Comment
sortir de Borges ?
Josefina
Ludmer
Yale University
A
partir dío˘ pourrait-on lire Borges pour en sortir ? A partir
de quelle position de lecture ?
Jíavoue
que cíest la question que je me pose rÈguliËrement depuis mon
arrivÈe ‡ Buenos Aires, en mai 1999, et que je suis tombÈe en
plein dans le Centenaire. Je suis tombÈe sur Borges dans la rue,
‡ la tÈlÈvision, ‡ la radio, dans les expositions, les supplÈments
des journaux du dimanche, les sondages díopinion, et les enfants
díÈcoles primaires construisaient mÍme des labyrinthes en son
hommage. La prolifÈration de Borges ressemble trop ‡ celle que
lui-mÍme attribue ‡ líOrbis Tertius : ´Manuales, antologÌas,
res˙menes, versiones literales, reimpresiones autorizadas y reimpresiones
pir·ticas de la Obra Mayor de los Hombres abarrotaron y siguen
abarrotando la Tierra ª. Borges síimpose ‡ nous non seulement comme
líOrbis Tertius ou líempire quíil a lui-mÍme imaginÈ, mais aussi
comme le canon lui-mÍme. Le canon contient aussi, comme líempire,
un principe de domination, car il est le sommet díune Èchelle
linÈaire et hiÈrarchique, une liste de sommets, ‡ partir desquels
se mesurent tous les autres produits de mÍme espËce que lui.
Aussi
voudrais-je vous faire part aujourdíhui de mes inquiÈtudes sur
les Centenaires, les empires et les canons ‡ líËre des mÈdias,
afin de voir si tous ensemble nous pouvons concevoir un lieu de
lecture interne de Borges ‡ partir duquel nous pourrions en sortir.
Et rÈflÈchir ‡ ce que veut dire ´ sortir de Borges avec Borges ª,
depuis líintÈrieur de son oeuvre.
Comme
vous le savez, tout ce qui se lit se lit depuis une position dÈterminÈe,
au travers díun type de regard qui est une perspective complexe :
une sÈrie de maniËres, de distances, de discontinuitÈs et de mobilitÈs.
Comme il síagit díune perspective, elle rÈvËle certains aspects
et en cache díautres ; elle inclut un point aveugle, une
reste qui lui Èchappe, sinon il ne síagirait pas díune perspective,
il síagirait díun regard totalitaire ou panoptique comme celui
de Dieu. A partir dío˘ lit-on Borges (ce qui veut dire aussi que
lit-on chez Borges), telle pourrait Ítre la question qui nous
permet de voir la superposition et la variabilitÈ de ses positions,
qui sont subjectives, culturelles et sociales, et ‡ la fois historiques,
littÈraires et institutionnelles. Car dans le jeu complexe que
constituent les positions de lecture, se mÈlangent des lieux et
des temps rÈels (imaginÈs et dÈsirÈs), des formes, des procÈdÈs,
des esthÈtiques, des politiques et des genres. Les positions de
lecture sont mobiles et mettent en tension les points de vue que
les textes littÈraires eux-mÍmes mettent en Èvidence (et qui dÈpendent
de leurs esthÈtiques ou conceptions de la littÈrature) et les
points de vue (institutionnels ou passionnels) que les lecteurs
adoptent.
Cíest
dans cette tension entre
une position interne, que la littÈrature de Borges semble elle-mÍme
imposer, et les autres positions possibles que pourraient adopter
ceux qui lisent, que je voudrais míinstaller aujourdíhui pour trouver comment sortir de Borges depuis líintÈrieur
de son úuvre.
Par
exemple : nous pouvons lire Borges depuis la nation et depuis
líextÈrieur (dans une position interne-externe par rapport ‡ líArgentine),
car pour nous les Argentins, il incarne aujourdíhui le symbole
de líexportation littÈraire du XXËme siËcle : cíest líÈcrivain
qui síest ´ globalisÈ ª. Alors deux perspectives síoffrent
díemblÈe ‡ nous : le lire depuis líArgentine, depuis líintÈrieur
de la littÈrature argentine, et le lire du dehors, depuis líextÈrieur
(lui-mÍme se plaÁait díailleurs ‡ cette intersection, entre
líhistoire universelle et la littÈrature nationale) ou dans la
tension gÈnÈrÈe par ce fameux discours qui lit Borges depuis líArgentine
et líÈnonce ‡ Londres. Si jíÈtais aux Etats-Unis ou en Angleterre,
je pourrais me demander : de quel type de produit littÈraire
síagit-il, et plus spÈcifiquement de quel produit littÈraire latino-amÈricain
síagit-il ? Quelles sont les conditions littÈraires ≠ et
aussi culturelles, historiques et sociales ≠ pour quíun Ècrivain
latino-amÈricain comme Borges puisse faire partie de la ´ littÈrature
universelle ª, ou díun canon occidental qui embrasse tout
un siËcle ?
