LANGAGE
PO…TIQUE
ET LANGUE DE BOIS
par
Gérard Conio
Université de Nancy 2
Tout
sÈpare apparemment
la langue libre et vivante des poËtes et la langue pÈtrifiÈe, mort-nÈe,
de l'homo sovieticus, la novlangue de l'homme nouveau forgÈe par
le systËme totalitaire.
Et
pourtant de nombreuses analyses de la dite ´ langue de bois ª montrent en elle des propriÈtÈs
qui, trËs paradoxalement, la font apparaÓtre comme une parente de
ce langage poÈtique que Roman Jakobson nous a appris ‡ distinguer
de la langue de communication[1].
Il
semble bien, en effet, que ce soit prÈcisÈment dans cette rupture des liens logiques
que rÈside la premiËre convergence entre ces deux types de discours.
L'un et l'autre se dÈfinissent par leur totale autonomie ‡ l'Ègard
de la rÈalitÈ, l'absence de rÈfÈrent. Ils existent en tant que tels.
La
langue ´ zaoum ª constitue
un absolu de puretÈ poÈtique, l'exact Èquivalent de l'abstraction
en peinture. L'Èquivoque entretenue entre la fonction rÈfÈrentielle
et la fonction de crÈation disparaÓt avec le contenu sÈmantique prÈconÁu
: c'est ‡ la forme de produire son. propre sens.
On
trouve la mÍme
gratuitÈ dans la ´ novlangue ª et c'est ce caractËre arbitraire d'une
phrasÈologie parfaitement vide que les commentateurs s'accordent ‡ rapprocher
de la souverainetÈ du langage poÈtique. Ainsi, comme la ´ langue
zaoum ª, la ´ langue de bois ª est propre ‡ crÈer sa propre rÈalitÈ,
une ´ surrÈalitÈ ª.
C'est
le terme employÈ par
de nombreux commentateurs pour dÈfinir ce que le langage de l'idÈologie
totalitaire aurait en commun avec l'utopie futuriste d'une langue
universelle et originelle qui hante l'humanitÈ depuis l'Ècroulement
de Babel. Dans La Machine et les rouages, Michel Heller Ècrit: ´ Le
mot masque la rÈalitÈ, il crÈe une illusion, une surrÈalitÈ; il garde,
certes, un lien avec le rÈel, mais en le codant. La langue soviÈtique
est un systËme codÈ. On donne ‡ tous ceux qui l'utilisent des moyens
de dÈcoder les messages, mais ‡ des degrÈs divers. La place de l'individu
dans l'Èchelle hiÈrarchique dÈtermine son degrÈ d'initiation au
mystËre du systËme codÈ ª[2].
Cette initiation au mystËre d'un sens cachÈ et qu'il faut dÈchiffrer
autant que mÈriter apparenterait donc la langue de bois soviÈtique ‡ la
langue poÈtique.
Louis
Martinez pense de mÍme que la fonction de ´ la langue de bois soviÈtique ª est de ´ dÈcrire
le surrÈel ª. Un surrÈel qu'il identifie ‡ la ´ fiction socialiste ª.[3] A
l'Èpreuve des faits le rÍve communiste, ce rÍve de transparence et
d'harmonie, n'aurait eu d'autre issue que dans la totale opacitÈ d'un ´ langage
liturgique ª, rÈduit ‡ engendrer sans cesse son propre sens, un
sens complËtement sÈparÈ de tout rÈfÈrent rÈel. Une parole illusionniste
prend dÈsormais la place de la rÈalitÈ. MÍme analyse, mÍme formulation
chez Alain BesanÁon qui, dans son Court traitÈ de soviÈtologie oppose
la ´ surrÈalitÈ idÈologique ª ‡ ´ la rÈalitÈ commune ª. Cette ´ surrÈalitÈ ª est,
bien entendu, engendrÈe par la langue : ´ ‡ mesure que la rÈalitÈ rÈelle
dÈrivait loin de la rÈalitÈ imaginaire, les idÈes se vidaient et
ne conservaient plus qu'une substance verbale. Le rÈgime Èvoluait
vers la logocratie ª.[4]
GÈrard Moulin va
encore plus loin dans son pamphlet intitulÈ UBRSS (1980). Prenant
pour modËle le jeu surrÈaliste du ´ cadavre exquis ª il montre qu'il
est possible de calquer la production du discours politique soviÈtique
sur la poÈtique des mots en libertÈ. On se souvient de la recette
donnÈe par Tzara pour confectionner un poËme : mÈlanger des mots
pris au hasard dans un sac dont on les tirera pour les assembler
dans un ordre totalement fortuit. C'est avec le mÍme aveuglement
concertÈ que procËde Moulin pour mettre en Èvidence l'automatisme
de la ´ langue de bois ª. En disposant des groupes de mots sur diverses
colonnes et en les permutant sans tenir compte de leur sens il met ‡ nu
la dimension purement incantatoire de ce langage ´ prÈfabriquÈ ª dont
l'organisation repose uniquement sur des positions syntaxiques aisÈment
repÈrables.
Comme
dans l'expÈrimentation
poÈtique moderne, la forme se substitue au contenu, elle engendre
son propre contenu.
La
fonction du discours idÈologique est donc la mÍme que celle du
discours poÈtique
puisqu'elle fait prendre les dÈsirs pour la rÈalitÈ. Les sÈquences
vides et rÈpÈtitives
de la ´ langue de bois ª dont la force expressive est d'autant plus
grande que le sens en est nul ressemblent ‡ des formules conjuratoires.
Siniavski, dans son livre La Civilisation soviÈtique, note l'emphase
obligÈe du vocabulaire officiel : la. platitude des clichÈs d'une
langue standardisÈe est compensÈe par la grandiloquence de l'expression.
