Fictions
et paradoxes
Les nouveaux mondes possibles à la Renaissance*
par
Françoise Lavocat
Université
Paris VII
La
critique contemporaine a parfois rapproché la notion de fiction
de celle de « monde possible », dont on peut rappeler
qu’elle a été forgée, d’abord par les logiciens, à partir du rêve
de Théodore, prêtre de Delphes, dans la 3ème partie
de la Théodicée de Leibniz : les mondes possibles sont les chambres-bibliothèques
d’une pyramide infinie qui contient toutes les versions et variantes
possibles, par exemple, de la vie de Sextus Tarquinus s’il avait
choisi d’écouter le conseil de Jupiter de renoncer au trône. Au
sommet de la pyramide se trouve le plus beau des mondes, le meilleur
des mondes possibles, le monde tel qu’il est. A partir de cet
exemple, on peut retenir, avec Kendal Walton ou Thomas Pavel, comme définition minimale du « monde
possible », celle « d’alternative concevable au monde
réel » :
comme les visiteurs de la pyramide de Théodore peuvent pénétrer
dans chacune des pièces représentant une variante possible de
la vie de Sextus Tarquinius, le lecteur, ou le spectateur, durant
la durée de la lecture ou du spectacle, est placé à l’intérieur
du monde fictionnel et le tient pour vrai, exactement comme un
enfant, durant le jeu, décide de croire que ses poupées sont des
cow-boys et des indiens ou que les pâtés de sable sont des tartes
aux fraises. Ainsi, les mêmes théoriciens ont souligné l’analogie
entre l’univers de la fiction et celui du jeu, rapprochés au moyen
du concept de « jeu de faire-semblant » (« make-believe
games »), supposant une certaine attitude mentale, une adhésion
provisoire, une disponibilité à être séduit, que Jean-Marie Schaeffer,
reprenant Coleridge (« willing suspension of disbelief »)
qualifie de « suspension volontaire d’incrédulité ». Le même critique, qui a placé au cœur
de sa réflexion sur la fiction la notion d’ « immersion »,
a dessiné une typologie des différentes façons dont le lecteur,
ou le spectateur, selon le support des œuvres (cinéma, théâtre,
littérature, jeux-vidéo, etc), entrait dans les univers de fiction.
Cette
intéressante théorie, qui a l’avantage de se placer dans une perspective
dépassant la notion de « genre », est à certains égards
particulièrement efficace pour décrire les univers fictionnels
dans la période que les historiens appellent « moderne »
(c’est-à-dire du seizième au dix-huitième siècles). Elle a pourtant
été essentiellement conçue autour d’exemples empruntés au roman
du dix-neuvième siècle. Le caractère « concevable »,
que l’on interprète parfois comme « crédible » des mondes
possibles leur donne en effet des affinités apparentes avec des
œuvres que l’on peut désigner, pour aller vite, de « réalistes ».
Thomas Pavel a relevé à plusieurs reprises quelques distorsions
entre la théorie contemporaine des univers de fiction et les périodes
antérieures au dix-neuvième siècle. Il souligne, par exemple,
que la coïncidence entre une œuvre particulière et un monde possible
est beaucoup moins évidente quand le régime ordinaire de la production
littéraire est l’imitation. Il suggère également que des mondes
fictionnels contradictoires – donc impossibles – ne sont
pas inconcevables, et ont en effet pu voir le jour en amont et
en aval du dix-neuvième siècle, ce qui n’est pas sans remettre
en cause l’adéquation même entre la notion de monde possible et
celle de fiction. D’ailleurs, les idées même « d’immersion »,
de « feintise ludique partagée », « de suspension
volontaire d’incrédulité » sont-elles pertinentes au seizième
siècle ? Les poéticiens de la Renaissance ne théorisent pas
un rapport à l’œuvre d’art sous le signe du désintéressement esthétique
et n’exonèrent jamais le discours littéraire de dire le vrai.
La
conception de la littérature comme jeu n’est cependant pas étrangère
au seizième et au dix-septième siècles. On peut citer, à titre
d’exemple, l’intéressant témoignage du père Menestrier, historien
et théoricien majeur du ballet, des emblèmes et des divertissements
de cour au milieu du dix-septième siècle. Dans un opuscule sur
les « Jeux d’esprit et de divertissements », qui se
trouve à la fin de son traité, plus connu, sur Les Ballets
anciens et modernes selon les règles du théâtre (1689) il expose longuement les règles d’une sorte
de jeu de l’oie, inventé à la cour de Savoie à partir du Roland
furieux de l’Arioste, et appelé
« Il laberinto de l’Ariosto, Gioco heroico di Cavalieri e
Dame ». Les joueurs portaient les noms des
héros principaux du poème, également représentés par des figurines
de cire qu’ils faisaient progresser à coup de dés dans les cases
d’un labyrinthe, où étaient figurés les épisodes principaux de
l’œuvre. Le jeu lui-même n’est pas dépourvu de signification allégorique
et morale, puisqu’il était censé représenter, toujours selon Menestrier,
l’errance de l’esprit dans le labyrinthe du monde. Mais on peut
aussi penser que ce jeu est une variante approximative de la pyramide
de Théodore, puisque chaque partie combine différemment les épisodes,
décline l’infini des possibles à partir de l’univers du Roland
Furieux ; il est aussi
la métaphore concrète de l’opération de l’esprit consistant à
s’identifier à un personnage et à entrer dans un univers de fiction.
« Le Labyrinthe de l’Arioste », dont une version plus
sommaire existait aussi à partir des fables d’Esope, paraît en
tout cas si admirable au père Menestrier, qu’il recommande d’en
concevoir de semblables à partir de l’Iliade, de l’Enéide, des Métamorphoses d’Ovide.
Les jardins, comme celui de Versailles, ont aussi offert, d’une
autre façon, la possibilité de construire des mondes fictionnels
en référence à la littérature, et de figurer l’entrée dans ceux-ci.
Une
réflexion sur les mondes fictionnels à partir de la Renaissance
ne peut donc faire abstraction des innombrables pratiques ludiques
et sociales des cours, des académies, des salons. Sans les détailler,
on peut rappeler qu’ils empruntent, depuis la fin du quinzième
siècle et jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, des noms, des
activités, des lois, des divinités, des modèles de sociabilité,
des jeux, aux romans de chevalerie, puis à la pastorale. C’est même sans doute ce constant va-et-vient
entre ce qu’on peut appeler, pour emprunter la terminologie de
Thomas Pavel, les univers primaires et secondaires, ou la littérature
et ses univers de référence, qui constitue une des spécificités
majeures du statut de la fiction entre le seizième et le dix-huitième
siècles.
Enfin,
la figure de Don Quichotte, qui hante un grand nombre de mascarades,
de tournois, de ballets de la première moitié du dix-septième
siècle, immanquablement associée à toute allusion à la littérature
dans la sphère ludique du divertissement de cour dans cette période
et au-delà, est un autre indice de la proximité entre le jeu et
la notion de fiction ; il participe également de la perception,
nouvelle, de celle-ci comme un monde qui exerce une tentation
mimétique si forte qu’elle fait courir au lecteur, ou au spectateur,
le risque d’une immersion sans retour. Nul doute, à cet égard,
que la chevalerie, puis la pastorale, ne soient rapidement apparues
(au début du dix-septième siècle) comme les territoires de la
fiction par excellence ; n’oublions pas que Don Quichotte,
à la fin de sa vie, envisage de se faire berger, virtualité romanesque
que le Berger extravagant de Sorel réalisera deux décennies plus tard, explicitement
en référence à Don Quichotte. On peut également citer un ballet
du dix-huitième siècle, intitulé « Ballet des romans »
(1736), où La Fiction en personne chante le prologue, avant de
laisser la place à La Bergerie, La Chevalerie, et La Féerie.
Cette triade recouvre en tout cas, au milieu du dix-huitième siècle,
les contrées principales de la fiction, auxquelles correspondent
respectivement les trois actes du ballet ; y sont sans surprise
concentrée la quintessence des stéréotypes de la pastorale, du
roman héroïque (en fait, en guise de chevalerie, il s’agit encore
de l’Arioste), et du conte de fée.
La première place de l’Arcadie comme univers de la fiction est
d’ailleurs corroborée par le fait que Leibniz accepte de considérer
l’Astrée d’Honoré d’Urfé
comme un monde possible.
Ces
préliminaires m’ont permis d’expliciter ce que j’entendais par
la notion de « monde possible », dans sa relation consubstantielle
avec celle de jeu. Je me propose maintenant d’examiner plus précisément
la relation entre la fiction, le jeu et l’idée de non-contradiction
dans plusieurs univers fictionnels qui ont pour caractéristique
commune d’émerger au début du seizième siècle (mêmes certains
d’entre eux, en particulier l’Arcadie, ont des antécédents antiques
et médiévaux). Je m’attacherai dans un premier temps à interroger
l’usage du paradoxe, dont le rôle central dans culture du seizième
siècle n’est plus à montrer (depuis, entre autres, les travaux
de Rosalie Colie et de Patrick Dandrey).
Mon hypothèse est que le paradoxe, en particulier dans son articulation
avec l’usage de la première personne du singulier, peut être considéré
comme un des principaux opérateurs de la fiction au seizième siècle
(et pas seulement chez Rabelais, pour lequel la démonstration
a déjà été faite). La relation étroite du paradoxe avec l’idée
de jeu m’amènera ensuite à prendre en compte la représentation
des jeux dans plusieurs fictions narratives en prose de cette
période, en montrant que celle-ci est emblématique du statut de
la fiction, dans sa relation avec ses univers de référence. Les
jeux que jouent les personnages de fiction sont en effet toujours
à l’image du jeu qui implique le lecteur ou le spectateur (même
si je n’aborderai pas ici la question du théâtre), ou en d’autres
termes des modalités de son immersion dans l’univers de fiction.
Je montrerai enfin que la disparition de l’allégorie au profit
de la « suspension », c’est-à-dire que la construction
d’une intrigue, joue un rôle décisif dans la modulation de ces
modalités.
*
A
la fin du quinzième siècle et au début du seizième siècle, on
assiste à un renouvellement considérable des univers de fiction.
L’Arcadia de Sannazar (1504, écrite entre 1480 et 1495), l’Utopia de Thomas More (1515), La vie de Lazarillo
de Tormes (anonyme, écrit
entre 1525 et publié en 1554), empruntent tous une forme narrative,
ou partiellement narrative, relativement brève. Chacun de ces
textes, que l’on ne peut appeler romans, fondent indéniablement
quelque chose, un imaginaire, un code stylistique, un répertoire
de topoï, qui déborde
les frontières du genre, et que l’on appellera plus tard (au dix-huitième
siècle) la pastorale, l’utopie, la picaresque. Généralement, la
tradition critique les distingue, ou même les oppose : la
pastorale est régulièrement rangée parmi les fictions « à
visée idéalisatrice », comme le roman sentimental et le roman
héroïque, et la picaresque parmi les romans ironiques, comiques,
autrefois qualifiés de « réalistes ». Il n’est en effet
pas niable (pour reprendre la belle formule qui donne son titre
à l’ouvrage récent de T. Pavel), que « la pensée du roman »
n’est pas la même, qui promène Sincero, le narrateur de l’Arcadia,
dans une contrée idyllique hantée par des bergers-poètes, et Lazarillo
dans l’univers « inhabitable »
de la gueuserie, de la félonie et de l’abjection. Malgré la familiarité
que suggère la consonance de leurs noms, il y a également loin
de l’Arcadie à l’Utopie, de l’univers pastoral, voué au loisir
et à l’errance, au paradis urbain des travailleurs d’Utopie, où
le plus menu plaisir est millimétré.
Cette
diversité a empêché jusqu’ici d’apercevoir que ces trois textes
avaient en commun d’avoir construit des univers de fiction, promis
à être pendant plusieurs siècles inlassablement revisités, au
moyen de paradoxes, plus spécialement attachés à l’usage de la
première personne. Prises séparément, bien sûr, chacune de ses
œuvres (à l’exception de l’Arcadia, trop précoce) a donné lieu à des interprétations qui,
en relevant leur proximité avec la pensée érasmienne, en particulier
l’Eloge de la folie
(1509), détaillaient les implications de la structure paradoxale
de leur système d’énonciation, surtout en ce qui concerne l’Utopia.
Je rappellerai simplement que l’indécidabilité ultime du sens
de l’Utopie (l’indécidabilité étant le critère du paradoxe logique,
l’énoncé paradoxal étant et vrai et faux) tient d’abord au dédoublement
de la première personne : dans la première partie (critique,
puisqu’elle dénonce la misère et l’injustice de l’Angleterre actuelle),
« je » renvoie au personnage Thomas More ; dans
la seconde, la première personne renvoie à Raphaël Hythlodée, le voyageur qui dresse le tableau
d’Utopie, description d’un monde où aurait été abolie la propriété
privée. L’articulation More-Hythloday est une entité contradictoire,
puisque le premier, à la fin du livre, réaffirme son opposition
par rapport au second (quant à savoir si l’abolition de la propriété
privée est souhaitable), disjonction que scelle la dernière phrase
du livre, qui est une antinomie : « je le souhaite plutôt
que je ne l’espère » (il s’agit de l’adoption, dans les
cités actuelles, des lois utopiennes). La contradiction se cristallise
également dans l’onomastique utopienne à commencer par le nom du personnage-narrateur,
Hythlodée (« diseur de balivernes »). Elle
érode la crédibilité de sa parole, comme les paradoxes, au sens
large du terme (de propositions prenant le rebours de l’opinion
commune) distordent la perspective du tableau d’Utopie, du renversement
carnavalesque de la fabrication des pots de chambre avec des matières
précieuses à l’éloge paradoxal de la trahison par haine de la
guerre. Les paradoxes font vaciller le statut de l’Utopie comme
modèle (au point qu’elle a même été lue, à partir du dix-neuvième
siècle, comme un contre-modèle). On peut estimer, avec Catherine
Demure, que le détour utopique a une fonction heuristique et politique,
qu’il relève d’une stratégie propre à déciller les yeux sur le
scandale du monde tel qu’il va ; ou aussi bien, avec Louis
Marin, que le dispositif dialogique entraîne une forme de neutralité,
ruse de l’idéologie qui passe par la désignation du texte comme
fiction. C’est en effet cette étroite relation entre paradoxe
et fictionnalité que je voudrais retenir, indépendamment de la
portée politique de l’œuvre, dont on peut rappeler cependant que
pour les premiers lecteurs de More, elle n’était pas douteuse (l’Utopie
a été interprétée à la fois comme un jeu érudit et un modèle de
conduite conforme aux principes évangéliques).
La
relation entre paradoxe et fictionnalité s’établit dès la préface,
bien connue, sur laquelle je voudrais cependant m’arrêter brièvement.
Cette préface, sous la forme d’une lettre à Pierre Giles (qui
apparaît également, dans la première partie, comme personnage
et interlocuteur d’Hythlodée), est déterminante dans la postulation
de l’utopie comme univers fictionnel, susceptible de susciter
des jeux de faire-semblant, prévus pour être éventuellement trompeurs.
More s’applique en effet à clamer l’authenticité de sa fiction
(qui se prévaut ici de la complicité du destinataire et ami réel,
annexé par la fiction) tout en la désignant ironiquement comme
telle. Il demande ainsi à Pierre Giles de reprendre langue avec
Raphael Hythlodée pour vérifier que le pont qui relie les deux
rives de l’Anydre (le fleuve sans eau, le non-fleuve), en Utopie,
mesure bien cinq cents pieds, et non pas trois cents comme l’affirme
un autre témoin de la conversation, John Clément. Le récit, affirme
More, peut en effet contenir des erreurs (dues aux aléas de l’écoute
et de la mémoire), mais non des mensonges, ce qui est à la fois
faux (puisque More a inventé l’utopie et ne l’a pas écrite d’après
le récit d’un certain Hythlodée) et vrai (puisque l’utopie n’existe
pas, les propositions qui la concernent ne relèvent ni du vrai
et ni du faux). Cette préface, comme le reste de l’œuvre, conduit
à soupçonner la voix auctoriale, prise dans une oscillation comparable
à celle dont joue la Folie dans l’Eloge
d’Erasme, ou qui caractérise la parole du crétois dans le fameux
paradoxe du menteur. La lettre-préface de More offre même une
version particulièrement sophistiquée du paradoxe que les logiciens
décrivent sous le terme de « paradoxe de la préface »,
qui est en effet une variante du paradoxe du menteur : « je réalise que, en raison
de la nature complexe des choses engagées dans ce livre, le texte
de ce livre doit comporter un certain nombre d’erreurs. Je m’en
excuse maintenant à l’avance ». Ce paradoxe interroge le
statut de vérité de cette parole qui affirme que quelque chose
est faux, et affirme la nature composite du texte. More
prie enfin Giles de corriger, toujours en interrogeant Hythlodée,
l’oubli qui a consisté à ne pas demander la localisation exacte
de l’Utopie, précision dont a besoin un théologien prêt à s’embarquer
pour aller évangéliser les Utopiens. Il s’agit à nouveau, comme
pour le fleuve Anydre, de pointer l’onomastique paradoxale de
l’Utopie, en affirmant à la fois l’existence et la non-existence
d’un référent ; bien plus, la fiction du théologien zélé
prévoit une lecture possible, erronée du texte, reposant sur une
adhésion naïve. Cette éventualité stratégiquement prise en compte
par le texte vise encore à le fonder comme fiction.
La
structure paradoxale de l’Utopie est-elle en quelque point comparable
à celle de l’Arcadia et
du Lazarillo de Tormes ?
Dans le cas du roman picaresque, c’est le choix même d’un énonciateur
impossible qui fonde la nature paradoxale du texte. L’être placé
au plus bas de l’échelle sociale n’a pas de parole ; en tant qu’être
infâme, son point de vue sur le monde est totalement privé de
légitimité. L’invraisemblance de l’accès à l’écriture d’un misérable
peut éventuellement se résoudre au niveau diégétique : Mateo
Alemán, auteur du Guzman d’Alfarache (1599-1602), s’y emploie dans un avertissement au lecteur, où il prête
à son personnage des études interrompues. Passée sous silence
par l’auteur anonyme du Lazarillo,
elle est avant tout l’indice de la nature fictionnelle du je narrateur. Mateo Alemán, dans sa dédicace au marquis
de Poza, n’en affirme pas moins le caractère paradoxal de son
entreprise, associée à l’expression d’un orgueil démiurgique,
puisqu’il a « conféré de la grandeur à ce qui de soi n’est
que petitesse, et fait d’un gueux un courtisan passable, qui est
comme donner l’être à ce qui n’en a point ». « Conférer de la grandeur à ce
qui n’a que petitesse », c’est la définition même de l’éloge
paradoxal, qui dans la riche tradition de l’Antiquité et de la
Renaissance, entonne le panégyrique de la mouche, du rhume ou
des nuages.
Le
prologue du Lazarillo, à la première personne, pose les termes du paradoxe moral fondateur
de l’œuvre, puisque le personnage-narrateur fait du souci de l’honneur
le principe même de l’écriture et de tous les arts, alors qu’il
en incarne justement l’antithèse, par son origine et par ses œuvres :
il va en effet raconter une ascension sociale qui le mène au comble
du déshonneur (il tire une aisance inespérée des bénéfices du
cocuage). Même si le parallèle entre Hythlodée, le diseur de balivernes,
et Lazarillo, le gueux moralisant, est évidemment limité, l’autorité
de la voix narrative, dans les deux cas, est sapée par le paradoxe,
ce qui revient à la désigner comme fictive. La nature dialogique
du point de vue, qui se marque dans le roman picaresque par une
véritable scission entre l’adhésion au mal et sa dénonciation, rend le statut de certains énoncés
indécidables, même s’il est vrai que la dernière phrase de Lazarillo
(« c’était au temps de ma splendeur, et j’étais au comble
de toute bonne fortune ») relève spécifiquement de l’ironie,
mais n’est pas un énoncé contradictoire. Enfin, quoique qu’il
n’y ait aucune trace, dans Lazarillo
et dans le roman picaresque en général, d’une intention réformatrice,
il n’en reste pas moins que le paradoxe de l’énonciation rend
possible, dans les deux œuvres, une dénonciation du mal, de la
misère, de l’injustice.
Telle
n’est pas, à première vue, la préoccupation de la pastorale. La
structure paradoxale de l’Arcadia est cependant évidente, même si elle est jusqu’ici passée à peu près
inaperçue, surtout dans sa relation à l’usage de la première personne. Plus largement, on peut rappeler que
le topos de la préférence de la vie rustique sur la vie de cour, de la simplicité
sur le raffinement, est d’abord un des paradoxes canoniques de
la première moitié du seizième siècle, répertorié, par exemple,
dans le fameux recueil d’Ortensio Lando publié
à Lyon en 1543, qui range aussi l’éloge de l’âge d’or parmi les
paradoxes. Lando est également le traducteur italien de l’Utopia de More. Signalons au passage que le onzième paradoxe
de Lando, « qu’il n’est pas détestable d’avoir une femme
malhonnête », supprimé par Charles Estienne, son traducteur
en français, est justement celui que soutient Lazarillo. Ce scandaleux
paradoxe est à la fois le point d’aboutissement de sa trajectoire
et la motivation de sa prise de parole (il écrit à son protecteur,
à la demande de celui-ci, pour l’éclairer sur les rumeurs qui
courent sur son compte).
Le
prologue de l’Arcadia de Jacopo Sannazaro, le « Proemio », file en effet un double
paradoxe, qui n’est pas de nature morale et ne concerne pas non
plus le rapport à la vérité, mais porte sur le statut littéraire
de l’œuvre, ainsi que sur l’identification même de l’Arcadie.
Le narrateur entonne d’abord l’éloge de la rusticité et de l’ignorance,
des chansons gravées sur l’écorce des arbres plutôt que des vers
savants couchés sur le papier des livres – comme le sont
précisément ceux de Sannazar publiés chez le prestigieux éditeur
napolitain Pietro Summonte. Tout en se prévalant à maintes reprises
de la nature, il exhibe la tradition littéraire qu’il imite, sous
le voile transparent de l’image de la transmission de la flûte
de Pan, déjà utilisée par Virgile pour exprimer sa dette littéraire
à l’égard de Théocrite.
Le second paradoxe, entrelacé avec le précédent, touche à la désignation
du lieu d’où se déploie la parole, à la fois désigné comme pastoral
(le poète se dit entouré de bergers sur des plages solitaires)
et actuel, au présent, alors que l’Arcadia
s’achève précisément sur le départ du narrateur d’Arcadie, et
son retour dans son pays, où il pleure la perte du pays des bergers
et regrette de l’avoir quitté. Faut-il comprendre que l’Arcadie
n’a pas de situation géographique précise, mais qu’elle est le
lieu où l’on chante ? le prologue opère en tout cas un brouillage,
entre ici et là-bas, passé et présent, qui rappelle à certains
égards l’impossible localisation géographique de l’Utopie.
Les
paradoxes qui affectent la construction de l’espace fictionnel
et le statut de la parole poétique (décisifs dans l’invention
de l’Arcadie comme pays et de la pastorale comme tradition littéraire)
sont inséparables de celui qui concerne la première personne du
singulier. Celle-ci fait irruption au milieu de l’œuvre, après
des apparitions intermittentes et fugaces dans les cinq premières
proses (on appelle ainsi les passages en prose, qui alternent,
dans l’Arcadia, avec des
églogues en vers). À la question d’un berger lui demandant « qui
et d’où il est et pour quelle raison il demeure en Arcadie », le narrateur développe à la première
personne un éloge de Naples, sa terre natale, évoque son noble
lignage et les événements historiques ayant entraîné la chute
de la dynastie d’Aragon et le déclin de sa famille ; il déroule
enfin le récit d’une passion enfantine étroitement imitée de Pétrarque
et de Boccace. Cette curieuse signature historique, littéraire
et pseudo-autobiographique s’accompagne d’une inversion de toutes
les polarités : en contradiction avec les termes du Proemio,
le narrateur proclame désormais que regrettant « sa délicieuse
patrie », il exècre l’Arcadie, lieu désolé où ne sauraient
se plaire même les bêtes sauvages. Alors que les six premières
proses ne cessaient d’exprimer, à la première personne du pluriel,
l’euphorie du loisir collectif de la communauté pastorale, le
narrateur affirme se trouver dans la déréliction la plus complète,
et ne goûter ni les jeux ni les plaisirs bucoliques. Bien plus,
s’adressant à l’auditoire des bergers, il regrette d’être appelé
« Sannazar », alors que sa bien-aimée, à Naples, l’appelait
« Sincero », qui est à la fois, à peu près le pseudonyme
académique de Sannazaro (membre de l’académie napolitaine de Pontano)
et le nom du narrateur en Arcadie : « Je n’entends aucun
de vous, mes amis, dire le nom de Sannazar, qui fut si honorable
à mes ayeux, que je ne soupire, en me souvenant qu’elle y joignait
aussi le nom de Sincerus ».
Les bergers, cependant, ne l’appellent jamais que « Sincero »,
et cela une seule fois, juste après la déclaration qui dit le
contraire.
Cet
étrange passage suggère plusieurs remarques. La première est qu’une
des fonctions du paradoxe, en Arcadie, est bien de dire, au sein
des plaisirs que procure le chant poétique (inséparables, semble-t-il,
du collectif) la douleur de la perte, le mal historique et individuel.
En deuxième lieu, l’Arcadie ne s’élabore pas seulement sur un
ou plusieurs paradoxes, mais, comme l’Utopie, sur la contradiction.
Le roman picaresque n’élabore pas de dispositif contradictoire :
il ne repose pas sur la construction d’un espace qui se donne
à la fois comme existant et non-existant. Or, comme on le verra
ultérieurement, l’équivalence de l’être et du non-être, de l’ici
et de l’ailleurs, du passé et du présent est inséparable d’un
dispositif allégorique, ou partiellement allégorique, en tout
cas non romanesque. Le Lazarillo de Tormes
est donc plus proche du roman que l’Arcadia et l’Utopia. L’Arcadie et l’Utopie ont en outre en commun de posséder une onomastique
propre. Y est mis en scène, quoique de façon différente, l’acte
de nomination, constitutif de la fictionnalité : dans l’Utopie,
c’est par l’acte fondateur du roi Utopus (en coupant l’isthme
qui reliait Abraxa à la terre, il l’a renommée, ainsi que tout
ce qu’elle contenait). Dans le récit d’Hythlodée, les noms (la
plupart du temps absurdes, opérateurs de négativité, comme Anydre,
Amaurote, etc) sont toujours donnés dans les deux langues, l’ancienne
et la nouvelle, sans autre utilité que de rappeler l’acte fondateur
de l’Utopie comme monde fictionnel. Dans l’Arcadie, la double
nomination du narrateur pointe la fictionnalité des noms pastoraux ;
mais elle révèle aussi la médiation du pseudonyme académique,
qui complique la relation entre l’Arcadie et ses univers de référence.
Cette caractéristique affecte durablement la qualité de l’Arcadie
comme monde possible et explique sa longévité. En effet, si des
académies donnent à leurs membres des noms de bergers (cette pratique
est encore très vivace au dix-huitième siècle), cela induit entre
la littérature et le monde réel une relation dans les deux sens,
une mimesis circulaire : bien des pastorales (par exemple
l’Entretien des Illustres bergers de
Nicolas Frénicle, en 1634) relatent, en effet, au moyen d’un code
emprunté à des œuvres antérieures, les activités d’une académie
« pastorale », c’est-à-dire elle-même codifiée selon
un modèle littéraire. Le risque de cette spécularité de la fiction
est évidemment la stérilisation de tout essor du romanesque.
Pour
conclure ce premier point, il convient de revenir sur la nature
et la fonction des paradoxes. On peut estimer qu’ils sont avant
tout, dans l’Utopia et
dans l’Arcadia, herméneutiques et ontologiques. Ils engagent en effet
l’interprétation de l’œuvre et le mode d’existence de l’objet
imaginaire qui y est décrit ; ils affectent la nature même
de la référence. Dans Lazarillo de Tormes,
le paradoxe est avant tout moral. Il questionne toujours le statut
de la première personne du singulier. Cela ne semble pas être
le cas dans les romans allégoriques antérieurs, comme le Roman
de la rose ou même le Songe
de Poliphile (1499) – même
s’il s’agit, à tout prendre, de narrateurs endormis, ce qui est
peut-être une autre modalité du paradoxe de la première personne
à interroger . Il existe aussi, dans un texte de
la fin de la Renaissance, un narrateur mort. Le Peregrino
de Jacopo Caviceo (1513), roman à la première personne esquisse
en effet au final un décentrement paradoxal inédit, qui n’affecte
d’ailleurs pas le reste de l’œuvre : en effet, dans la dernière
page, le personnage-narrateur meurt, et c’est son ombre qui s’adresse
au lecteur. Il s’agit bien d’une énonciateur impossible, qui a
certainement pour fonction, de sa voix d’outre-tombe, d’affirmer
en clôture la fictionnalité du roman ; mais cela n’entraîne
en rien le dédoublement dialogique du point de vue, qui semble
bien le dénominateur commun des textes précédemment évoqués.
L’apparition
de ces jeux paradoxaux associés à la fiction à la première personne
et à la fondation de nouveaux mondes fictionnels est sans doute
historiquement déterminée. Elle a probablement à voir avec la
difficile représentation de la singularité individuelle (au sein
d’univers, comme l’Arcadie et l’Utopie, qui font l’éloge du collectif).
Elle concerne sans doute aussi celle de l’auteur dans la fiction.
Dans la perspective qui m’intéresse ici, elle récupère aussi une
partie de l’héritage philosophique médiéval, que la Renaissance,
avec le déclin de la logique au profit de la rhétorique, est justement
en train d’oublier. Il est d’ailleurs probable que l’extraordinaire
vogue de l’éloge paradoxal au seizième siècle soit partiellement
explicable par le recyclage des anciens jeux logiques par l’art
épidéictique. On peut rappeler qu’au quatorzième siècle, le débat
philosophique porte justement sur la théorie des modalités, c’est-à-dire
la distinction du possible, du contingent, du nécessaire et de
l’impossible. L’apport des nominalistes, Duns Scott, Okham et
leurs disciples auraient été, selon Simo Knuutila,
de penser la possibilité logique en la détachant de la question
ontologique (c’est-à-dire qu’une possibilité peut avoir une existence
conceptuelle sans avoir été réalisée). Contre l’ancienne métaphysique,
qui fait du possible un moment de l’être, les nominalistes rendent
pensable la catégorie du fictif, du possible non actualisé. On
peut penser, avec Marie-Luce Demonet, que cette révolution philosophique
n’est pas sans rapport avec l’apparition du roman moderne, à la
fin du quinzième siècle. J’ajouterai
pour ma part qu’un autre topos
de la philosophie médiévale, celui du paradoxe du crétois, objet
d’une intense activité sophistique après 1350, participe sans
doute aussi de la généalogie intellectuelle de la fiction. Celle-ci,
dans la période historique et la catégorie de textes qui m’occupent,
réussit à opérer le croisement de l’ancienne question des modalités
– c’est-à-dire celle du statut du possible non réalisé –
et celle du discours à la fois vrai et faux.
Je
voudrais à présent interroger le statut des nouveaux univers de
fiction de la Renaissance à travers la question des jeux. Le jeu
entretient un rapport étroit, comme je l’ai signalé au début de
mon exposé, tant avec la notion de fiction qu’avec le paradoxe
(les derniers mots de l’éloge d’Hélène par Gorgias, en effet,
est que son discours n’a été qu’un jeu). Mon hypothèse est que
la représentation des jeux, dans les œuvres de fictions au seizième
siècle, est la plupart du temps une métaphore de la relation que
le texte prévoit de nouer avec son lecteur (ou son spectateur
s’il s’agit d’une pièce de théâtre). La représentation du jeu
fournit une indication précise du type de relation qu’établissent
les univers de fiction avec leurs univers de référence :
les deux relations principales que je voudrais décrire, qui sont
concurrentes et parfois combinées, sont le déchiffrement allégorique,
étroitement lié à la représentation des jeux, et la « suspension »,
c’est à dire l’implication de l’attention du lecteur dans une
intrigue, dont Terence Cave a montré qu’elle se développait et
se théorisait justement au milieu du seizième siècle. Le primat
de la « suspension » c’est-à-dire « l’axe horizontal
de l’intrigue », sur « l’axe vertical de la signification », la
lecture allégorique, est en effet d’une grande incidence pour
comprendre l’évolution du statut des univers de fiction comme
mondes possibles, en particulier entre le seizième et le dix-septième
siècles. Par précaution méthodologique, « jeu » sera
ici entendu au sens le plus littéral possible.
*
Les
bergers et les picaros, quoique de façon différente, mènent une
existence placée sous le signe du jeu. Le jeu, que sa nature et
ses règles soient spécifiées ou non, est toujours mentionné parmi
les activités des bergers ; il est une composante obligée
du loisir collectif qui caractérise la vie pastorale. Le jeu,
associé à un art de la tromperie, caractérise la vie picaresque
au point qu’un jeu de cartes dissimulé dans son col fait partie
de l’accoutrement du jeune picaro décrit au début de Rinconete
y Cortadillo, une des nouvelles exemplaires de Cervantès. C’est
d’ailleurs en jouant aux cartes (le premier enseignant ses tours
à l’autre), et en plumant le premier venu, que les deux filous
font connaissance. L’importance de la part ludique dans la vie
picaresque s’accroît sans aucun doute au cours du seizième siècle :
dans le Lazarillo, le jeu proprement dit n’est mentionné qu’une fois,
juste avant la bourle des bulles, où Lazarillo assiste à une fausse
dispute de l’Alguazil et du vendeur de bulles, en fait complices,
à propos d’un jeu.
La
part croissante du motif du jeu dans le roman picaresque n’est
sans doute pas indifférente à l’attrait qu’il exerce au début
du dix-septième siècle. Dans les ballets de cour, Louis XIII,
si souvent représenté dans les pastorales sous le nom d’Arcas,
le roi berger, danse volontiers les voleurs. Ce travestissement
déconcertant est diversement interprété par les historiens du
ballets ; on peut y justement voir l’indice
de la constitution d’un univers de fiction qui suscite des pratiques
d’imitations ludiques. Dans une autre nouvelle de Cervantès, l’ « Illustre
laveuse de Vaisselle » (« La Illustre fregona »),
un jeune homme, Don Diègue Carriazo, s’amuse à vivre en picaro,
à l’insu de sa noble famille, ce qui se traduit essentiellement
par apprendre à jouer aux « osselets à Madrid, à la triomphe
dans les tavernes de Tolède et à la bassette sur les remparts
de Séville ». C’est encore en jouant aux cartes qu’il gagne
l’argent qui lui permet de rentrer dans sa famille.Carriazo n’est
pas Don Quichotte ni le
Berger extravagant,
et s’il n’est pas dit qu’il aurait pris le goût de la vie picaresque
dans les livres. Mais il est tout à fait passionnant que la fiction
picaresque, comme dans le cas du roman de chevalerie et de la
pastorale, mette en scène la séduction mimétique qu’elle suscite,
et sans laquelle elle ne saurait sans doute, au début du dix-septième
siècle, constituer un monde possible. D’ailleurs la vie picaresque
pour Carriazo au sein de « l’académie de la pêche du thon »
se marque par l’adoption d’un pseudonyme (« Urdiales »),
le jeu, la liberté, la vie au grand air, la communauté festive,
la danse, la « poésie débridée ». Sous la plume de Cervantès,
elle est un équivalent exact, dans une tonalité allègre et noire,
de la vie des bergers littéraires. Le mot d’« académie »
souligne d’ailleurs une intention parodique. La contiguïté des
univers picaresque et pastoral se marque également dans l’épisode
de l’Astrée où les bergères se déguisent en égyptiennes, c’est-à-dire
en diseuses de bonne aventure. La picaresque n’a certainement
pas fourni à la société du dix-septième siècle des codes et des
travestissements dans une proportion comparable à la pastorale.
Pourtant, dans un ballet de 1636, intitulé « Ballet du libraire
du Pont neuf, ou les romans», où défilent les héros des romans
à la mode, les personnages picaresques sont particulièrement bien
représentés, avec Buscón, Guzman, la belle Egyptienne, Andrès
(deux héros des Nouvelles exemplaires
de Cervantès), des Alguazils ; ils ne sont pas en proportion
moindre que les héros parodiques et sérieux des romans pastoraux
et des romans de chevalerie. On
peut en déduire qu’ils occupent provisoirement un canton non négligeable
du territoire de la fiction. Dans le ballet des romans de 1737,
précédemment cité, il n’est plus question de picaresque. Il n’y
a en revanche guère de traces de l’Utopie dans les ballets du
dix-septième siècle, à moins que l’on repère quelque allusion
à l’île d’Hythloday, dans le Ballet du Libraire du Pont-Neuf, :
un trio « logogriphigeois » y chante en effet dans un
sabir incompréhensible aux consonances italo-espagnoles. Dans
la première édition de l’Utopia, (Thierry Martin, à Louvain, en 1516) figurait dans
le paratexte un alphabet d’Utopie et un échantillon de sa langue
un peu similaires. Le parallèle est d’autant plus tentant
que la langue logogriphigeoise comprend des notes de musique (à
tout le moins leur transcription langagière), et que la langue
des Utopiens est particulièrement harmonieuse. Mais l’indice est ténu, et l’Utopie
ne suscite pas les mêmes pratiques de travestissement ludique
que l’univers des bergers et des picaros. Ne serait-ce pas parce
que la part du jeu y est moindre ?
Les
jeux occupent de fait, dans l’Utopia de More, une place ambiguë. Les jeux de hasard sont
condamnés par les Utopiens, sans les connaître, comme toute une
série d’activités liées à « la perverse séduction du désir ».
Les Utopiens, conformément à la leçon érasmienne les jugent « absurdes »
et « dangereux ». Pourtant l’aspect moralisateur de
la condamnation du jeu, essentiel dans l’Eloge de la folie,
semble ici secondaire. C’est en fait surtout le déficit du sens
qui est stigmatisé, tandis qu’est interrogée la relation entre
plaisir et répétition : « qu’y a-t-il de plaisant, disent-ils,
à jeter les dés sur un damier et à le faire si souvent que la
seule répétition suffirait à rendre le divertissement fastidieux ? ».
L’« absurdité » des jeux, deux fois soulignée dans le
texte, rappelle l’argument de More dans une lettre célèbre à Pierre
Giles, soulignant que c’est par loyauté, et parce qu’il n’est
pas stupide, qu’il a utilisé en Utopie des noms absurdes et barbares
(« barbaris & nihil significantibus »). Les noms d’Utopie désignent à la fois
l’absence de référent et instaurent une relation ludique avec
le lecteur, requerrant des procédures de déchiffrage variées :
les noms encodent en effet tantôt le sens, tantôt le non-sens,
dans une relation avec le texte tantôt ironique –comme Anydre,
le fleuve sans eau– tantôt littérale, comme les « buthresques »
(les « très pieux »), mot qui désigne les prêtres en
Utopie. Certains noms constituent des énigmes, qui ont défié la
sagacité des commentateurs, comme ces « syphograntes »,
les vieillards magistrats d’Utopie, dont le nom peut aussi bien
signifier « sages d’âge mur », « vieille peau ridée »,
« la plus vieille des étables à cochon », et enfin,
par un jeu de mots accessible aux seuls contemporains et compatriotes
de More, « école de droit anglaise ».
Or
les jeux des Utopiens ne sont pas sans rapport avec ce type d’opération
mentale. S’ils bannissent, en effet, les jeux de hasard, les Utopiens
ne consacrent pas moins d’une heure par jour à jouer, après le
repas du soir. Deux de ces jeux nous sont détaillés. Le premier,
consiste dans « une bataille de nombre où la somme la plus
élevée est victorieuse » ; le second est une bataille
« où s’affrontent les vices et les vertus ». Marie Delcourt a voulu voir dans le
premier un jeu didactique pour apprendre les mathématiques, dans
le second une leçon de morale. Or, pour le premier, en tout cas,
rien n’évoque une intention pédagogique. En revanche, la « bataille
de nombre » rappelle la préface, où More demandait facétieusement
à Pierre Giles de vérifier auprès d’Hythloday si le pont sur le
fleuve Annydre mesurait cinq cents pieds ou bien trois cents,
comme l’affirme le jeune John Clément. En outre, le jeu des nombres
n’est pas sans évoquer une des caractéristiques de la description
d’Utopie elle-même, qui accumule les chiffres et les mesures,
ce qui a une fonction ambivalente. D’une part, en effet, mesurer
aussi minutieusement le non-être file la plaisanterie ;
d’autre part, certaines précisions topographiques, celles qui
concernent, en particulier, le fleuve Anydre, ont permis aux contemporains
de More de reconnaître la Tamise, et en Amaurote (l’indistincte ;
celle qui est rendue difficile à voir) la ville de Londres. Cette
qualité éminemment paradoxale de la référence, qui à la fois est
et n’est pas (Utopie, comme son nom l’indique, n’existe pas ;
mais elle est aussi l’Angleterre, et le contraire de l’Angleterre),
a pour support et indice privilégiés non seulement les noms, mais
les nombres.
Le
second jeu des Utopiens est plus détaillé, mais pas plus que pour
le précédent, ses règles ne sont données. La description qui en
est faite laisse deviner qu’il ne s’agit pas seulement d’une leçon
de morale :
Ce
jeu montre fort habilement comment les vices se font la guerre
les uns aux autres, tandis que la concorde règne entre les vertus ;
quels vices s’opposent à quelles vertus ; quelles forces
peuvent les attaquer de front, par quelles ruses on peut les prendre
de biais, sous quelle protection les vertus brisent l’assaut des
vices, par quels arts elles déjouent leurs efforts, comment enfin
un des deux partis établit sa victoire.
Or
la question de savoir s’il faut attaquer les vices de front ou
de manière oblique est précisément le nœud du débat entre Thomas
More et Hythloday dans la première partie : le premier s’y
déclare partisan de la ruse, le second d’un langage sans détour,
ce qu’il met paradoxalement en application avec son récit d’Utopie,
qui n’est autre qu’un détour par la fiction. Ainsi, le deuxième
jeu des Utopiens est à la fois allégorique (il symbolise des idées
abstraites) et auto-référentiel, puisqu’il renvoie au livre lui-même,
dans son intention et sa bi-partition structurelle.
En
tant qu’il est lié au hasard et à la répétition, le jeu n’a pas
droit de cité en Utopie. L’image du jeu de hasard, corrigé ou
non par la tricherie, apparaît en effet plutôt dans des œuvres
de fiction où est élaborée une intrigue placée sous le signe de
la répétition, de la série. C’est vrai, dans les dernières années
du seizième siècle, pour des romans picaresques « à séquences »,
comme le Guzman d’Alfarache de Mateo Aleman ou pour des romans pastoraux comme
les Bergeries de Juliette
de Nicolas de Montreux. L’incessante recomposition des couples,
évidemment toujours dissymétriques, y est justement comparée à
une partie de dés éternellement recommencée. L’optique y est libertine,
puisque chaque nouvel amour est comme une nouvelle partie. Mais
si l’univers utopien exclut les dés et le hasard, le jeu n’en
est pas moins au cœur de l’entreprise (le mot « lusus »
revient d’ailleurs fréquemment sous la plume de More et de ses
amis pour désigner l’Utopie). Il est associé à une entreprise de déchiffrement
ludique, que l’on pourrait qualifier d’allégorique si l’objet
de la référence n’était pas pris, justement, dans le miroitement
du paradoxe, à la fois ironiquement présent (si l’Utopie est Londres,
elle l’est de façon antiphrastique) et absent (l’Utopie est le
non-lieu). Le jeu est d’ailleurs l’image même de ce paradoxe herméneutique,
dans la mesure où il est à la fois signifiant et, dans tous les
sens du terme, insignifiant. Ainsi l’énigmatique « Tetrastichon »,
fragment de langue utopienne inséré dans le paratexte de la première
édition, est un charabia qui s’offre fallacieusement à l’interprétation,
en promettant et en éludant le sens ; après le premier mot
« Utopos », émergent comme des îlots quelques mots grecs,
des mots à consonance hébraïque, latine, italienne, pseudo-orientale,
qu’il n’est pas possible de mettre en relation dans une chaîne
sémantique cohérente.
L’élimination définitive du Tetrastichon, dès la deuxième édition
de 1518 (Paris, Gilles de Gourmont), va de pair avec l’infléchissement
rapide de l’interprétation de l’Utopia
comme un texte didactique. Il est d’ailleurs indéniable que le
déchiffrement ludique est souvent étroitement dépendant du cercle
étroit pour lequel l’œuvre a été composée. Pour l’Utopia
comme pour l’Arcadia, l’élargissement et l’éloignement dans le temps du
lectorat originel ont entraîné l’incompréhension, ou à tout le
moins la minimisation de la dimension ludique, paradoxale et allégorique. Cependant l’épisode de l’île de Dipsodie,
au début du Tiers Livre de Rabelais, où la fécondité cocasse des Utopiens précède
immédiatement l’éloge paradoxal des dettes par Panurge, les hermaphrodites
de la Terre australe de
Gabriel de Foigny, si raisonnables qu’ils ont besoin de lois pour
les retenir de se suicider, rappellent que les
paradoxes ne désertent jamais totalement l’Utopie. Les enfants
qui jouent à la marelle avec des palets d’or et de pierres précieuses
à l’entrée du pays d’Eldorado dans Candide
(qui rappellent aussi les pots de chambre en or des Utopiens de
More) suggèrent aussi que l’association entre jeu et paradoxe,
en Utopie, ne disparaît pas avec le seizième siècle.
Les
jeux des Arcadiens, comme ceux des Utopiens sont de deux sortes.
Même si aucune condamnation explicite n’est prononcé à ce sujet,
il ne s’agit pas de jeux de dés ou de cartes,
apanage exclusif des picaros mal famés. Chez Sannazar et la plupart
des pastorales qui s’en inspirent, on peut distinguer deux acceptions
du mot « jeux », au pluriel. Il peut s’agir d’amusements
champêtres liés au loisir et à la vie en communauté, dont le contenu
est rarement précisé : les bergers de Sannazar, par exemple,
chemin faisant se font des niches. Ils sont sous le signe de l’improvisation,
et contrairement aux jeux de cartes picaresques, ils ne sont pas
soumis à la règle. Partant, ils n’en transgressent aucune. Ils
sont associés à l’idée de mouvement corporel sans contrainte.
Sans contenu véritable, ces
jeux ne font que renvoyer à l’univers pastoral lui-même, et sont
très facilement transposables dans un espace théâtral ou chorégraphique ;
à partir de la fin du dix-septième siècle,
l’atmosphère pastorale est d’ailleurs immanquablement associée
à une entrée « des Jeux et des Ris », surtout à l’opéra.
La liberté et le mouvement, les déplacements erratiques, sont
certainement des points communs entre l’univers pastoral et l’univers
picaresque. Mais à côté des jeux informels associés à la vie de
plein air, les bergers s’adonnent à des compétitions sportives,
très codifiées, qui sont un véritable topos de la pastorale à partir de Sannazar. Ces jeux, inspirés
des jeux olympiques antiques et d’ailleurs totalement absents
des pastorales grecques et latines, disent quelque chose de la
pastorale comme jeu avec le lecteur, et du statut de l’Arcadie
comme univers de la fiction.
Ils
prennent d’abord place dans un contexte commémoratif et votif.
Dans l’Arcadia de Sannazar,
ils se déroulent en l’honneur de Massilia morte, après des cérémonies
autour de son tombeau, organisées par Ergasto, le berger qui se
présente comme le fils de la défunte. Le passage se subdivise
en cinq micro-épisodes, coïncidant avec les différentes épreuves,
empruntées aux modèles épiques (course, lutte, tir à l’arc). L’un
d’entre eux est adapté au contexte pastoral, comme le lancer de
pal. Sannazar innove surtout avec le jeu consistant à bousculer,
en avançant à cloche-pied, un berger tenant lui-même en équilibre
sur un pied. Ce jeu, aux connotations villageoises ou puériles,
n’appartient pas au même registre que les autres. Le vainqueur
est d’ailleurs le seul berger constamment désigné ayant un rang
inférieur ; son nom, Ursacchio, fait signe vers l’homme sauvage,
le satyre, le paysan. De même, dans l’épreuve de tir à l’arc,
la colombe homérique, servant de cible, à été remplacée par un
loup attaché à un arbre ; le prix consiste en la peau du
loup, alors que le vainqueur à la course remporte un vase gravé
de la main de Mantegna. Cette hétérogénéité illustre le paradoxe
de la simplicité savante, de la grossièreté polie, constitutif
de l’œuvre et de la tradition pastorale.
L’espace
pseudo-narratif du jeu est un effet un des lieux privilégiés de
l’auto-réflexivité considérée à juste titre comme inséparable
de la pastorale. La raison en est qu’il s’agit d’abord d’un spectacle,
donnés par les bergers à eux-mêmes, suivi avec passion, commenté,
ponctué des rires de l’assistance, salué par des applaudissements.
Les bergers spectateurs manifestent l’émotion, éprouvent la «
suspension » que le texte interdit au lecteur suffisamment
érudit, car l’intertextualité anéantit toute surprise. Chaque
épreuve est en effet le cadre d’une péripétie invariablement identique
à celle des textes sources : chez Sannazar, comme chez Homère
ou Virgile, et plus tard Belleforest et Nicolas Frénicle, le coureur
en tête trébuche et entraîne dans sa chute son concurrent direct,
en lui faisant un croche-pied ; il laisse ainsi le champ
libre au berger en troisième position. En
outre, le contexte ludique et votif allège considérablement les
enjeux, ou plutôt les déplace. Les bergers qui concourent en l’honneur
de Massilia sont tous primés, quelque soit leur succès ;
la libéralité d’Ergasto, de façon encore plus manifeste que celle
d’Achille ou d’Enée, égalise les résultats. L’ekphrasis des objets offerts aux joueurs, qui s’intercale entre
les épreuves, ralentit le rythme et détourne encore davantage
le texte d’une économie du « suspens ». Ces jeux pastoraux
n’ont rien à voir avec les tournois des romans médiévaux :
aucune présence féminine n’assortit la victoire d’une promesse
de conquête amoureuse.
Cette
gratuité foncière du jeu pastoral, son absence de développement
narratif, favorise la possibilité d’une lecture allégorique de
l’épisode. Il est peu probable que le lecteur brûle de connaître
le nom du vainqueur des épreuves, d’autant plus que la plupart
des concurrents n’a jamais été mentionnée dans le reste du volume,
et ne réapparaîtra plus. En revanche, le remplacement de la colombe
homérique par un loup rustique l’incite sans doute à se rappeler
la diatribe contre les loups de la deuxième églogue, nourrie d’allusions
politiques. La concurrence sans
agressivité de
bergers comblés de cadeaux par le fils de la grande dame défunte
peut être lue sans difficulté comme une image idéale des rapports
entre une académie, ou un cercle de poètes, et son mécène. Bien
plus, c’est la littérature elle-même qui est un jeu, plus particulièrement
au sens d’une émulation, sans cesse renouvelée, entre la génération
présente et celles qui l’a précédée : le vieux berger Opico
raconte d’autres jeux, qui l’ont opposé dans sa jeunesse à des
bergers dans lesquels il est aisé de reconnaître Boccace et Pétrarque.
La
compétition sportive, qui reste un passage obligé dans maintes
pastorale tardives, est pour celles-ci l’occasion d’exhiber leur
fidélité au modèle sannazarien. Mais
elle permet surtout d’exposer un modèle de sociabilité (l’émulation
gratuite et l’échange de dons participant de l’ethos aristocratique),
un art poétique fondé sur le mélange des styles et le paradoxe
(la simplicité ornée, « l’humilis » et le « gravis »), et
enfin un protocole herméneutique : le jeu des bergers résume
invariablement le type de relation, essentiellement allégorique, instauré entre le monde pastoral et
ses univers de référence (ici, Naples, l’Académie de Pontano,
la pastorale antique, les œuvres des prédécesseurs).
Sannazar
a donc adapté le jeu, sous la forme de compétitions athlétiques
épiques, pour le monde pastoral, d’une façon qui parut sans doute
si appropriée qu’elles allaient rester, même allusivement, un
trait définitoire de l’univers arcadique jusqu’à la fin du dix-huitième
siècle. Cette greffe constitue en soi un paradoxe, dont le prolongement
ne sera pas indifférent à la formation et au développement du
roman pastoral, qui ne cessera, surtout au tournant du seizième
et du dix-septième siècles, de réinterpréter l’alliance contradictoire
de l’héroïsme et de l’oisiveté bucolique. Mais le jeu des bergers
est également paradoxal en ce qu’il renvoie au statut ambigu de
l’espace arcadique, qui ressuscite la Grèce antique (avec ses
fleuves, ses montagnes, ses dieux et ses cultes) tout en représentant
allégoriquement Naples, et plus précisément les activités (en
rien sportives, on s’en doute), des membres de l’académie de Pontano.
Comme dans le cas de l’Utopia de More, la nomination joue un grand rôle dans cette
double postulation. Même si la pastorale en gardera toujours quelque
trace, le statut de l’Arcadie, au cours du seizième siècle, va
avoir tendance à se simplifier, ce qui se marque par deux évolutions
majeures dans la représentation des jeux.
Certaines
pastorales vont ainsi avoir tendance à devenir des recueils de
divertissements mondains. Les jeux qui y sont décrits (énigmes,
charades, bouts-rimés) ne sollicitent aucune lecture allégorique :
les lecteurs peuvent directement les adapter à une situation mondaine.
C’est le cas des Bergeries de Juliette,
qui ne se limitent cependant pas à cet aspect. D’autres pastorales
vont intégrer les compétitions sportives dans une structure narrative
qui les abstrait de tout contexte commémoratif et de tout dispositif
allégorique. Les jeux athlétiques sont à peine mentionnés, dans
la Diana de Montemayor
et dans l’Astrée,
qu’ils laissent la place à des épisodes qui les prolongent et
les éclipsent. L’imbroglio amoureux impliquant travesti et transgression
érotique déplace alors l’intérêt du lecteur du déchiffrement allégorique
à la progression de l’intrigue. Le jeu acquiert un tout autre
sens. Le rival amoureux a remplacé le compagnon de jeu :
un des personnages de la Diana pris dans la fameuse « chaîne des amours » appelle significativement
les autres bergers « competidors ».
Est-ce
à dire que l’essor de la narration et la naissance du roman que
l’on peut appeler moderne marque la fin des jeux ? Il est
indéniable que le jeu comme métaphore d’un univers de fiction
allégorique, instaurant avec l’univers de référence une relation
paradoxale, semble caractériser la naissance de l’Arcadie et de
l’Utopie à la fin de la Renaissance. Les jeux picaresques n’ont
pas le même statut, même s’ils ne sont pas étrangers, eux non
plus, au paradoxe.
Le
jeu picaresque est exclusivement un jeu de hasard, ce qui veut
dire que Dieu, peut-être, tire les cartes. En tout cas, comme
le picaro est joueur de profession, c’est-à-dire maître tricheur,
le fait qu’il finisse par perdre, comme le jeune Guzman, tout
ce qu’il a fors son caleçon, prouve assez que l’industrie humaine,
appliquée à de mauvaises fins, est en dernier ressort déjouée
par un hasard plus malin que le picaro. C’est en tout cas certainement
cette recomposition de l’arrangement du hasard et de la nécessité
tout à fait spécifique au roman picaresque, par rapport aux autres
formes narratives de la même époque, que le jeu a en charge de
symboliser. Il peut malgré tout être encore être associé au paradoxe.
Ainsi Guzman défend-il l’idée d’une école des jeux de hasard,
où l’on apprendrait aux gens honnêtes les tours des tricheurs
pour qu’ils s’en garantissent.
Au début de Rinconete y Cortadillo,
le jeu de cartes pédagogique du jeune picaro à son compagnon file
le motif comparable de l’école du vice, renversement qui va dicter
sa structure et sa tonalité à toute la nouvelle ; le dialogue
en style châtié des deux filous exploite la même veine burlesque.
L’hôtesse embusquée s’émerveillant de « l’excellente éducation »
des deux compères, et jouissant de la bourle dont est victime
le muletier lors d’une partie de cartes, est à l’image du lecteur
complice des joueurs. Cette spectatrice cachée souligne aussi
la portée auto-référentielle de l’épisode. Enfin, l’image d’un
autre jeu, celui du billard, est utilisée par Cervantès dans le
prologue de ses Nouvelles exemplaires pour définir son entreprise :
Mon
dessein a été d’installer sur la grand-place de notre république
un jeu de billard où chacun se puisse entretenir sans crainte
d’une mauvaise passe : je veux dire sans péril de l’âme ni
du corps, car les exercices honnêtes sont à rechercher, non à
craindre.
Il
n’est pas indifférent qu’un jeu résume le pari moral de l’œuvre
exemplaire.
Cependant,
il n’est pas question de lier ici le jeu au paradoxe de la double
référence. L’univers picaresque, s’il peut représenter une contre-société,
éventuellement sur le mode carnavalesque, a un statut distinct
de celui de l’Arcadie et de l’Utopie.
*
J’espère
avoir montré que trois des mondes fictionnels les plus durables
et les mieux construits de la culture occidentale, malgré leurs
indéniables différences, ont eu pour source majeure des textes
fondés sur le paradoxe. Cela ne veut pas dire, évidemment, que
tous les mondes fictionnels sont paradoxaux, comme en témoigne
celui de la chevalerie ; mais il est vrai que celui-ci est
plus précoce que la pastorale, l’utopie et la picaresque.
Les
dispositifs précédemment décrits contrastent vivement avec les
caractéristiques de la fiction telles qu’elles sont définies depuis
une cinquantaine d’année. Les textes exploités sont tous à la
première personne du singulier, et, en ce qui concerne l’Utopia et l’Arcadia, ils ne sont
que partiellement narratifs. Or, à la suite de Kate Hamburger
qui a montré la nature non-fictionnelle de la première personne,
Dorrit Cohn a estimé que seule la narration hétérodiégétique au
passé pouvait véritablement être considérée comme une fiction. Alors
que ces textes se caractérisent, au moins pour deux d’entre eux,
par l’hétérogénéité de la référence (l’Arcadie, par exemple, est
à la fois un espace référentiel, non référentiel et auto-référentiel),
Gerard Genette définit récemment la fiction par l’intransitivité.
Enfin, le problème majeur posé par ces textes est qu’ils construisent
des mondes sur le non-respect du principe de non-contradiction,
ce qui les rend difficilement compatibles avec la théorie des
mondes possibles.
Ce
constat ouvre deux perspectives critiques distinctes. On peut
en effet considérer comme ces textes comme des proto-fictions,
voire des proto-romans, et les laisser aux archéologues. La réduction
progressive de la première personne dans les textes narratifs
en prose à la fin du seizième siècle, autrefois relevée par Jean
Rousset,
plus largement le développement de l’intrigue, repérable, par
exemple, dans les romans pastoraux plus tardifs, semble aller
dans ce sens. Mais outre qu’une conception évolutionniste de la
littérature n’est pas très satisfaisante, on sait que les dispositifs
fictionnels paradoxaux ont connu depuis le dix-neuvième siècle
d’importantes résurgences, chez les romantiques allemands par
exemple, ou plus tard chez Pierre Klossowski, ce qui laisse à
penser que le paradoxe est une des modalités récurrentes de la
fiction.
Je
proposerai plutôt, dans la perspective récemment tracée par Jean-Marie
Schaeffer à propos du « romanesque », de considérer
le paradoxe comme un des « archétypes de la modélisation
fictionnelle », distinct,
précisément, du romanesque. A la fin de la Renaissance, il semble
qu’une relation d’exclusion réciproque prévale entre « romanesque »
et « paradoxe ». Il est clair par exemple que le « romanesque »
de l’Astrée passe par une
réduction des paradoxes constitutifs de l’invention de l’Arcadie
dans l’Arcadia de Sannazar. Ces paradoxes sont en partie refoulés
dans le paratexte. Cette
articulation entre romanesque et paradoxe, comme deux « des
constellations fondamentales de l’engendrement d’univers fictionnels »
pourrait être plus finement observée, à la lumière, par exemple,
du récit sceptique à la fin du seizième siècle.
Dans
la période ici prise en compte, le jeu semble fonctionner comme
un substitut subjectif de la vraisemblance, si bien que l’adhésion
à un monde fictionnel se traduit presque toujours par l’adoption
de pratiques sociales mimétiques. Le paradoxe semble constitutif
de la fictionnalité, il la désigne, ce qui explique le recours
systématique à la première personne, qui constitue un paradoxe
en soi. L’allégorie intervient généralement dans ce dispositif,
d’abord parce qu’elle implique un déchiffrement qui est une forme
de jeu, ensuite parce qu’elle participe de l’ambiguïté référentielle
fondamentale de ces espaces de fiction. Ces agencements complexes
ont pour corollaire de suspendre la question du vrai et du faux,
ce qu’a excellemment compris Thomas More – justement appelé
par ses amis Oxymore. L’apparition insistante de problématiques
liant la fiction au mensonge, au début du dix-septième siècle,
chez un Charles Sorel par exemple, est l’indice de la liquidation
des paradoxes. Même si Don Quichotte peut être considéré comme la dernière grande fiction paradoxale de la
fin de la Renaissance (ne serait-ce que parce que le narrateur
arabe, Cid Hamet, décline à l’envi le paradoxe du menteur), il
en organise aussi la critique et le dépassement. C’est précisément
la voie que poursuivra Sorel.
Les
derniers mots, à cet égard, appartiennent à Sancho Panza, gouverneur
de l’île de Barataria (qui est d’ailleurs une utopie bouffonne).
Sancho doit résoudre un paradoxe dont l’enjeu est la vie d’un
homme. Il balaie l’insoluble question en se souvenant d’une leçon
de son maître, selon lequel, quand toutes les opinions seraient
en balance, il faut choisir la miséricorde. Cette relégation des
paradoxes au nom des vertus chrétiennes ouvre une nouvelle ère,
où les enjeux de la fiction vont de moins en moins apparaître
(sauf peut-être sur la scène de ballet et dans les cercles galants),
du domaine du jeu.