Ou
alors : líinnovation de Borges, sa diffÈrence, serait-elle
due, comme celle de Joyce, au fait quíil se situe sur une marge,
‡ la pÈriphÈrie díun empire, pour montrer le caractËre potentiellement
innovateur de cette position, la libertÈ de prolifÈrations et
de mÈlanges quíelle permet, avec ‡ la fois la consommation cannibalesque
de la littÈrature occidentale ?
Mais
ce níest pas cette question-l‡ qui míintÈresse directement aujourdíhui,
cela ne míintÈresse pas aujourdíhui de dÈfinir le caractËre latino-amÈricain
de Borges, qui le relierait et líopposerait ‡ Octavio Paz ou ‡
GarcÌa M·rquez par exemple. Ni mÍme son caractËre pÈriphÈrique
par rapport ‡ líempire, qui le relierait et líopposerait ‡ Joyce
ou ‡ Kafka. Son bilinguisme pÈriphÈrique, qui le relierait et
líopposerait ‡ Beckett et ‡ Nabokov, ne míintÈresse pas non plus
aujourdíhui.
Ma
question est aujourdíhui celle≠ci : ‡ partir dío˘ pourrait-on
lire Borges de líintÈrieur, depuis la nation, depuis líArgentine
(et aussi depuis Borges lui-mÍme), car la question qui se pose
est comment en sortir. Nous les Argentins le lisons depuis líintÈrieur,
au travers de la littÈrature argentine, comme presque tout le
monde lit la littÈrature nationale en Argentine, sans le considÈrer
comme latino-amÈricain, alors quíon le considÈrerait peut-Ítre
ainsi aux Etats-Unis. Borges, cíest pour nous notre produit littÈraire argentin díexportation du vingtiËme
siËcle, líÈcrivain national contemporain qui síest universalisÈ.
Borges nous reprÈsente et nous unifie, tous les Argentins du monde
entier, ‡ líinstar de Gardel, Eva PerÛn, Maradona et du Che Guevara,
qui a exportÈ ce qui níexiste pas : notre rÈvolution sociale.
Et cette sÈrie díicÙnes argentines du vingtiËme siËcle semble
liÈe ‡ quelque chose relevant de la culture populaire et ‡ quelque
chose qui est en rapport avec la culture des masses ou avec les
masses. Car Borges a aussi cultivÈ cet ÈlÈment populaire qui,
pour lui, Ètait le ´ gaucho ª ou le ´ compadrito ª
et il a aussi Ècrit des milongas ; pour lui la ´ culture
populaire ª se situait dans le passÈ et relevait du national-populaire
littÈraire, cíest ‡ dire les masses de la littÈrature ´ gauchesca ª
et celles du quartier de Carriego. En 1940, Borges aurait pu figurer
aux cÙtÈs díEva PerÛn mais sur le pÙle opposÈ de líÈquipe nationale
exportable puisque la reprÈsentation que líun et líautre se faisaient
des masses síopposaient totalement. Pour Eva PerÛn, les masses
pÈronistes Ètaient ses bien-aimÈs ´ grasitas ª, pour
Borges elles sont une horde qui assassine un juif lors de ´ La
fiesta del monstruo ª (nouvelle Ècrite en collaboration avec
Bioy Casares en 1947), qui est un rÈÈcriture de ´ La Refalosa ª
díHilario Ascasubi, et par consÈquent une rÈÈcriture de la construction
littÈraire de la langue du mal, du registre le plus bas de la
langue. (Peut-Ítre est-ce cela que nous avons exportÈ, cette reprÈsentation
des masses argentines qui nous dÈfinit comme nation dans le champ
de la littÈrature, la culture et la politique au cours du vingtiËme
siËcle ?). Mais si nous laissons de cÙtÈ líÈlÈment populaire
ou les masses des annÈes quarante et cinquante, Borges pourrait
figurer aux cÙtÈs díune figure telle que Bernardo Houssay, Prix
Nobel de chimie en 1947, tous deux en tant que reprÈsentants de
la ´ culture lettrÈe ª, de notre littÈrature et de notre
science, dans le domaine international (et non pas aux cÙtÈs de
CÈsar Milstein, Prix Nobel en 1986, qui travaille en Angleterre).
La science nationale, la littÈrature nationale, la politique nationale,
le tango national, le football national, chacun de ces produits
nationaux qui se sont ´ globalisÈs ª au vingtiËme siËcle caractÈrise
un moment de notre histoire et de notre culture, et caractÈrise
aussi les diffÈrents niveaux de notre culture. En ce qui concerne
Borges, si on le lit depuis la nation (depuis líhistoire de la
nation), il síagit de la littÈrature argentine et la ´ culture
lettrÈe ª argentine díune pÈriode donnÈe : entre les
annÈes vingt ou trente et les annÈes soixante. Et peut-Ítre est-ce
cela qui nous reprÈsente comme produit díexportation, cíest ‡
dire ce moment littÈraire, culturel et politique, prÈcis. Cíest
pourquoi il me semble quíaujourdíhui, la premiËre chose ‡ faire
pour pouvoir sortir de Borges est de líextraire du prÈsent des
cÈlÈbrations officielles et le penser historiquement ou archÈologiquement
ou gÈnÈalogiquement, comme une des composantes suprÍmes díune
tradition culturelle et littÈraire nationale entre les annÈes
vingt et soixante. Borges rÈalise líutopie de la culture ´ lettrÈe ª
de 1880 dans les annÈes quarante et cinquante, au moment o˘ il
atteint son plus haut degrÈ littÈraire et o˘ il est taxÈ díanti-populaire.