La vigueur de la forme remplace le vide du sens. ´ EnvironnÈ de
mots boursouflÈs, Ècrit-il, l'homme vit dans une sorte de monde imaginaire,
ou qui, en tout cas, plane au-dessus de la rÈalitÈ. La langue ne
reflËte pas la rÈalitÈ, elle s'y substitue. ª[5]
On
comprend pourquoi Milan Kundera, dans La Vie est ailleurs, manifeste
une aussi ironique
dÈfiance envers la poÈsie. Opposant la fonction critique du roman ‡ la
charge lyrique de celle-ci, il en conclut que le rÈgime communiste
a besoin des poËtes, car ceux-ci, en flattant les pulsions irrationnelles,
l'aident ‡ parvenir ‡ ses fins d'endoctrinement. La poÈsie, de par
sa nature, serait, selon Kundera, davantage propre ‡ cultiver la
transe collective que la rÈflexion individuelle, Elle fait appel
non ‡ la raison mais ‡ la foi.
On
constatera le mÍme processus dans l'Èvolution du langage poÈtique depuis le romantisme.
Un poËte comme Baudelaire, qui reste encore attachÈ ‡ des rËgles
de rhÈtorique et de versification, est ´ moderne ª dans la mesure
o˘ il se sert du langage non pour exprimer des idÈes mais pour reconstruire
le monde. Le poËte se sert des mots non pour dÈsigner ce qui est,
mais pour ´ Èvoquer ª, au sens magique du mot, ce qui n'est pas encore
ou ce qui n'est plus, pour rendre prÈsent ce qui est absent. C'est
pourquoi le langage poÈtique se voit attribuÈe avant tout, une fonction
de mÈmoire. Il est tournÈ vers les origines. L'oscillation entre
le spleen et l'idÈal mesure le balancement de l'adhÈsion ou du repli,
de la foi ou du doute envers ce pouvoir crÈateur de mots.
Or,
de mÍme que la
peinture restera prisonniËre, jusqu'‡ l'avËnement de ´ l'abstraction ª,
d'une confusion entre la fonction de reprÈsentation et la production
de valeurs esthÈtiques pures, de mÍme la poÈsie devra attendre la
crÈation de la ´ zaoum ª par les poËtes futuriens pour connaÓtre
une clarification dÈfinitive et s'accomplir ´ en tant que telle ª.
Pour la premiËre fois, le langage poÈtique, dÈlivrÈ du poids des
rÈfÈrents extÈrieurs, s'identifiera ‡ la ´ crÈation verbale ª (slovotvortchestvo).
Mais la transparence obtenue du cÙtÈ des valeurs esthÈtiques devient
totale opacitÈ sous l'angle de la communication.
C'est
dans cette acception pÈjorative que le linguiste Vinokour emploie
le terme de zaoumny iazyk (langue transrationnelle) dans son Ètude sur La
PhrasÈologie rÈvolutionnaire, parue dans LEF (1923, n∞ 2). AppliquÈ ‡ un
discours qui vise la transmission d'un message mÈdiatisÈ, le terme ´ zaoum ª n'est
qu'une image exprimant un vide sÈmantique et un langage rÈduit ‡ ses
seules sonoritÈs, au signifiant. Se rÈfÈrant ‡ une phrase de l'Internationale,
Vinokour Ècrit :
´ Cette phrase de
l'Internationale sonne ‡ prÈsent de faÁon parfaitement absurde! Chaque
ouvrier, chaque paysan l'a chantÈe et entendu chanter des milliers
et des milliers de fois. On peut mettre sa main au feu qu'en lisant
cette tirade aucun d'eux ne lËvera au premier mai ´ sa banniËre Ècarlate ª et
que tous ces ´ nouveaux et nouveaux millions de travailleurs ª (combien
y en a-t-il donc en tout?) ne seront pas incitÈs ‡ la lutte par cette
phrasÈologie creuse. ª[6]
Et
VÔnokour ajoutait
:
´ Et
peut-on saisir une pensÈe quelconque dans des exclamations du genre: ´ Vive
la classe laborieuse de Russie et son avant-garde, le Parti Communiste
Russe! Vive le parti communiste international, l'Internationale Communiste! ª C'est
tout simplement de la langue ´ zaoum ª, une accumulation de sons
auxquels notre oreille stylistique est tellement habituÈe qu'il est
absolument impossible d'y rÈagir de quelque faÁon que ce soit. ª[7]
On
retrouve ici la notion d'usure du langage chËre aux formalistes russes. A force d'Ítre
rab‚chÈs, les poncifs du jargon officiel n'ont plus d'effet de sens,
on ne les entend mÍme pas. On peut y voir le transfert du rÈflexe
conditionnÈ de Pavlov, un conditionnement qui, comme le remarque
trËs justement Vinokour, risque rapidement d'avoir un effet inverse ‡ celui
escomptÈ : susciter non l'enthousiasme militant mais une rÈaction
de rejet.
C'est
la sclÈrose
du langage, sa pÈtrification, voire sa putrÈfaction que Vinokour
condamne dans cette ´ phrasÈologie officielle ª dans laquelle il
perÁoit une menace de stÈrilisation de la pensÈe et de la sensibilitÈ.
Or, c'est prÈcisÈment la prise de conscience de ce danger et le
dÈsir de le conjurer qui est ‡ l'origine de la poÈtique futurienne.
Khlebnikov et Kroutchonykh ont ÈtÈ amenÈs ‡ inventer une nouvelle
langue, la langue ´ zaoum ª, pour renouveler entiËrement une perception
du monde ÈmoussÈe par l'habitude et l'accumulation des clichÈs.
Tel Ètait le sens de leur slovotvortchestvo qui absolutisait la mise ‡ nu
des valeurs poÈtiques. DÈpouillÈ de tout ce qu'il pouvait contenir
d'empruntÈ et d'hÈritÈ, le mot devenait le support d'une Èmotion
esthÈtique et se libÈrait du poids de la tradition pour traduire
la vibration du moment vÈcu en dÈlestant les vocables de toute notion
susceptible de voiler et d'attÈnuer cette charge affective.
En
cela la poÈsie
futuriste concordait parfaitement avec les idÈes exposÈes par les
thÈoriciens dits ´ formalistes ª, Victor Chklovski, dËs 1913, dans
sa confÈrence - manifeste du ´ Chien errant ª, La RÈsurrection du
mot, puis dans son article sur Lí Art comme procÈdÈ (1916), Jakobson,
dans son Ètude sur La Nouvelle poÈsie russe consacrÈe ‡ líúuvre de
Khlebnikov (1919).
