
le caractËre individuel de chaque personnage ‡ líintÈrieur mÍme
de son discours (le discours Ètant en retour le point de convergence
du rÈseau díinfluences qui construisent le personnage littÈraire).
Et
en effet, il ressortit de ses entretiens avec Faressov que Leskov
considËre le langage crÈateur comme Ètant díessence individuelle
et psychique. En cela, il síoppose ‡ líÈvolution gÈnÈrale de la
pensÈe scientifique qui, au XIXe siËcle, dÈfinit la naissante
science du langage sous líinfluence de la philosophie matÈrialiste
et positiviste, et síintÈresse ‡ la langue en tant quíobjet concret
ou substance matÈrielle directement observable et mesurable, soumise
aux lois du monde physique. De prime abord, il semblerait pourtant
que les mÈtamorphoses que les narrateurs de Leskov font subir
‡ la langue, cette transformation de la substance physique du
mot (selon les principes de l'Ètymologie populaire, par exemple),
s'inscrivent dans la perspective matÈrialiste et Èvolutionniste
des sciences du langage au XIXe siËcle. Mais sans aller jusquí‡
líidiolecte, le jeu sur la matiËre verbale participe chez Leskov
d'un processus dont l'origine, psychique et poÈtique, est dÈterminÈe
par l'individu : l'invention verbale ne peut en aucun cas se rÈduire
ici ‡ un pur procÈdÈ mÈcanique envisagÈ comme une fin en soi,
ce qui serait confondre le rÈsultat et les motivations de ses
manifestations dans le texte. Leskov envisage la langue dans ses
rapports avec la pensÈe poÈtique, comme un phÈnomËne qui dÈpend
pour líessentiel de celui qui líutilise. Cíest en substance la
conception que líÈcole idÈaliste allemande, issue de W. von Humboldt,
se fait de la notion de ´ style ª (les vues anti-positivistes
et anti-rationalistes de cette Ècole sont exposÈes dans les travaux
de K. Vossler et L. Spitzer). On peut aussi penser ‡ la mÈthode
empiriste de Condillac au XVIIIe siËcle, qui substituait ‡ une
logique du langage fondÈe sur les catÈgories universelles
de líesprit humain une psychologie du langage liÈe ‡ une
analyse empirique de líactivitÈ intellectuelle. Au dÈbut du XXe
siËcle, ces mouvements seront renforcÈs par líintuitionnisme bergsonien
ou les doctrines esthÈtiques de Croce
[2] .
Cíest
pourquoi, bien que Leskov ne soit pas Ètranger ‡ la conception
du langage procÈdant díune nature sociale Èlargie (líinvention
verbale comme traduction díun ´ gÈnie populaire ª russe
collectif), son utilisation dans sa prose affirme un principe
díindividualitÈ qui contrevient ‡ líuniformisation linguistique
propagÈe par la pensÈe sociologique qui lui est contemporaine.
DerriËre le mythe du peuple se profile celui de líauteur, un auteur
qui a dÈveloppÈ au plus haut degrÈ des stratÈgies de dissimulation
en parant ses pratiques linguistiques de tous les signes díune
pseudo-langue populaire : spontanÈitÈ, ÈlÈmentaritÈ, irrationalitÈ
dans líapprÈhension du langage. Cíest ainsi que prÈcision et clartÈ,
attributs de la raison et ÈlÈments fondateurs de la langue littÈraire
russe en partie sous líinfluence de la langue franÁaise (la dÈfinition
que Podchivalov pouvait donner du ´ bon style ª dans
son PrÈcis du style russe ou le ´ Ítre soi en Ètant
tous ª qui dÈfinit le ´ nouveau style ª de Karamzine),
le souci classique de prÈcision et díefficacitÈ (´ ni trop,
ni trop peu ª) ou la phrase logique, concise et transparente
de Pouchkine, líapparente transparence et fluiditÈ díun Tourgueniev
enfin, sont abandonnÈs au profit díune vision profondÈment subjective
et imaginative de la langue. Le mot níest pas tant considÈrÈ comme
un outil de communication reproductible que comme un matÈriau
poÈtique portant une forte charge expressive et subjective
[3] . Leskov se positionne ainsi contre ´ líuniversel
reportage ª, pour reprendre líexpression de MallarmÈ. Líautodidacte,
qui est, comme on le sait, un des modËles auquel se rÈfËre constamment
líauteur, rÈapparaÓt enfin sur le large inventaire des moyens
linguistiques mis ‡ sa disposition.
Líimportance
accordÈe au mot comme matÈriau littÈraire prÈÈminent se traduit
de plusieurs faÁons dans la prose de Leskov. Cíest tout d'abord
la justification du mode narratif du skaz tel quíil líadopte
dans de nombreuses de ses úuvres : dans le rÈcit ´ classique ª,
le hÈros est une figure qui se trouve au centre de líorganisation
de la narration ; dans le skaz, cíest le narrateur, le
sujet parlant, qui occupe la place habituellement dÈvolue au hÈros,
et plus encore, cíest son discours qui devient ÈvÈnement, ‡ la
fois sujet et fable. Le personnage littÈraire est ainsi crÈÈ ‡
partir de sa langue et de líutilisation quíil fait des formes
verbales. Les modes de cette utilisation dÈterminent ses caractÈristiques
sociales, culturelles et psychiques. Chaque personnage se distingue
des autres non pas formellement, ou par l'attribution d'un nom
pittoresque, mais par sa psychologie et sa vision du monde, telles
quíelles se manifestent dans son discours. C'est pourquoi une
soigneuse coordination du discours et du comportement, qui dÈfinissent
en creux une situation sociale, est un des traits fondamentaux
de la poÈtique de Leskov. Le mot est compris comme un rÈceptacle
de la culture populaire, ou plutÙt des formes de comprÈhension
du peuple russe tel que líauteur se le reprÈsente. Un phÈnomËne
rÈcurrent dans la prose de Leskov absorbe les traits fondamentaux
de ce systËme de comprÈhension : il síagit de la crÈation
verbale, autrement dit de líÈlaboration ininterrompue par le narrateur
leskovien de barbarismes et de nÈologismes.
La
crÈation verbale joue un rÙle prÈpondÈrant dans líÈconomie du
rÈcit : elle libËre líÈcrivain de la nÈcessitÈ de faire entrer
dans le texte les ÈlÈments caractÈristiques du discours díauteur
que sont digressions, commentaires, ou mÍme portraits et descriptions,
analyses psychologiques, etc. Cette spÈcificitÈ du style leskovien
a ÈtÈ mise en avant pour la premiËre fois par M. Gorki, qui a
convoquÈ les plus grands noms de la littÈrature pour affirmer
que Leskov se distingue de ses contemporains par líattention originale
quíil apporte au mot comme matÈriau littÈraire. Les rÈalistes,
qui Ècrivent ´ plastiquement ª, considËrent le mot comme
une ´ argile ª avec laquelle ils ´ faÁonnent, ‡
la maniËre díun dieu crÈateur, des figures et des images díhommes,
vivantes jusquí‡ la supercherie ª. En tant que ´ magicien
du mot ª, Leskov arrive au mÍme rÈsultat de ´ palpabilitÈ
physique ª dans la reprÈsentation par les moyens qui sont
les siens : il níÈcrit pas plastiquement mais raconte ; il
fuit la description qui a pour objet de reflÈter indirectement
les pensÈes ou les sentiments des personnages, prÈfÈrant ´ tresser
habilement la dentelle nerveuse du discours oral. ª
Ce
tressage, ou, selon B. Eichenbaum, ce systËme stylistique fait
de ´ collages ª, d' ´ imbrications ª, d' ´ enchaÓnements ª
et de ´ núuds ª, síaccomplit dans la crÈation verbale,
dont la puissance díÈvocation, la force de reprÈsentation et de
persuasion ont ÈtÈ relevÈes par Leskov, quand il analyse le terme
bioustry (biousty (les bustes) + lioustry
(les lustres)) forgÈ par lui en ces termes :
´
Bioustry (...) est ici un mot bien plus Èconomique que
níimporte quel apologiste violent du laconisme direct, de la phrase
hachÈe, de la description succincte, etc. bioustry, un
seul mot, et cíest tout un tableau quíon a devant les yeux : l‡
est la salle, l‡ sont les lustres azurÈs, et líornement díun haut
plafond ; l‡ sont les apollons blancs ceints de couronnes (...).
L‡, il y a probablement un parquet jaune et rose, et un tapis
rouge ; et tout Áa dans un seul mot: bioustry. ª
La
technique descriptive de Leskov est, on le voit, tout ‡ fait originale.
Cíest une mÈthode qui arrive ‡ ses buts par le biais de líinvention
verbale et la transfiguration des formes, o˘ les significations
se percutent ‡ líintÈrieur mÍme du mot. La combinaison du sens
‡ líintÈrieur du mot est compris comme un raccourci stylistique
et les crÈations verbales sont ‡ mÍme de dÈrouler en propre plusieurs
lignes narratives ou caractÈrologiques. Dans ses nÈologismes,
Leskov donne libre cours aux potentialitÈs de reprÈsentation et
d'expression du mot ´ en tant que tel ª.
Leskov
fait donc partie díun mouvement grammatico-littÈraire qui voit
les unitÈs essentielles du discours dans le mot plus que dans
la phrase : le mot est líunitÈ stylistique active par excellence.
Ce ´ lexicocentrisme ª, hÈritÈ de líamiral Chichkov,
travaille la prose de Leskov en profondeur. Par la profonde ´ russitÈ ª
du travail sur le vocabulaire et surtout par la place prÈpondÈrante
qui lui est dÈvolue dans le systËme de valeurs esthÈtiques, Leskov
rejoint líarchaÔste Chichkov contre Karamzine. Cíest sans doute
plus du reprÈsentant de l'invention verbale que du pourfendeur
des influences ÈtrangËres dans la langue russe que Leskov se rÈclame
rÈellement. Bien que restÈ dans líhistoire avant tout pour ses
options idÈologiques, Chichkov fut un extraordinaire crÈateur
et dÈfenseur du mot, et ceci jusque dans ses erreurs mÍmes. Il
est par exemple depuis longtemps prouvÈ (du moins depuis les travaux
de Gerta H¸ttl-Worth) que la rÈforme de Karamzine et la ´ violence ª
que Chichkov líaccusait díexercer sur la langue russe ont relevÈ
d'un phÈnomËne avant tout syntaxique, et ont fort peu touchÈ le
lexique. Le fait que Chichkov et ses partisans se soient
surtout acharnÈs ‡ dÈnoncer la rÈforme du vocabulaire est le rÈsultat
souhaitÈ des entreprises de dissimulation mises en place par Karamzine
autour des bouleversements bien plus importants affectant la phrase.
Dans le prolongement de la plus pure tradition chichkovienne,
que son intÈrÍt exclusif pour le vocabulaire a donc pu conduire
‡ un certain aveuglement, le travail sur la langue dans les skaz
de Leskov se dÈplace de líaxe syntagmatique (la stylisation díun
type de discours) vers líaxe lexical (la transformation du
vocabulaire, la nÈologie et les procÈdÈs de morphogÈnËse). Autrement
dit, ce qui fait líobjet du jeu littÈraire níest pas tant la combinaison
des mots dans la phrase que la combinaison des ÈlÈments internes
au mot et la dilatation et redistribution du sens qui en rÈsultent.
On
sait que pour les contemporains de Leskov, la langue síuse, et
quíune des fonctions premiËres de la poÈsie est de la rÈactualiser
constamment. Revivifier les rapports sÈmantiques, rÈveiller le
sens latent des mots fait líobjet en cette fin de XIXe siËcle
des recherches díun grand nombre de grammairiens : cíest
le cas díAlexandre Potebnia ou du linguiste polonais plus mÈconnu
quíest NikolaÔ Krouchevski, auteur des premiers travaux thÈoriques
sur líÈtymologie populaire dans les langues slaves. Tous deux
placent Ègalement le mot au centre de leur rÈflexion sur le langage.
Dans
un premiers temps, la pratique empirique de Leskov rejoint tout
‡ fait la thÈorie du ´ rÈveil ª des mots exposÈe par
Krouchevski. Dans un article paru en 1879 (cíest-‡-dire exactement
contemporain des skaz de Leskov) sous le titre ´ De
líanalogie et de líÈtymologie populaire ª, Krouchevski rÈfute
la prÈdominance de la phonÈtique dans les sciences du langage
et pose le principe de líanalogie ‡ la base de tous les phÈnomËnes
qui touchent la transformation du lexique. Autrement dit, le grammairien
polonais accorde toute son attention aux fondements de la pensÈe
analogique pour analyser les productions apparemment arbitraires
de líÈtymologie populaire. Celle-ci est entiËrement envisagÈe
sous líangle de líassimilation, comme condition de renouvellement
de la langue (assimilation suffixale ou prÈfixale, assimilation
thÈmatique, assimilation dans le domaine de la flexion, assimilation
totale ou partielle de mots entiers ‡ des formes plus courantes).
Selon Krouchevski, chaque mot est liÈ aux autres par deux types
de liens : il entretient des liens de similaritÈ avec
ses ´ parents ª díaprËs la composition matÈrielle, la
forme grammaticale ou la signification ; il entretient avec
ses satellites dans la phrase des liens tout aussi infinis de
contiguÔtÈ, appelÈs par la mÈmoire. Les rapports de similaritÈ
et de contiguÔtÈ qui existent entre les mots leur permettent de
´ se rÈveiller les uns les autres dans notre esprit ª.
Krouchevski affirme que les mots síorganisent dans notre mÈmoire
en ´ familles ª ou en ´ sÈries ª, par la mise en
relation ´ instinctive ª de traits communs [4] . Ce systËme ÈlaborÈ díÈchos internes et externes
est parfaitement illustrÈ chez Leskov par le nÈologisme
Bourbo.
Ce
mot-valise est díune simplicitÈ trompeuse. Il est formÈ ‡ partir
du nom du tÈnor franÁais Jean Barbot (qui fut cÈlËbre en Russie
dans la seconde moitiÈ du XIXe siËcle), contaminÈ par le gallicisme
Bourbony (les Bourbons) pour former au dÈpart une
mÈtonymie. Cette indication sur la nationalitÈ du personnage se
double díun contenu injurieux gr‚ce au glissement vers le mot
populaire bourbon qui signifie ´ butor ª ou ´ administrateur
marron ª, dans un rapport de sens avec Bourbony dont
on pourrait penser quíil est motivÈ (‡ líÈpoque de la rÈvolution
franÁaise, ce dernier terme Ètait devenu une injure). On trouve
un peu plus loin dans le texte líexpression roja bourgonskaÔa :
´ gueule de Bourgogne ª selon les liens de similaritÈ,
car le personnage ainsi qualifiÈ abuse du liquide de mÍme nom,
mais aussi ´ gueule embourbonnÈe ª selon les liens de
contiguÔtÈ. Le tÈnor Bourbo se produit enfin dans un opÈra
plaisamment nommÈ Goubinoty (´ Les Tuguenots ª),
o˘ le nom propre Gougenoty (Les Huguenots) est rÈÈtymologisÈ
par le verbe goubit (dÈtruire). Le systËme díassociations
síÈmancipe alors du terme originel et continue ‡ se dÈvelopper
entre les termes secondaires Bourbony et goubit. Enfin,
la sÈrie analogique ne peut que se renforcer, si líon rappelle
que Barbot avait acquis sa cÈlÈbritÈ par sa crÈation du personnage
de Faust dans líopÈra de GounodÖ
Ce
jeu sur la matiËre verbale, dans lequel Krouchevski aurait pu
voir líexpression naturelle díune Èvolution linguistique destinÈe
‡ revivifier, voire ‡ Èliminer les ÈlÈments ´ usÈs ª
de la langue, ne peut pas se rÈduire ‡ un processus plus ou moins
involontaire ou inconscient, comme cíest le cas pour les manifestations
de líÈtymologie populaire. La dÈmonstration ci-dessus prouve que
les mots inventÈs par Leskov ne doivent plus grand chose ‡ la
prÈtendue spontanÈitÈ des crÈations populaires : ce sont
autant de maillons dans une chaÓne associative prÈmÈditÈe par
líauteur. Les crÈations verbales portent une forte charge expressive
et subjective et sont souvent sur-saturÈes de sens. Elles tÈmoignent
díune apprÈhension profondÈment imaginative de la langue, destinÈe
‡ rÈactualiser les rapports sÈmantiques et ‡ síopposer au discours
mÈcanique et rÈpÈtitif, ou purement informatif. Leskov fait du
phÈnomËne de líÈtymologie populaire un procÈdÈ stylistique ‡ part
entiËre, qui permet une remarquable Èconomie dans la reprÈsentation
gr‚ce aux principes conjuguÈs de líexpressivitÈ et la polysÈmie,
et se fonde sur la logique associative pour questionner le langage
dans toutes ses fonctions.
Nombre
de nÈologismes nous montrent comment les mots brisent les automatismes
linguistiques en se prolongeant díappels sÈmantiques, ‡ líintÈrieur
díune chaÓne analogique plus ou moins dÈveloppÈe, qui propose
plusieurs strates de signification :
- Dans Goubinoty dÈj‡ citÈ, le terme Gougenoty
(Les Huguenots) est associÈ au verbe goubit (dÈtruire)
pour rÈinvestir de sens le terme originel, dans la mesure o˘ il
síagit díune allusion directe aux batailles sanglantes qui ont
opposÈes les catholiques aux calvinistes.
- Ikatenia est formÈ du mot slavon ektenia (líectÈnie)
et du verbe familier ikat (hoqueter) : ici, outre le choc
des registres, le verbe rÈveille comiquement un sËme du terme
´ ectÈnie ª (une priËre avec rÈpons !).
- Kliouko est employÈ pour dÈsigner le champagne de la
Veuve Clicquot. On a ici une triple mÈtonymie, qui síexerce entre
le signifiÈ de ´ Clicquot ª et ses rÈfÈrents : ´ Clicquot ª
est tout díabord contaminÈ par la racine du verbe russe familier
kliouknout (boire un coup) ; la proximitÈ phonique avec
klioukva (la canneberge) Èvoque ensuite la couleur du visage
de ceux qui abusent du champagne Kliouko ; on entend enfin
le mot kliouka (le b‚ton des vieillards) qui renvoie
‡ líimage stÈrÈotypÈe díune veuve commerÁante
[5] . On peut enfin noter que la canneberge est une baie emblÈmatique
du folklore russe dans les reprÈsentations traditionnelles.
Le
remaniement de la relation sÈmantique ‡ líintÈrieur de la crÈation
verbale fait naÓtre une tension et une nouvelle pertinence dans
une langue remotivÈe. Fonctionnant díun point de vue stylistique
comme autant de tropes poÈtiques (synecdoques, mÈtonymies, mÈtaphores,
oxymores), les crÈations verbales de Leskov se rÈvËlent díune
intense figurativitÈ. PolysÈmiques et symboliques, elles rÈpondent
aux critËres ÈnoncÈs par le grammairien Alexandre Potebnia dans
sa dÈfinition de líimage poÈtique. Pour ce dernier, líimage a
une fonction essentiellement cognitive qui met en valeur les ÈlÈments
irrationnels de la sÈmantique verbale contre la signification
logique. En tant que facultÈ de reprÈsentation de la langue, líimage
est aussi le principe poÈtique absolu ; son oubli, amenÈ
par la marche naturelle du dÈveloppement linguistique, dÈtermine
le caractËre ´ prosaique ª du mot. Dans une perspective
diachronique qui partage beaucoup avec líÈtymologie, un mot prosaique
serait un mot qui a perdu tout lien avec líimage concrËte dont
il est issu, ou un mot qui níest plus apte ‡ Èvoquer une ou plusieurs
images dans notre esprit. Líobjectif de líart serait donc de faire
revivre dans le mot des images symboliques et polysÈmiques, o˘
peuvent coexister des qualitÈs contraires et une infinitÈ de configurations.
A líÈvidence, cíest le symbolisme de la langue qui dÈtermine son
degrÈ de poÈticitÈ, et comme chez Krouchevski, líimage analogique
est vecteur de la restauration sÈmantique. La synthËse des principes
exposÈs par Krouchevski et Potebnia fournirait díailleurs une
idÈe assez juste de la faÁon dont la fin du XIXe siËcle se reprÈsentait
la crÈation poÈtique dans sa fonction cognitive. Mais quand les
grammairiens envisagent le phÈnomËne selon un axe syntagmatique
(proposer des combinaisons inÈdites de mots dans la phrase), Leskov
le rÈalise ‡ líintÈrieur mÍme du mot. Un nÈologisme comme melkoskop
(minuscope) possËde une facultÈ imageante bien plus dÈveloppÈe
que le terme original, et, comme nous líavons vu, Leskov a díailleurs
poussÈ le procÈdÈ jusquí‡ rendre aux noms propres cette facultÈ
imageante (cf. Babeliar, quíon pourrait traduire par ´ Castranova ªÖ).
Toutes
les figures de style que sont les crÈations verbales de Leskov,
sans Ítre ‡ proprement parler symbolistes (la poÈsie de Leskov,
dont la dimension comique est essentielle, est une poÈsie du rÈel)
doivent nÈanmoins Ítre comprises comme un mode de connaissance
poÈtique, qui se manifeste contre líautomatisation du langage
et la mÈcanisation des liens entre le mot et líidÈe. Leskov considËre,
comme Chichkov avant lui, que le lien entre le mot et la pensÈe
est de nature organique : la langue russe possËderait un
systËme unique, correspondant ‡ une pensÈe qui lui est particuliËre.
Chichkov voyait ainsi dans la langue nationale un systËme autosuffisant,
qui doit ´ raisonner ‡ sa maniËre ª. Mais comme Potebnia,
Leskov conÁoit cette relation sous la forme díune activitÈ fondÈe
sur les associations, voire les disjonctions, pour rÈinventer
constamment le rapport de líhomme au monde et aux objets. Dans
le skaz, ce sont les tropes (littÈralement : ce qui
change de sens) qui assument ce rÙle. En conformitÈ avec líidÈe
que le XIXe siËcle se fait du langage poÈtique, le mot agit sur
la sensibilitÈ en dehors de la signification, par la reprÈsentation,
qui est censÈe conduire ‡ une autre connaissance : le trope
est ainsi líexpression du langage immÈdiat et prÈlogique de la
sensation. Cette conception du langage poÈtique sera rÈcupÈrÈe
par les avant-gardes du XXe siËcle ; elle fournira, par exemple,
le socle des thÈories díun Pasternak.
En
brisant la chaÓne des associations usuelles, et ce parfois jusquí‡
líabsurde, les phÈnomËnes linguistiques que nous venons díÈvoquer
se manifestent contre líautomatisation de la langue et des rapports
de sens. On pourrait dire quíils sont líoutil díune ´ ÈtrangÈisation ª
ou ´ dÈfamiliarisation ª (ostranenie) au
sens que le critique formaliste Viktor Chklovski a donnÈ ‡ ce
terme. Leskov Èlabore dans ses skaz une langue rÈsistante,
qui se prend pour objet dans une relation rÈflexive, et pose au
lecteur un Èvident problËme de lisibilitÈ. Cette opacitÈ de la
forme et du sens est une position de principe directement opposÈe
‡ la conquÍte de la fluiditÈ qui fut celle du XVIIIe siËcle russe
(on peut penser ici ‡ la lecture rapide et ´ lÈgËre ª
díun Karamzine, par exemple). Le discours ´ ornemental ª,
la prolifÈration des formes et des images, les dÈlÈgations et
dÈplacement de sens, la rupture des relations causales ou des
liens logiques, la nÈcessitÈ pour le lecteur de deviner ou de
reconstruire ces liens, líellipse díÈlÈments dans la chaÓne sÈmantique
sont autant de facteurs díopacitÈ qui agissent sur líactivitÈ
de la mÈmoire et ne vont pas dans le sens díune comprÈhension
immÈdiate, mais díun retardement prÈmÈditÈ de la comprÈhension,
et donc díun renouvellement de la sensibilitÈ. Dans la prose de
Leskov, les opÈrations díencodage (de la chose au mot) et de dÈcodage
(du mot ‡ la chose) qui fondent la communication entre líauteur
et son lecteur acquiËrent un degrÈ de complexitÈ ÈlevÈ. Cíest
au lecteur quíil appartient de reconstruire les liens, de dÈbrouiller
líÈcheveau du sens, de dÈcrypter les images. Cette lecture ´ active ª
rÈpond ‡ la qualitÈ si prÈgnante de líÈcriture leskovienne
: le go˚t du jeu et la marge de mystËre prÈservÈe par la duplicitÈ
du langage, cíest-‡-dire, pour tout lecteur, le plaisir du texte.
[1] Notons Ègalement quíil existe au XVIIIe
siËcle une structure de la phrase burlesque, illustrÈe par Tchoulkov
ou Levchine (et qu'on retrouvera chez Gogol), consistant en une
sorte de boursouflure comique qui englobe plusieurs registres,
dont le jeu sert ‡ Ètablir une complicitÈ particuliËre entre le
lecteur et líauteur qui, finalement, ne se situe nulle part dans
le texte, auteur et lecteur semblant se partager une situation
stratÈgique ‡ la pÈriphÈrie.
[2] Et aussi en partie par líÈcole saussurienne
qui ramËnera le langage ‡ un principe gÈnÈral : díorigine psychique
et sociale, cíest un systËme de signes destinÈ ‡ transmettre la
pensÈe.
[3] Il est difficile de ne pas penser ici ‡
la "stylistique de líexpression" telle quíelle a ÈtÈ
dÈfinie par C. Bally, qui tenta díÈtudier le langage non pas dans
ses formes fixes mais dans son infinie variÈtÈ et ses structures
vivantes et expressives. Mais en restreignant líobjet de son Ètude
‡ líaffectivitÈ, Bally semble en exclure les valeurs didactiques
et esthÈtiques (´ La stylistique Ètudie les faits díexpression
du langage du point de vue de leur contenu affectif, cíest ‡ dire
líexpression des faits de la sensibilitÈ par le langage et líaction
des faits de langage sur la sensibilitÈ ª. TraitÈ de stylistique
franÁaise, Paris, GenËve, 1951, p.16). Díautre part, il ne
considËre pas que les structures linguistiques dÈpendent díun
locuteur et díune circonstance donnÈs, mais examine leur valeur
expressive en gÈnÈral.
[4] Roman Jakobson dÈmontrera par la suite toute
líimportance du travail analytique de Krouchevski pour la linguistique
moderne, travail qui síest effectuÈ sur la base díun matÈriau
verbal fourni par Baudouin de Courtenay.
[5] Cf. J.C.MarcadÈ, ´ Les barbarismes
Ètymologiques dans la prose de N. S. Leskov ou la rÈÈtymologisation
crÈatrice comme figure du ´ conte oral ª (skaz) ª,
VIIe congrËs international des slavistes, IES, Paris, 1973.
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