Mon
hypothËse est que Borges se situe ‡ líintersection díune sÈrie
díhistoires culturelles nationales quíil porterait ‡ leur point
culminant ; ces histoires seraient liÈes entre elles et sa littÈrature
les mettrait en intersection ou Ècrirait cette intersection. Et
cette intersection implique aussi líhistoire de la canonisation
de Borges. Le point culminant de toutes ces histoires (et le point
culminant de la littÈrature de Borges) serait ‡ la fois un point
critique, le moment de ´ la fin ª et de ´ líempire ª.
Je
pourrais dire Ègalement : dans la littÈrature de Borges síinscrit
aussi une sÈrie díhistoires culturelles qui, avec lui, fusionnent
et atteignent un point critique. Ces histoires seraient :
-
Líhistoire de líautonomie littÈraire (et avec elle
líhistoire de líidÈe díauteur, díúuvre, díautorÈfÈrence et de
fiction) ;
-
Líhistoire des maisons díÈdition nationales (et
ce point est important pour moi aujourdíhui, car elles ont quasiment
disparu) ;
-
Líhistoire du concept du ´ national-populaire ª ;
-
Líhistoire de la culture ´ lettrÈeª
nationale.
Le
lieu de lecture auquel je pense pour sortir de Borges serait ce
lieu de la littÈrature de Borges ‡ partir duquel on peut observer
la fusion de ces histoires culturelles, le lieu o˘ chacune díentre
elles atteint un point critique. Et cela, ‡ partir de la prÈmisse
de base pour lire Borges : cíest líÈcrivain qui nous Ècrit
la culture comme une autre rÈalitÈ. Enrique
Pezzoni Ècrit dans la revue Sur quíaprËs les premiËres
critiques et premiers Èloges se produit une rÈvision fondamentale
de líopinion sur Borges : ´ lo que empezÛ a descubrirse
en Èl fue su posiciÛn frente a la realidad y la cultura, concebida
Èsta como una nueva realidad en el mismo nivel que aquÈlla, y
tan vasta, tan urgente, como aquÈlla ª.
Mais
voyons un peu ces histoires nationales, en commenÁant par celle
de líautonomie (avec son idÈe díauteur, díúuvre, díautorÈfÈrence
et de fiction). Comme tout le monde le sait, Borges a subi en
Argentine un processus typique de canonisation, trËs contestÈ
díabord par ses contemporains (tant politiquement que littÈrairement)
entre les annÈes trente et cinquante, comme le montre le recueil
antiborges, compilÈ par
Martin Lafforgue ;
il Ètait contestÈ au moment mÍme o˘ il Ècrivait les textes qui
líont rendu canonique et exportable. Il a ÈtÈ contestÈ par les
nationalistes et la gauche en raison de son esthÈtique cosmopolite,
gratuite, purement ludique, artificielle et fictionnelle. On lía
dit paradoxal, mordant, inhumain. Ce níÈtait pas un Ècrivain national
ni populaire, cíÈtait un Ècrivain de tour díivoire, comme on disait
alors. Et non seulement ‡ cause de sa langue et sa voix mais aussi
‡ cause de sa culture (de ses cultures au pluriel), de son imaginaire,
de sa classe sociale et de son idÈologie. Borges reprÈsentait
dans líArgentine de ces annÈes-l‡ la littÈrature pure, la fonction
littÈraire pure des formalistes russes. Son esthÈtique se fondait
sur líÈtonnement : il mettait tout en ´ ostranenie ª,
il dÈfamiliarisait et rendait le monde Ètranger. Il a donnÈ le
jour en Argentine ‡ une littÈrature moderne, purement littÈraire,
sans dÈpendance envers díautres sphËres, sans sphËres par-dessus
elle. Il a ÈmancipÈ la littÈrature ou plutÙt, il a complÈtÈ le
processus díautonomie qui síouvre en 1880, avec líinstauration
de líEtat national et líindÈpendance de la sphËre politique. Il
a tout rÈduit ‡ de la littÈrature et a Ècrit que la philosophie
Ètait une branche de la littÈrature fantastique.
Borges
a suivi un processus de croissance et de canonisation qui va de
pair avec líautonomie littÈraire et avec les dÈbats sur líautonomie
(littÈrature pure ou littÈrature sociale), qui sont díailleurs
des dÈbats sur le pouvoir de la littÈrature. Mais cette histoire
culturelle va aussi de pair, chez Borges, avec la croissance de
líindustrie Èditoriale nationale, comme lía dