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NARRATION TRANSGRESSIVE ET RECHERCHE
IDENTITAIRE DANS KAMOURASKA D'ANNE HÉBERT
par Jaap Lintvelt
Université de Groningen
Avec la publication de Kamouraska (1970)
Anne Hébert acquiert une renommée internationale,
consacrée par des prix littéraires et par l'adaptation
cinématographique de son roman par Claude Jutra. L'action
du roman se déroule dans le Canada français
du XIXe siècle. Le narrateur anonyme introduit
la protagoniste Elisabeth. Au moment où son second mari,
Jérôme Rolland, est sur le point de mourir,
elle évoque - en 1860 - son passé mouvementé.
Ainsi ressurgissent les épisodes successifs de sa vie:
son enfance à Sorel chez sa mère, puis chez ses
tantes; son mariage à l'âge de seize ans avec
Antoine Tassy, le seigneur de Kamouraska; sa liaison
avec le docteur George Nelson qui, sur son instigation, assassine
son mari en 1839; et enfin, son mariage et sa vie à Québec
avec le notaire Rolland. L'évocation de sa vie
passée rejoint finalement le moment présent de la
narration.
Je commence par une analyse narratologique, pour révéler
la polysémie, qui résulte de la structure narrative
complexe de ce roman (1). La forme narrative est ensuite mise
en relation avec la recherche identitaire
d'Elisabeth. Les transgressions du code social, que
la protagoniste commet dans la diégèse, se combinent
sur le plan énonciatif du roman avec des transgressions
narratives (2).
1. Analyse narratologique
Comme point de départ de mon analyse narratologique je
prends l'étude de Robert Harvey (1982), qui distingue quatre
narrateurs: le narrateur omniscient, Elisabeth
Rolland, Jérôme Rolland et la «Voix».
Je me propose de montrer que seules les deux premières
instances assument effectivement la fonction narrative.
1.1. Narrateur omniscient: extradiégétique
et hétérodiégétique
Dans les paragraphes initiaux du roman, Robert Harvey distingue
deux instances narratives: le narrateur omniscient anonyme
et Elisabeth Rolland:
«L'été passa en entier. Mme Rolland,
contre son habitude, ne quitta pas sa maison de la rue du Parloir.
Il fit très beau et très chaud. Mais ni Mme
Rolland, ni les enfants n'allèrent à la campagne,
cet été-là.
Son mari allait mourir et elle éprouvait une grande paix.
Cet homme s'en allait tout doucement, sans trop souffrir,
avec une discrétion louable. Mme Rolland attendait,
soumise et irréprochable. Si son cœur se serrait,
par moments, c'est que cet état d'attente lui paraissait
devoir prendre des proportions inquiétantes. Cette disponibilité
sereine qui l'envahissait jusqu'au bout des ongles ne laissait
présager rien de bon. Tout semblait vouloir se passer comme
si le sens même de son attente réelle allait lui
être bientôt révélé. Au-delà
de la mort de l'homme qui était son mari depuis bientôt
dix ans. Mais déjà l'angoisse exerçait ses
défenses protectrices. Elle s'y raccrocha comme à
une rampe de secours. Tout plutôt que cette paix mauvaise.
Il aurait fallu quitter Québec. Ne pas rester ici. Seule
dans le désert du mois de juillet. Il n'y a plus personne
que je connaisse en ville. Si je sors, on me regarde comme
une bête curieuse. Comme ces deux voyous m'examinaient ce matin,
en revenant du marché. Longtemps ils m'ont suivi des yeux.
Je ne devrais pas sortir seule» (7).
Harvey estime que la narration hétérodiégétique,
prise en charge par le narrateur omniscient, est suivie de
la narration homodiégétique (signalée
en italiques), assumée par Elisabeth Rolland. Comme
il ne s'agit que d'un fragment de monologue intérieur,
intégré au discours hétérodiégétique,
je ne l'interprète pas comme un changement
de narrateur, mais comme une modulation de la perspective
narrative. Le narrateur hétérodiégétique
commence par adopter son propre point de vue, pour passer
ensuite à la focalisation d'Elisabeth, dont il rapporte
le discours sous la forme d'un monologue intérieur.