Tout
en l'assimilant ‡ la
langue ´ zaoum ª, c'est dans le mÍme esprit que Vinokour proposait
de ´ rationaliser ª et de ´ rajeunir ª une phrasÈologie qu'il jugeait ´ vulgaire
jusqu'‡ la nausÈe ª, car constituÈe uniquement de slogans, de phrases ´ toutes
faites ª. Pour ce faire il recommandait curieusement de prendre exemple
sur la poÈsie :
´ La
question de la phrasÈologie doit Ítre posÈe, Ècrivait-il, en relation
avec le problËme gÈnÈral de la culture de la langue. Et cela signifie,
entre autres, que la politique linguistique devra en quelque sorte
s'inspirer
de la poÈsie comme de la forme supÈrieure de culture de la langue.
On pourra trouver une matiËre premiËre parfaitement adÈquate dans
notre rÈpertoire poÈtique qui n'est pas si pauvre et en tirer les ÈlÈments
qui conviennent le mieux ‡ la rÈnovation de la phrasÈologie politique.
Il est hors de doute que les poËtes peuvent apporter une aide considÈrable ‡ cette
reconstruction de la langue. Il suffit pour cela de se reporter
aux vers de propagande de MaÔakovski ou ‡ ceux qu'il a publiÈs dans
L'Art de la Commune. ª [8]
On
aura compris que, dans l'intention trËs louable de vivifier le langage officiel, Vinokour
se rÈfÈrait ‡ une conception de la poÈsie ‡ l'opposÈ de celle qui
avait prÈsidÈ ‡ l'invention de la langue ´ zaoum ª.
Ce
changement radical de tendance permet de mesurer tout ce qui sÈpare ce que l'on peut
appeler la premiËre avant-garde qui se constitue avant la rÈvolution
et le mouvement d'idÈes qui s'exprimera dans le LEF et qui s'efforcera
de repenser l'esthÈtique ‡ la lumiËre de l'idÈologie. Cette coupure
est particuliËrement nette dans l'Èvolution de MaÔakovski. Bien
qu'il n'ait jamais pratiquÈ la langue transrationnelle, il est Èvident
que l'on ne saurait mettre sur le mÍme plan les vers de mirliton
qu'il composait pour Mosselprom ou pour les fenÍtres ROSTA et ceux
du Nuage en pantalon. Il faut prÈciser pourtant que dans l'oeuvre
de MaÔakovski, comme dans la poÈsie d'avant-garde en gÈnÈral, il
serait trop schÈmatique de procÈder ‡ une coupure chronologique
transversale dÈtachant un avant et un aprËs. Il est certain que MaÔakovski
est mort parce qu'il a d˚ Ètouffer ses chants dans sa gorge, mais
il est mort surtout parce qu'il n'a pu s'y rÈsoudre, comme en tÈmoigne
la vraie, la grande poÈsie qui Èclate dans nombre de ses derniers
poËmes.
Le
clivage entre la poÈsie vÈritable, ´ en tant que telle ª, et son double impudent,
n'est pas d˚ seulement ‡ l'emprise de l'idÈologie sur la culture,
car on le constate aussi ailleurs ‡ la mÍme Èpoque.
S'il
est permis de considÈrer que, dans l'oeuvre de MaÔakovski, la poÈsie
de propagande ´ inspirÈe ª par
la commande sociale est de la mÍme veine que ses vers publicitaires,
on relËvera une tendance analogue et parallËle chez certains poËtes
occidentaux qui n'obÈissaient pas aux mÍmes motivations que lui et
se rÈclamaient de principes purement esthÈtiques. Ce fut, entre autres,
le cas de Blaise Cendrars qui, dans un article intitulÈ sans Èquivoque
PoÈsie-PublicitÈ (Chanteclerc, 1927) prendra ardemment parti pour
cette forme de modernisme, citant, d'ailleurs, avec enthousiasme,
les performances du poËte russe dans ce domaine. Il est vrai que
dans ces annÈes-l‡ l'esprit du constructivisme qui voulait fondre
l'art, la poÈsie et la vie, rÈgnait sur la culture internationale,
de Moscou ‡ Berlin et de Paris ‡ New York.
Un
pourrait trËs
simplement rÈsumer cette opposition en reprenant la distinction effectuÈe
par Kandinsky en peinture entre la ´ nÈcessitÈ extÈrieure ª et ´ la
nÈcessitÈ intÈrieure ª. Au fond, la pression des impÈratifs commerciaux,
utilitaires, se distingue peu, en termes d'art et de poÈsie, de
la contrainte des mots d'ordre idÈologiques. Dans un cas comme dans
l'autre on se trouve en face d'une ´ instrumentalisation ª de la
langue ‡ des fins pratiques et en totale contradiction avec le principe
d'autonomie qui avait trouvÈ simultanÈment sa plus pure expression
dans la poÈsie dite ´ zaoum ª et dans la peinture dite ´ abstraite ª.
Le
texte de Vinokour est Èclairant ‡ cet Ègard : ´ Les poËtes, Ècrit-il, savent mieux
que n'importe qui accomplir les t‚ches assignÈes par la politique
linguistique ª. Autrement dit, les poËtes ont pour fonction d'Ítre
les t‚cherons d'une entreprise dont ils n'ont pas la maÓtrise, la
direction. Celle-ci est dÈvolue aux linguistes, les ´ technologues
de la langue ª. Mais ces derniers eux-mÍmes doivent obÈir aux ´ dirigeants
de la politique gÈnÈrale ª, seuls compÈtents pour fixer ´ les besoins
sociaux pratiques ª qui constituent dÈsormais la finalitÈ du langage.
Artisans du verbe, les poËtes prÍtent leur savoir-faire, leur mÈtier
(masterstvo) ‡ une úuvre inspirÈe d'ailleurs, d'´ en haut ª, et qui
n'est plus guidÈe par la beautÈ ou la vÈritÈ, mais uniquement tournÈe
vers la sÈduction. Hier triomphante, l'Ôrraison poÈtique cËde la
place ‡ la raison politique.
L'argumentation
mÍme
adoptÈe par VÔnokour pour dÈnoncer la phrasÈologie officielle que
l'on n'appelait pas encore ´ la langue de bois ª est significative.
Bien que parlant apparemment au nom de positions Èthiques gÈnÈrales
supposant la justesse et la justice absolue de la cause qu'il dÈfend
: celle du Parti, de l'…tat qui se confondrait avec le Bien commun,
il s'en prend ‡ ce qu'il tient pour un usage pervers mais non une
politique concertÈe. C'est justement cette politique qu'il rÈclame,
dont il dÈplore l'absence. Il glisse cependant insidieusement sur
la pente qu'il prÈtend remonter. Pour lui, en effet, la destruction
de la pensÈe perpÈtrÈe par les stÈrÈotypes d'une langue en train
de se figer, de se vider de sa substance est moins grave que le ´ danger
politique ª auquel elle expose les ´ dirigeants ª et ´ inspirateurs ª du
systËme.
Ce
danger principal rÈside dans les armes que ces atteintes ‡ la pensÈe fournissent aux
adversaires de la Cause. Ce clivage entre position Èthique et position
politique se retrouve dans le langage.
Tout
en parlant au nom des grands principes intangibles et d'un ordre
des choses, celui
d'une adÈquation des mots aux choses, qui ‡ ses yeux a ÈtÈ rompu,
Vinokour parle dÈj‡ lui-mÍme implicitement la ´ langue de bois ª puisque
les valeurs fondamentales : la pensÈe, le sentiment, la cohÈrence
interne du langage, sont secondaires ‡ ses yeux par rapport ‡ l'effet
que l'on cherche ‡ produire. Le bien de la cause devient supÈrieur
au bien gÈnÈral. Il adopte donc lui aussi un point de vue utilitaire,
celui-l‡ mÍme des nouveaux maÓtres dont pourtant il critique les
mÈthodes.
Se
rÈfÈrant ‡ ce
texte dans La Machine et les rouages, Michel Heller ironise sur la
naÔvetÈ du linguiste qui, au fond, raisonne encore en dÈmocrate et
en ´ honnÍte homme ª et n'a rien compris ‡ la vraie nature du rÈgime
:
´ En 1923, le linguiste
russe se trompe cruellement. Il considËre, alors, que le monde nouveau
a besoin d'un homme nouveau, capable de penser logiquement, rationnellement.
Il estime que l'influence des clichÈs est dangereuse pour la conscience
et se croit en devoir de tirer le signal d'alarme. Il n'a pas compris
que tel est le but recherchÈ : dÈtruire toute possibilitÈ de penser
logiquement, crÈer une langue susceptible de fermer les yeux sur
la rÈalitÈ authentique. ª[9]
Michel
Heller estime qu'en fait ces slogans et ces clichÈs du langage
bureaucratique ne constituent pas un simple phÈnomËne stylistique, une maladie de
la langue russe que Tchoukovski appelait plaisamment ´ la chancÈlarite ª[10],
un type de discours, mais qu'ils correspondent ‡ la volontÈ de crÈer
une nouvelle langue, la langue soviÈtique, instrument indispensable
du projet totalitaire. La langue soviÈtique n'est pas ´ le russe
moderne ª, c'est une langue entiËrement diffÈrente en voie d'Èdification.
Elle
contribue ‡ la
formation de l'homme nouveau en remplaÁant la rÈalitÈ par la fiction
et en travaillant au ´ remodelage des ‚mes ª. Comme la poÈsie, elle
est libre de toute ´ nÈcessitÈ extÈrieure ª, dans la mesure o˘ elle
n'obÈit ni aux contraintes de la raison, ni ‡ celles du rÈel. De
mÍme que la poÈsie moderne veut renouveler, rafraÓchir la perception
du monde en expulsant du langage tout l'hÈritage des ´ siËcles de
culture ª et devenir la matrice d'un nouveau sens, de mÍme la ´ novlangue ª aspire ‚ faire
table rase en vidant les mots de leur sens, et surtout de leur ´ poids ª.
C'est ce que constate le poËte futuriste polonais, Aleksander Wat,
dans son livre de souvenirs sous formes d'entretiens avec Czeslaw
Milosz intitulÈ Mon SiËcle:
´ Afin de se libÈrer
rÈellement de l'hÈritage de Staline dans les ‚mes, il ne suffit pas
de rejeter toute pensÈe sur le stalinisme, le communisme, le rÈvisionnisme,
etc. en gÈnÈral, mais ces mots eux-mÍmes. Il faut rÈpudier ces mots
mÍmes tout simplement parce qu'ils sont laids. ª[11]
C'est
pourquoi Wat n'attend pas le salut d'une ´ rÈvolte politique ª mais des oeuvres
rÈsolument apolitiques et ´ dÈsagengagÈes ª. Car la contestation
politique, bien que juste, fondÈe en raison, reste sur le mÍme terrain
que l'adversaire, elle s'appuie elle aussi sur une instrumentalisation
de la langue. Or, il s'agit avant tout de rendre ‡ celle-ci sa cohÈrence
interne, son autonomie organique.
´ La politique, ajoute
Wat, au cours d'un long, long demi-siËcle, a ÈtÈ tellement dÈnaturÈe
et tellement corrompue de part en part qu'il faut commencer par l'arracher
de l'‚me avec les racines, nettoyer le terrain pour semer une graine
politique saine et humaine, qui deviendra la ´ virtu ª du citoyen
libre. ª[12]
C'est
dans la prison de la Loubianka que Wat a, d'un mÍme mouvement, perdu la foi dans
le communisme et reniÈ ses dÈbuts de poËte futuro-dadaÔste. CodÈtenu
avec un linguiste, DounaÔevski, disciple de Marr, en proie ‡ un vÈritable
dÈlire Ètymologique, il constate que, dans ses constructions fascinantes,
mais totalement fausses, celui-ci ne fait que reproduire sous une
forme sophistiquÈe ´ un mÈlange hybride de matÈrialisme vulgaire
et de mysticisme ª qui se manifestait sous la forme la plus rÈpugnante
chez les hommes du NKVD et les propagandistes issus des facultÈs
de philosophie. Ce mÍme alliage b‚tard, que Wat compare aux figures
zoo≠morphes, aux ´ grille ª de la Rome de la dÈcadence, prenait chez
DouanaÔevski ´ une forme dÈlirante et hautement raffinÈe, miroitant
d'une beautÈ spÈcifique ª.
Gr‚ce ‡ DounaÔevski,
Wat se convertira ‡ ce qu'il appelle ´ la vraie nature des mots ª.
Il s'en explique ainsi :
´ DounaÔevski Ètait
un Èpouvantable ´ Ètymologomane ª. Le fait de rester complËtement
enfermÈ ‡ la Loubianka dans une mÍme cellule avec un pareil maniaque
de l'Ètymologie eut sur moi, en tant qu'Ècrivain, de faÁon indirecte,
un impact considÈrable. Maintenant je rationalise tout cela, mais
je me demande si ce n'est pas ce qui a mis fin ‡ mon avant-gardisme.
Quand tu restes enfermÈ pendant des mois avec quelqu'un qui recherche
les racines de l'histoire de chaque mot, qui, avec les racines et
l'histoire de chaque mot, recrÈe une certaine rÈalitÈ historique,
anthropologique, alors tu ne peux plus croire en ce qui constituait
l'essence de l'avant-gardisme. Ce qu'avait dÈclenchÈ Marinetti avec
son slogan des ´ mots en libertÈ ª. Le nihilisme, le matÈrialisme
linguistique, le mot comme chose, avec quoi on peut tout faire, tout
ce qui nous plaÓt. Pour moi, c'est cela qui distingue les poÈtiques.
Et mÍme plus que les poÈtiques, car ce qui distingue la vision du
monde de l'Ècrivain et du poËte d'avant-garde de celle du traditionaliste,
du passÈiste ou, si l'on veut, du classique, c'est prÈcisÈment que
le mot est une chose matÈrielle. Avec DounaÔevskÔ, j'entrais dans
le jeu car c'Ètait pour moi un moyen Èpatant pour tuer le temps :
cela me rendait pourtant la perception biologique du lien des mots
avec l'histoire; il s'agissait vraiment d'un lien au plus haut niveau,
non pas minÈral, mais biologique et mÍme archÈtypique avec les tissus
extraordinairement vivants des destinÈes humaines, des destinÈes
des gÈnÈrations, des destinÈes des peuples. Et je me sentais de nouveau
responsable pour chaque mot, pour l'usage propre de chaque mot. C'Ètait
bien une vÈritable conversion ‡ la vraie nature des mots. Et alors,
intuitivement - car ce n'est que plus tard que j'ai rationalisÈ cela
- j'ai compris que ce qui distingue justement les poËtes des autres
hommes, c'est que la t‚che ou la mission ou je ne sais quel instinct
du poËte est de dÈcouvrir de nouveau non pas le sens mais le poids
de chaque mot. ª[13]
Devant
les rÍveries
linguistiques de DounaÔevski, on ne peut s'empÍcher d'Èvoquer une
autre fabuleuse retraversÈe de la langue, celle de Khlebnikov, avec,
toutefois, cette diffÈrence que celui-ci n'avait pas de prÈtentions
scientifiques. Alors que le marrisme se prÈsente comme un ensemble
d'affabulations poÈtiques se donnant pour le dernier mot de la science,
la poÈtique ´ zaoum ª formulÈe par Khlebnikov met la science linguistique
et mÍme mathÈmatique au service de la poÈsie. On trouve cependant
chez Khlebnikov cette mÍme hybriditÈ que Wat constatait ‡ la fois
chez les propagandistes du ´ dia-mat ª et dans les fantaisies philologiques
de DounaÔevski. D'une part les mots ´ zaoum ª sont les fruits d'une
intuition poÈtique entiËrement libÈrÈe des contraintes logiques
et rÈfÈrentielles et confinent donc au solipsisme individuel, d'autre
part, ces mÍmes mots font l'objet d'une thÈorie qui vise ‡ Èdifier
l'utopie d'une langue universelle. C'est avec une assurance pÈremptoire
que Khlebnikov annonce son programme dans une lettre adressÈe ‡ son
ami Petnikov :
´... rappelez-vous
qu'on s'est mis ‡ l'examen des langues et qu'on a trouvÈ que l'outil
sonore des langues c'est l'alphabet dont chaque son dissimule une
image verbale tout ‡ fait prÈcise et de grande extension. C'est
nÈcessaire ‡ la promotion de l'homme au niveau futur de la langue
unique et cela nous le rÈaliserons l'annÈe prochaine. ª[14]
Les
constructeurs bureaucrates et visionnaires de l'homme-dieu possËdent aussi cette
volontÈ de surmonter le ´ polyglottisme ª en rassemblant tous les
hommes dans une ´ langue unique ª, mais cette unicitÈ s'obtient par
rÈduction et simplification, elle est pragmatique et politique,
celle ‡ laquelle songe Khlebnikov aspire ‡ embrasser la multiplicitÈ des
cultures, des expÈriences, des sensibilitÈs dans une vaste SynthËse,
elle est poÈtique et plurielle.
On
retrouve apparemment dans le systËme exposÈ par Khlebnikov tous
les caractËres de la ´ langue
de bois ª : l'autonomie des signes rÈduits ‡ la seule matÈrialitÈ des
signifiants, la production d'une fiction qui se substitue ‡ la rÈalitÈ,
l'incantation verbale visant ‡ la possession des esprits; enfin,
l'une et l'autre langues sont ancrÈes dans l'utopie.
Cependant,
mÍme si
la conjoncture rÈvolutionnaire a pu faire croire, un bref moment
d'illusion, ‡ une communautÈ de visÈe, ces utopies sont radicalement
opposÈes dans leur orientation : l'une et l'autre prÈtendaient, il
est vrai, reconstruire l'homme, mais les futuristes cherchaient ‡ relier
de l'intÈrieur l'individuel ‡ l'universel en retrouvant par un langage
purifiÈ des valeurs fondamentales oubliÈes, perdues, obscurcies,
les communistes, par les vertus d'un discours incantatoire transformant
la parole en acte, voulaient fondre les individus dans une masse
indiffÈrenciÈe.
Un
pourrait alors considÈrer, en reprenant l'analyse de Michel Heller, que le russe
est ‡ notre Èpoque en voie de disparition car en train de se scinder
en deux directions divergentes, un pÙle Ètant constituÈ par la langue
soviÈtique dite ´ langue de bois ª qui devait servir ‡ ´ refaÁonner
les consciences ª, l'autre pÙle Ètant cette langue poÈtique ´ zaoum ª qui
rÈpondait ‡ un rÍve platonicien d'unitÈ de l'homme et du monde dont
elle voulait retrouver l'harmonie par la science orphique des sons.
Mais si ces langues expriment toutes les deux le souhait pathÈtique
de forcer, voire de nier le ´ mur ª de la rÈalitÈ, elles traduisent
des aspirations totalement contradictoires. La ´ langue soviÈtique ª exprime
une rÈgression vers une mentalitÈ prÈlogique, elle retourne en deÁ‡ de
la logique, tandis que la langue poÈtique ´ zaoum ª se veut au-del‡ de
la logique. Elle s'appuie sur la foi en un ordre cosmique et divin,
pleinement naturel. Alors que ´ la fausse parole ª, comme lía si
bien dit Armand Robin, est ´ lucifÈrienne, divine, ‡ l'envers ª[15] la parole ´zaoum ª est une
vraie parole, divine ‡ l'endroit: elle crÈe en nommant, non par le
pouvoir de l'injonction, mais par celui de la mÈmoire.
Cette
langue que Khlebnikov disait ´ stellaire ª ne ressemble ‡ l'autre que comme
les extrÍmes se touchent : le chaud et le froid, le vide et le plein,
le nÈgatif et le positif, la mort et la vie. Pour les confondre
il faut ignorer leur totale inversion de signes, de significations.
L'une
est vide de sens, l'autre est orientÈe vers la plÈnitude du Sens,
car cette confrontation nous conduit ‡ rÈexaminer ‡ propos de la langue ´ zaoum ª la question
du Sens. C'est parce qu'on la jugeait h‚tivement et superficiellement
privÈe de sens qu'on lía si souvent invoquÈe comme le modËle mÍme
d'un langage o˘ la forme Èjecte le contenu. Tout au contraire, la
langue ´ zaoum ª, dans toutes ses variantes, qu'il s'agisse des inventions
verbales de Kroutchonykh, de Kamienski, d'IlÔazd ou de Khlebnikov,
ne rÈpond pas ‡ une poÈtique de la Forme mais ‡ une poÈtique du Sens.
Certes, cette poÈtique qui se veut ´ futurienne ª, tournÈe vers un
avenir mythifiÈ, est rÈvÈlatrice des ambiguÔtÈs de l'Èpoque rÈvolutionnaire,
quand ´ l'utopie au pouvoir ª, brisant toutes les digues, semblait
ouvrir des possibilitÈs infinies. L'esthÈtique futuriste partageait
avec l'idÈologie communiste le dÈsir obsÈdant d'une emprise totale
sur l'ensemble des territoires de l'homme et cette ambition promÈthÈenne
de maÓtrise universelle relËve, paradoxalement, d'un dÈlire de la
rationalitÈ plutÙt que d'un abandon aux forces ÈlÈmentaires de l'instinct
(stikhia). Englobant l'avenir et le passÈ dans ses Tables du destin,
Khlebnikov, par ses calculs vertigineux, aspire ‡ percer le mystËre
des lois du temps. Mais ‡ la diffÈrence de la raison politique, cette
rationalitÈ n'est pas coupÈe du vivant, elle se dÈploie ‡ partir
d'une architecture de la langue qui s'Èdifie sur ces couches biologiques,
sur ces ´ tissus extraordinairement vivants des destinÈes humaines,
des destinÈes des gÈnÈ≠rations, des destinÈes des peuples ª dont
parle Wat.
La
poÈsie, chez Khlebnikov,
est indissociable de la philologie, au sens le plus vaste et le
plus ÈlevÈ du terme. Elle est une recrÈation permanente des mots
qui surgissent du fond de l'inconscient collectif, du fond des siËcles.
La futurisation est une archaÔsation et le poËte un archiviste amnÈsique
de la langue qui soudain retrouve la mÈmoire.
Une
autre dimension commune aux deux projets est la nÈcessitÈ d'intÈgrer les diffÈrences
et donc de rÈsoudre l'obstacle constituÈ par la contingence individuelle
au rÍve d'une totalitÈ unifiÈe. Le ´ moi ª, le ´ sujet ª, comme expression
d'une expÈrience privÈe, est banni de l'…tat Unique aussi bien que
de la poÈsie futurienne. Le sujet n'en est jamais personnel, il est
toujours Èpique. Ce principe communautaire est conforme ‡ une tradition
russe et orthodoxe qui prÈfËre le ´ nous ª au ´ moi ª. Dans un Ècrit
exactement contemporain de la poÈsie ´ zaoum ª, La Colonne et le
fondement de la vÈritÈ (1914), le pËre Florensky a fort bien dÈfini
ce principe thÈologique :
´ Le pÈchÈ consiste ‡ ne
pas vouloir sortir de l'Ètat d'identitÈ ‡ soi-mÍme, du "moi
= moi" ou, plus prÈcisÈment, du "Moi!". S'affirmer
soi-mÍme, en tant que soi, sans sa relation ‡ l'autre, c'est-‡-dire ‡ Dieu
et ‡ tout le crÈÈ, la concentration sur soi sans issue hors de soi,
voil‡ le pÈchÈ radical ou la racine de tous les pÈchÈs. ª[16]
Le
pÈchÈ, dit plus
loin Florensky, est dans l'opacitÈ du ´ solipsisme ª qui est ´ individualisation
de la rÈalitÈ ª et il rappelle que la racine du mot ad en russe signifie
un lieu ´ privÈ de visibilitÈ ª, le non-voir. Ce solipsisme, cette
opacitÈ ne dÈsignent pas l'obscuritÈ poÈtique, mais sont le fait
d'une ´ ratio ª obturante et aliÈnante. Et Florensky ajoute : ´ Le
pÈchÈ lui-mÍme est quelque chose d'entiËrement conforme ‡ l'entendement,
il est tout ‡ fait ‡ la mesure de l'entendement, il est l'entendement
dans l'entendement, la diablerie; car le Diable-MÈphistophÈlËs est
de l'entendement pur ª.[17] On
peut ainsi mieux comprendre la vÈritable portÈe spirituelle, fondamentale,
de la langue ´ zaoum ª, la langue d'outre-entendement dont l'analogie
avec l'avËnement de la peinture abstraite, prend, ‡ cette lumiËre,
tout son sens. Le mur de la reprÈsentation empÍche d'accÈder ‡ ce
que Florensky appelle la rÈalitÈ, qui n'est pas la reproduction (morte),
mais l'Ítre (vivant) de cette rÈalitÈ. De mÍme la langue ´ zaoum ª traverse
le mur d'une fausse rationalitÈ, celle des images verbales prÈdÈterminÈes
qui assurent une communication trompeuse. Comme Khlebnikov lía lui-mÍme
trËs clairement montrÈ dans ses Ècrits thÈoriques, le poËte futurien ‡ partir
de la transrationalitÈ surmonte les barriËres d'une raison limitÈe,
une raison ‡ vrai dire obscure, car elle empÍche la relation vraie,
ontologique ‡ ´ l'autre ª. La transrationalitÈ, la poÈsie d'outre-entendement,
n'est qu'une Ètape qui permet d'accÈder ‡ une rationalitÈ supÈrieure,
englobante et vivifiante :
´ Le fait que dans
les incantations et les conjurations, la langue transrationnelle
prÈdomine et supplante la langue rationnelle prouve qu'elle a sur
la conscience un pouvoir particulier et qu'elle a un droit particulier ‡ exister ‡ ÈgalitÈ avec
la langue rationnelle. Mais il y a un moyen de rendre rationnelle
la langue transrationnelle. ª[18]
Ce
moyen, on le sait, consiste ‡ attribuer ‡ la consonne initiale de chaque mot une fonction
directrice qui le restructure et, ‚ partir de cette notion commune,
crÈer des familles sÈmantiques de mots venus d'horizons diffÈrents.
´ Ainsi, conclut
Khlebnikov, la langue transrationnelle est l'embryon de la langue
universelle. Il n'y a qu'elle pour unir les hommes. Les langues raisonnables
ne font plus que dÈsunir ª[19] Cette cohÈrence sÈmantique, cette recherche
du sens nous permet de mieux mesurer tout ce qui, derriËre des convergences
fortuites ou des analogies formelles, sÈpare les zaoumniki des dadaÔstes
occidentaux. Quand Wat renie fort justement ‡ la Loubianka la poÈtique
des ´ mots en libertÈ ª, il s'adresse ‡ son propre passÈ plus dadaÔste,
il le reconnaÓt lui-mÍme, que futuriste, au sens russe. La poÈtique ´ zaoum ª n'a,
en rÈalitÈ, rien ‡ voir avec ce ´ matÈrialisme linguistique ª, ce ´ nihilisme ª que
Wat reproche aux avant-gardes et que Tchoukovski, bien ‡ tort, croyait
trouver dans le cubo-futurisme russe. Tchoukovski est mieux inspirÈ quand
il ironise sur líarchaÔsme de ces ´ futuristes ª et quíil rapproche
la langue ´ zaoum ª des profÈrations conjuratoires des sectes de
flagellants. Mais l‡ encore, il se trompe. Le retour ‡ la primitivitÈ qui
síaffirme dans certaines oeuvres en ´ zaoum ª et surtout chez Kroutchonykh,
a surtout une fonction iconoclaste de provocation et de dÈmystification.
La parodie des thËmes religieux, telle quíelle síexerce, par exemple,
dans Le Jeu en enfer, y est plus poÈtique que satirique et ressemble
davantage, dans son ambiguÔtÈ savoureuse, aux messes parodiques des
Goliards mÈdiÈvaux quí‡ une charge moderniste contre un passÈ dÈrisoire.
Ce
serait une grave erreur de confondre la poÈsie ´ zaoum ª et le
dadaÔsme
occidental. Ce sont des phÈnomËnes fondamentalement diffÈrents.
Les seules manifestations qui, dans líhistoire du dadaÔsme, autoriseraient ‡ la
rigueur un rapprochement avec la ´ zaoum ª seraient les expÈriences
de poÈsie
phonique, díailleurs sans lendemain, tentÈes par Hugo Ball au Cabaret
Voltaire. FidËles ‡ leur projet intÈgralement nÈgativiste, Tzara
et ses Èmules níont pas laissÈ díúuvres comparables ‡ celles des
poËtes futuriens. Tzara ne donnera que plus tard sa vraie mesure
dans L'Homme approximatif et les adeptes franÁais de la nÈgation
dadaÔste ne se rÈalisËrent quíau prix de la rupture avec leurs positions
initiales et en inventant le surrÈalisme. Au contraire, les grands
textes de Khlebnikov, mais aussi díIliazd et de Kroutchonykh, non
seulement apportaient un souffle nouveau, en rompant avec les formes
traditionnelles, mais, rompant formellement avec la lettre, ils renouaient
avec líesprit de la tradition russe o˘ ils figurent dÈsormais aux
cÙtÈs des Bylines, des poËmes de Pouchkine, Lermontov, Blok, Mandelstam.
Le mouvement ´ zaoum ª nía pas ÈtÈ un ÈpiphÈnomËne de la culture
russe, il síinscrit dans sa continuitÈ et y existe de plein droit
pour toujours. Jíoserais mÍme dire ´ depuis toujours ª, tellement
les úuvres quíil a laissÈes exposent au grand jour et dÈploient
des possibilitÈs verbales jusque l‡ insoupÁonnÈes. Pas plus que la ´ langue
soviÈtique ª, la langue ´ zaoum ª níest une langue, bien quíelle
soit improprement appelÈe ainsi. Elles incarnent líune et líautre
un Ètat de la langue russe, la ´ zaoum ª níest autre que la langue
russe dÈvoilÈe, libÈrÈe, ‡ la pointe extrÍme du dÈveloppement de
ses vertus poÈtiques, la langue soviÈtique dite ´ langue de bois ª,
exprime, quant ‡ elle, le degrÈ zÈro de la langue, une langue ch‚trÈe,
rÈduite ‡ la condition servile díun avorton exsangue, une crÈature
du pouvoir politique. La ´ zaoum ª níest pas plus une langue universelle
quíelle níest líexpression díune mentalitÈ prÈlogique, une ´ langue ª mimant
les balbutiements infantiles díune peuplade primitive. Le paradoxe
est que líúuvre de Khlebnikov, qui aspirait ‡ dÈpasser les cloisonnements
linguistiques et culturels, soit par essence intraduisible, quíelle
porte ‡ son comble les spÈcificitÈs irrÈductibles díune expression
o˘ pour la premiËre fois on ne puisse absolument pas disjoindre une
part transmissible (le contenu, les dÈnotations) de ses valeurs intrinsËques
(la forme, les connotations). Certes, elle atteint ‡ líuniversalitÈ mais ‡ partir
de son territoire propre. On peut díailleurs se demander si en portant ‡ des
dimensions cosmiques le gÈnie de sa langue, Khlebnikov ne cËde pas ‡ son
tour ‡ la vieille tentation du messianisme russe. Mais ce serait
confondre idÈologie politique et pensÈe poÈtique.
Un
autre poËte, Joseph
Brodski, a dÈclarÈ dans son discours de Stockholm, que la poÈsie
pouvait sauver le monde et quíil faudrait choisir les dirigeants
politiques mondiaux en fonction de leurs go˚ts littÈraires. Herling-Grudzinski
síen est Èmu ‡ juste titre dans son journal Ècrit la nuit. Seul,
peut-Ítre, un poËte russe Ètait fondÈ ‡ exprimer cette ambition.
Mais Brodski a eu le tort de mÍler des principes inconciliables,
ceux de la poÈsie et de la politique.
La
vÈritable vocation
historique et civique de la poÈsie a ÈtÈ de constituer en Rus≠sie
un contre-pouvoir spirituel au despotisme de líEtat. Depuis Pouchkine,
les poËtes russes ont perpÈtuÈ la vie de la langue sans cesse menacÈe
par le pragmatisme du pouvoir. Cíest dans ce sens et dans ce sens
seulement que líon peut parler díune ´ mission ª du poËte, une ´ mission ª non
au service de la politique, mais des valeurs transcendantales qui,
en ce pays, ne se sont pas incarnÈes dans la pensÈe des philosophes,
maÔs dans líexercice du mÈtier poÈtique.
Face ‡ líhistoire
sanglante et glorieuse de líEmpire, ils ont tracÈ les jalons díune
histoire clandestine, la seule histoire vivante. Khlebnikov et les
autres zaoumniki ont ÈtÈ de ces mainteneurs. La poÈsie ´ zaoum ª est
nÈe au point de convergence entre la verdeur populaire et la psalmodie
sacrÈe. Elle a voulu accorder les battements de cúur du peuple russe
aux rythmes de líunivers. Son rapport ‡ la ´ langue de bois ª mesure
líamplitude extrÍme qui sÈpare ces deux Russies. Il suffit de lire
Khlebnikov pour comprendre que líabsurditÈ níest pas dans la poÈsie
en tant que telle, mais dans toute tentative de la confondre soit
avec une t‚che utilitaire, comme le voulait Vinokour dans son article
sur Les Futuristes, constructeurs de la langue, soit avec un formalisme
esthÈtique, comme on le fait encore trop souvent:
´ La crÈation verbale
est líennemie de la pÈtrification livresque de la langue et on peut
síautoriser de ce que jusqu'‡ prÈsent au village, prËs des riviËres
et des forÍts, la langue continue ‡ se faire en crÈant ‡ tout instant
des mots qui tantÙt meurent, tantÙt acquiËrent droit ‡ líimmortalitÈ pour, ‡ notre
tour, introduire ce droit dans le monde des lettres. Un mot nouveau
non seulement doit Ítre ÈnoncÈ, mais il doit aussi se mouler sur
la chose nommÈe. La crÈation verbale níenfreint pas les lois de la
langue. Une autre voie síouvre ‡ la crÈation verbale : cíest la dÈclinaison
interne des mots. Si líhomme díaujourdíhui peuple les eaux appauvries
des riviËres de nuÈes de poissons, la linguiculture donne le droit
de peupler díune vie nouvelle, de mots tombÈs en dÈsuÈtude ou de
mots qui níont pas encore existÈ, les flots ÈpuisÈs de la langue.
Nous en sommes persuadÈs, ‡ nouveau ils dÈborderont de vie comme
aux premiers jours de la crÈation. ª[20]
Ces
paroles coÔncident
exactement avec la dÈfinition que, de son cÙtÈ, Mandelstam a donnÈ de
la nature de la langue russe :
´ La
langue russe, a Ècrit Mandelstam, est historique de par sa nature
mÍme, de sorte
que dans sa masse et sur toute son Ètendue, elle est une mer díÈvÈnements
constamment en mouvement, líincarnation et líaction ininterrompue
díune chair qui respire et qui pense, Le nominalisme russe, cíest-‡-dire
la conception de la rÈalitÈ du mot en tant que tel, vivifie líesprit
de notre langue et la relie ‡ la culture philologique grecque non
díune maniËre Ètymologique ou littÈraire mais par le principe de
la libertÈ intÈrieure Ègalement prÈsent dans líune et líautre. TchaadaÔev,
en affirmant que la Russie nía pas díhistoire, que la Russie appartient
au cercle inorganisÈ, a-historique des phÈnomËnes culturels, a oubliÈ un ÈlÈment,
qui est prÈcisÈment la langue. Une langue si supÈrieurement organisÈe,
si organique, níest pas seulement une porte dans líhistoire, elle
est elle-mÍme líhistoire. ª[21]
Mandelstam
líacmÈiste
et Khlebnikov le zaoumnik savent quíil y a un devoir des poËtes et
une morale du langage. Ils sont conscients de leur responsabilitÈ devant
ce que Wat appelle le ´ poids ª des mots. Cíest dans ce sens quíils
ont dÈfendu la libertÈ de la poÈsie, une libertÈ que les dadaÔstes
ont corrompue en licence, ouvrant la voie ‡ líÈclectisme et au dÈracinement
contemporains, une libertÈ que les constructivistes ont trahie en
mettant la poÈsie au service de la politique et en se prÍtant ainsi ‡ líannexion
de la langue par l'…tat Unique.
G.
C.