Ce narrateur anonyme sert à décrire les actions
des personnages, en particulier dans l'introduction et la
conclusion du roman.
1.2. Elisabeth Rolland: narratrice diégétique
et homodiégétique
Afin de dormir, Elisabeth Rolland prend une «poudre avec
avec un peu d'eau» (39), se couche, et évoque ensuite
son passé dramatique dans une sorte de rêve,
qui se termine vers la fin du roman, où elle mentionne
de nouveau la «poudre», qui l'a «fait trop
dormir» (249). À l'opposé du monologue
intérieur, qui rend les pensées intimes d'Elisabeth
au début du roman, le songe d'Elisabeth présente
un contenu narratif pourvu d'une relative autonomie. Par conséquent, je conviens avec
Harvey que Mme Rolland peut être envisagée
comme la narratrice de ce type de récit second, qui est qualifié
par Genette de «récit intérieur»,
«ni oral ni écrit».
En tant que narratrice diégétique et homodiégétique,
elle remplit un rôle actif de femme-sujet: «Elisabeth,
en assumant la narration du récit, assume du coup
sa propre vie, qu'elle possède désormais à
sa manière».
Plusieurs critiques envisagent Elisabeth Rolland comme
le seul narrateur, qui raconterait le roman entier. L'analyse
des paragraphes d'ouverture de Kamouraska a pu
montrer cependant que l'acte narratif y est assumé
par un narrateur hétérodiégétique
anonyme. Le roman présente donc ces
deux instances narratives.
1.3. Jérôme Rolland
Harvey pense que Jérôme Rolland fonctionne lui aussi
comme narrateur, dans trois passages de Kamouraska
(15,22-23,27-28). À son avis, la narration
hétérodiégétique par le narrateur
omniscient alternerait - dans le fragment suivant -
avec la narration homodiégétique (signalée
en italiques) par M. Rolland:
«Mme Rolland compte les gouttes, sa main tremble.
Il faut lui faire confiance et la rassurer. Empêcher
par tous les moyens sa main de trembler. Il est indispensable
de se réconcilier avec cette femme qui tremble. La vie
en dépend. Jérôme sourit encore, avec
effort. Il sent sa bouche qui sèche sur ses dents» (22).
Au lieu de considérer cette énonciation
de Jérôme Rolland comme un acte narratif, je l'envisage
comme une bribe de monologue intérieur, rapporté
par le narrateur hétérodiégétique,
comme c'était le cas aussi avec les pensées intérieures
exprimées par Elisabeth au début du roman. Une autre
hypothèse, plus complexe, me semble également
possible et plus intéressante. Comme la focalisation d'Elisabeth
prédomine dans l'ensemble du roman, le passage pourrait
rendre le point de vue d'Elisabeth, qui suppose que son mari
- paranoïaque comme elle-même - la suspecte, depuis
qu'elle a tenté de faire empoisonner son premier mari
par sa servante Aurélie. Si l'on maintient ainsi l'ambiguté
de la technique narrative, la scène peut être interprétée
de manières différentes.
1.4. La «Voix»
Robert Harvey considère enfin l'instance nommée
la «Voix» comme un narrateur homodiégétique,
qui s'adresse tantôt à Jérôme Rolland, tantôt à Elisabeth. Tout en signalant que cette «voix»
est «intimement liée au processus réflexif»
de la conscience de Jérôme et d'Elisabeth, il l'envisage
quand même comme «une entité indépendante».
Pour illustrer comment la «Voix» apostrophe Jérôme,
Harvey cite l'exemple suivant:
«Quelle femme admirable vous avez, monsieur Rolland. Huit
enfants et une maison si bien tenue. Et puis voici que depuis
que vous êtes malade la pauvre Elisabeth ne sort plus. Elle
ne quitte pas votre chevet. Quelle créature dévouée
et attentive, une vraie sainte, monsieur Rolland. Et jolie avec
ça, une princesse. L'âge, le malheur et le crime
ont passé sur votre épouse comme de l'eau, sur le
dos d'un canard. Quelle femme admirable» (15).
Au lieu de considérer cette «Voix»,
équivalant à l'opinion publique, comme une
nouvelle instance narrative, je pense que la technique
narrative
dans ce fragment permet trois autres interprétations.
D'abord il pourrait s'agir du point de vue d'Elisabeth
Rolland, qui suppose que son mari a cette idée positive de
l'opinion publique à l'égard de son épouse.
Mais il pourrait être question aussi de la perspective
narrative de Jérôme Rolland, qui croit
que l'opinion publique fait ainsi l'éloge de
sa femme. De son côté, Glenda Wagner interprète les énonciations
de ce genre comme des métalepses, par lesquelles le narrateur extradiégétique
transgresse le niveau narratif, en interpellant directement
un personnage diégétique.
Harvey signale les passages suivants pour montrer que la «Voix»
s'adresse également à Elisabeth:
«Coupable! Coupable! Madame Rolland. Vous êtes coupable!»
(31).
«Irréprochable. Vous êtes irréprochable.
Mais vous n'êtes qu'une absente, madame Rolland. Inutile
de nier. Votre mari se meurt dans une des chambres du premier,
et vous feignez de dormir, étendue sur le lit de l'institutrice
de vos enfants. Vous entendez des voix, madame Rolland.
Vous jouez
à entendre des voix. Vous avez des hallucinations.
Avez-vous donc tant besoin de distractions qu'il vous faut
aller chercher, au plus creux des ténèbres, les fantômes
de votre jeunesse?» (76).
Ici encore, je n'envisage pas la «Voix» comme un narrateur. Deux autres interprétations
me semblent plus plausibles. Il pourrait être question
d'une métalepse du narrateur extradiégétique
qui accuserait le personnage diégétique, Mme
Rolland. Mais je préfère l'interpréter
comme une énonciation d'Elisabeth,
qui est persécutée par la conscience de
sa culpabilité. En s'adressant à
elle-même à la deuxième personne (je/vous),
elle se dédouble en une accusatrice et une accusée.
Ce dédoublement d'Elisabeth Rolland peut
être comparé à celui de Léon Delmont,
analysé par Françoise van Rossum-Guyon dans
La Modification de Michel Butor. La technique narrative de ce roman
permet aussi une double interprétation. Le discours
à la deuxième personne y semble énoncé
par un «narrateur», qui s'adresse à
«l'accusé» comme un «inquisiteur
impitoyable»,
tel qu'un «juge d'instruction ou un commissaire
de police dans un interrogatoire». Mais, il peut aussi être question d'un type
particulier de monologue intérieur, énoncé
par Léon Delmont. Comme dans La Modification,
la complexité narratologique de Kamouraska
contribue à la polysémie du roman.
2. Narration transgressive et recherche
identitaire
Elisabeth se caractérise tout au long du roman comme un
personnage double, Ange et Bête,
hésitant entre la captivité et l'aspiration
à la liberté,
entre le conformisme au code social et le désir de
transgression et de révolte.
Nous allons regarder la recherche identitaire d'Elisabeth
pendant les trois étapes de sa vie, qui sont désignées
par ses noms successifs. Suivant une approche narratologique et
thématique (impliquant certains aspects idéologiques,
féministes), j'essaie de montrer comment le double
identitaire d'Elisabeth est exprimé par le dedoublement
narratif et comment ses transgressions sociales sont combinées
avec des transgressions narratives.
2.1. Elisabeth d'Aulnières
Comme jeune enfant, Elisabeth d'Aulnières porte son propre
nom, vivant sa propre vie. Échappant à la surveillance
de sa mère, devenue veuve dès avant sa naissance,
elle jouit d'une liberté de «vraie sauvageonne»
(53), qui a «le diable dans le corps», et qu'on n'arrive
pas à «mater» (52): «Avec sa tête
de petit garçon tondu elle s'échappe par une fenêtre.
Rejoint un tas de petits gamins» (53). À l'âge
de «sept ou huit ans», elle emménage chez ses
tantes célibataires, où son «éducation
commence» (54): «l'anglais, le catéchisme
et les bonnes manières» (53). Ses tantes «entreprennent
de convertir à la féminité ce garçon
manqué»: ses cheveux «se mettent
à repousser vertigineusement» et, respectant «la
loi du monde», elle a ses «premières règles»
(55). L'appel de la liberté reste cependant. Intriguée
par sa sexualité latente, elle a envie de sortir avec des
garçons, ainsi que le fait sa compagne transgressive Aurélie,
qui est qualifiée de «sorcière»
(59, 63-65).
2.2. Madame Tassy
Alors que ses tantes estiment que ce «n'est pas un passe-temps
convenable pour une jeune-fille», Elisabeth participe à
une partie de chasse, comme «chasseresse» parmi de
«mâles compagnons» (66). Elle y rencontre Antoine
Tassy, le seigneur de Kamouraska, un «voyou»
de «bonne famille», qui l'attire pas sa sensualité:
«Cette lueur sensuelle qui illumine ses joues, comme de
petites vagues claires. Il a envie de me coucher là, dans
les joncs et la boue. Et cela me plairait aussi d'être sous
lui, me débattant, tandis qu'il m'embrasserait le visage
avec de gros baisers mouillés» (67).
Étant conforme aux conventions sociales,
le mariage est accepté avec fierté: «Très
bon parti. Vieille famille. Deux cent cinquante arpents de terre
et de bois» (68). Au nom d'Elisabeth d'Aulnières
succède alors celui de Mme Tassy. Depuis son
éducation conformiste, Elisabeth se caractérise
par son ambivalence, qui se manifeste également dans ses
nouveaux rôles de Mme Tassy et de Mme
Rolland. Cette tension crée un conflit intérieur
dans l'identité personnelle - à la fois
conformiste et transgressive - de Mme Tassy
et de Mme Rolland. Ce dualisme provoque également
l'attitude ambivalente de Mme Rolland envers le
rôle qu'elle a joué comme Mme Tassy, car
parfois elle s'y identifie, mais à d'autres moments
elle tient à s'en distancier. Le dédoublement
psychologique entraîne alors des dédoublements
narratifs.
Sur le plan de l'action, Mme Tassy transgresse le code
social traditionnel par sa liaison avec George Nelson
et par sa complicité dans le meurtre de son mari. «Possédée»
(117), elle se transforme en «sorcière» (131). Pour raconter ce comportement
transgressif, Mme Rolland transgresse la
forme traditionnelle de l'énonciation
homodiégétique, et elle dépasse les
compétences humaines normales.
Énonciation homodiégétique: je/elle et je/vous
Alors que la narration homodiégétique se fait traditionnellement
à la première personne, Mme Rolland révèle
la scission de sa personnalité par l'emploi des pronoms
je/elle. C'est ainsi qu'elle commence par adopter
la première personne d'Elisabeth d'Aulnières,
qui constate tout de suite l'échec de son mariage
avec Antoine Tassy, qui est suicidaire, violent et
débauché:
«Je suis mariée avec un homme que je n'aime pas»
(70). Pour exprimer son aliénation par rapport à
la «poupée mécanique», dépersonnalisée,
qu'elle fut autrefois, elle poursuit, en parlant d'elle-même
à la troisième personne:
«Penser à soi à la troisième personne.
Feindre le détachement. Ne pas s'identifier à
la jeune mariée, toute habillée de velours bleu.
[...]
Voici la mariée qui bouge, poupée mécanique,
appuyée au bras du mari, elle grimpe dans la voiture»
(71).
Finalement Mme Rolland tient
à se distinguer de Mme Tassy, en déclarant:
«Quant à moi, je suis Mme Rolland, et
je referai mon premier voyage de noces, comme on raconte
une histoire, sans trop y croire, avec un sourire amusé.
Même si le bonheur tourne au vinaigre, au fiel le plus amer»
(71).
Le clivage dans la personnalité
d'Elisabeth est donc exprimé sur le plan énonciatif
par la scission pronominale: je (Elisabeth d'Aulnières)/elle
(Mme Tassy)/je (Mme Rolland).
En dépit de sa tentative de maîtriser son récit
par la distanciation, Mme Rolland ne peut plus s'empêcher
de se replacer dans la peau de Mme Tassy, pour évoquer
sa liaison avec le docteur Nelson. Elle repasse alors du
'elle' au 'je':
«Je pourrais encore m'échapper. Ne pas provoquer
la suite. Reprendre pied rue du Parloir. Ouvrir
les yeux enfin. Hurler, les mains en porte-voix: je suis Mme Rolland!
Trop tard. Il est trop tard. Le temps retrouvé s'ouvre
les veines. Ma folle jeunesse s'ajuste sur
mes os. Mes pas dans les siens. Comme on pose ses pieds dans
ses propres pistes sur
la grève mouillée. Le meurtre et la mort retraversés.
Le fond du désespoir touché. Que m'importe. Pourvu
que je retrouve mon amour» (115).
En se libérant du «corset»
et du «masque» de son conformisme d'épouse
de notaire, Mme Rolland s'identifie à son
rôle d'amante de Nelson, et revit son passé
amoureux:
«Je dis 'je' et je suis une autre. Foulée aux pieds
la défroque de Mme Rolland. Aux orties le corset
de Mme Rolland. Au musée son masque de
plâtre. Je ris et je pleure, sans vergogne. J'ai des bas
roses à jours, une large ceinture sous les seins. Je me
déchaîne. J'habite la fièvre et la démence,
comme mon pays natal. J'aime un autre homme
que mon mari. Cet homme je l'appelle de
jour et de nuit: Docteur Nelson, docteur
Nelson...» (115).
Renouant avec son «enfance libre
et forte» d'Elisabeth d'Aulnière (123), Mme
Tassy éprouve avec Nelson l'exaspération du
«désir absolu» (142). Mais, au moment où
elle est enceinte de son amant, elle s'imagine obligée
de recourir à des «manigances de femme»(157), en couchant encore une fois avec son mari pour sauver son
«honneur» (146). L'emploi de la troisième
personne exprime son aliénation: «L'épouse
irréprochable pourra annoncer qu'elle est à nouveau
enceinte de son mari» (146). Le code social est de nouveau
transgressé, lorsque Mme Tassy et Nelson se
sont exhibés aux «fenêtres sans rideaux».
Ayant «rompu avec le monde», ils vivent «l'absolu
de l'amour et de la mort» (158).
Mme Tassy reste double: «Je suis l'amour. L'amour
et la vie. La vie et la mort»(202). Révélant
«l'envers de la douceur, sa doublure violente» (91),
elle incite Nelson à assassiner son mari. Mme
Rolland reprend alors la troisième personne, afin
de se dissocier de Mme Tassy:
«La jeune femme écrit avec application, sur une feuille
de calepin, un mot très court et net qu'elle passe au jeune
homme.
'Il faut tuer Antoine!'
Le jeune homme écrit sur le calepin, à la suite
de la jeune femme.
'C'est une affaire entre Antoine et moi'» (149).
Au moment où Mme Rolland
rapporte le récit, que Nelson lui a fait de l'assassinat
d'Antoine Tassy, elle tente encore de nier
sa complicité,
en se retranchant derrière son identité de Mme
Rolland: «Laisse-moi m'en aller. Devenir Mme
Rolland à jamais. M'exclure de ce jeu de mort, entre
Antoine et toi. Innocente! Je suis innocente!» (233).
Lorsqu'elle imagine son arrestation par deux policiers, elle
se dissocie à nouveau de Mme Tassy, en se dédoublant:
«Vous vous trompez, je ne suis pas celle que vous croyez.
J'ai un alibi irréfutable, un sauf-conduit bien en règle.
Laissez-moi m'échapper, je suis Mme Rolland,
épouse de Jérôme Rolland, notaire exerçant
dans la ville de Québec. Je n'ai rien à voir avec
les mystères défunts et peu édifiants de
cette maison de briques au coin des rues Augusta et Philippe,
dans la ville de Sorel. Il y a erreur sur la personne»
(57).
La technique narrative de la narration homodiégétique
aux formes pronominales je/elle contribue donc aux
effets d'identification et de dissociation
de Mme
Rolland par rapport à Mme Tassy. Nous avons
vu également (1.4), que la «Voix» peut être
interprétée comme une énonciation homodiégétique
d'Elisabeth, qui se dédouble, en s'accusant elle-même
à la deuxième personne (je/vous).
La scission pronominale je/vous et je/elle
exprime donc par la forme de l'énonciation qu'Elisabeth
reste un «sujet clivé dont la réintégration
est irréalisable soit dans la réalité
soit dans le rêve».
Cette pluralité pronominale peut
être interprétée également
en rapport avec le désir d'Elisabeth de disposer d'une
identité multiple, ce qui serait typique de l'identité
féminine:
«C'est peu d'avoir une double vie, madame Rolland. Le plus
difficile serait d'avoir quatre ou cinq existences secrètes,
à l'insu de tous» (75).
Omniprésence et omniscience
Pour raconter le voyage de Nelson à Kamouraska, Mme
Rolland trangresse la narration homodiégétique
traditionnelle par des paralepses,
en révélant une omniscience et une omniprésence, qui ne sont admises normalement
que dans la narration hétérodiégétique
auctorielle: «Je suis Mme Rolland et je
sais tout» (126). Elle s'identifie à Elisabeth
Tassy, qui vit la scène du meurtre avec une telle intensité,
qu'elle s'attribue les dons de l'omniprésence et de
l'omniscience. Elle essaie de se dédoubler, afin
de pouvoir y assister en imagination:
«C'est le moment où il faut se dédoubler franchement.
Accepter cette division définitive de tout mon être.
J'explore à fond le plaisir singulier de faire semblant
d'être là» (196).
Se comportant comme une «voyante»,
elle raconte tout ce qui s'est passé:
«Moi, Elisabeth d'Aulnières, non pas témoin,
mais voyante et complice. [...] Afin que je voie tout et que j'entende
tout. Nulle part en particulier et partout à la fois»
(210).
En dépit de la distance, elle montre
sa capacité de décrire le meurtre d'Antoine Tassy,
commis par Nelson: «Le 31 janvier 1839. Ce jour-là
entre tous. Comme je vois bien tout. En entier et en détail»
(205).
Introspection de Nelson
Mme Rolland transgresse enfin la narration homodiégétique
par son introspection de Nelson. Elle
adopte la focalisation d'Elisabeth Tassy, qui «rêve la passion d'un
autre» avec une telle «acuité insoutenable»
(199), qu'elle s'identifie à Nelson pour «être
deux avec lui. Double et féroce avec lui» (200).
Ainsi, elle ressent «jusqu'à la limite de [sa] raison
l'engourdissement du froid, dans le bas
du fleuve»
(198) et éprouve «à même [ses] nerfs
tendus, l'incomparable insomnie de cet
homme» (217).
Cette fusion d'Elisabeth avec Nelson est rompue par la dissociation, au moment où elle se retranche
de nouveau derrière son identité de Mme
Rolland. Elle se distancie alors du meurtre, afin de se déculpabiliser:
«Vous parlez en langue étrangère, docteur
Nelson. Non, je ne connais pas cet homme!
Je suis Elisabeth d'Aulnières,
épouse en premières noces d'Antoine Tassy, seigneur
assassiné de Kamouraska, épouse en secondes noces
de Jérôme Rolland, notaire de Québec,
de père en fils depuis X générations. Je
suis innocente» (248).
Par toutes ces stratégies narratives,
Elisabeth Rolland essaie donc de dominer
son passé.
Elle veut bien revivre son amour, mais
sans accepter sa complicité
dans le meurtre.
2.3. Madame Rolland
Après avoir transgressé le code social par sa liaison
et par le meurtre, Elisabeth s'y conforme
de nouveau par son mariage avec le notaire Rolland, qui lui offre «un
nom pur et sans tache» (223), de sorte que «l'honneur
est rétabli» (9). Cependant, elle reste toujours
partagée entre le respect de «l'ordre du monde»
(18), et son aspiration à la liberté. Au moment
où elle va retrouver son état de «disponibilité»
(7), après la mort de son mari, elle se révolte
de nouveau et rêve de retrouver son amour, en
rejoignant Nelson à Burlington:
«L'honneur, quel idéal à avoir devant soi,
lorsqu'on a perdu l'amour. L'honneur.
La belle idée fixe
à faire miroiter sous son nez. [...] Quelle duperie! [...]
C'est cela une femme honnête:une dinde qui marche,
fascinée par l'idée qu'elle se fait de son honneur.
Rêver, m'échapper, perdre de vue l'idée
fixe. Relever mon voile de deuil.
Regarder tous les hommes dans la
rue. Tous.
Un par un. Etre regardée par eux. Fuir la
rue du Parloir. Rejoindre mon amour, à l'autre bout
du monde. A Burlington. A Burlington.
Aux États-Unis»
(9).
D'après Thériault, Mme Rolland
céderait au conformisme à la fin du roman.
Effectivement, on pourrait avoir cette
impression, lorsqu'elle prétend:
«Je n'ai plus qu'à devenir si sage qu'on me prenne
au mot. Fixer le masque de l'innocence sur les os de ma face.
Accepter l'innocence en guise de revanche ou de punition. Jouer
le jeu cruel, la comédie épuisante, jour après
jour. Jusqu'à ce que la ressemblance parfaite me colle
à la peau» (249).
La dernière phrase du roman pourrait
faire croire également qu'elle finit par se conformer à
la société bourgeoise: «Voyez donc comme Madame
aime Monsieur! Voyez comme elle pleure ...» (250). Cependant,
cette interprétation de son choix définitif pour
le conformisme néglige l'ironie et l'ambiguïté
de Kamouraska. La caractérisation d'Elisabeth
comme «épouse modèle» contraste
dans la même page avec la description du déterrement
d'une «femme noire, vivante, datant d'une époque
reculée et sauvage», dotée d'une féroce
«faim de vivre», «accumulée sous
la terre, depuis des siècles» (250). Selon Patricia
Smart, cette image recèle «toute l'énergie
féminine réprimée par la culture
patriarcale». Comme le conformisme se combine
de nouveau avec sa transgression,
le roman garde jusqu'au bout sa polysémie facinante.
***
Elisabeth d'Aulnières choque ses tantes, parce qu'elle
ne peut pas «s'en tenir au modèle», qui est
représenté par «La Parfaite Brodeuse
de Boston» (43). En compagnie de Nelson, elle brode
«une fleur trop rouge» (43), fleur symbolique de leur
passion, mais également «fleur de sang», symbole
du «meurtre imaginé et mis en marche à
loisir» (42). La trangression de la broderie est donc associée
aux transgressions sociales de l'adultère et de l'assassinat.
Comme la tapisserie peut être interprétée
également comme une «métaphore textuelle», la transgression
du modèle de la broderie peut renvoyer aussi aux multiples
transgressions narratives. Si on
ajoute encore que «le
discours du réel se transforme en un discours onirique,
où souvenirs, songes et hallucinations se fondent
et se confondent», on peut conclure que l'analyse narrative
et thématique de Kamouraska révèle
qu'il s'agit - sur le plan narratif et diégétique
- d'un roman transgressif.
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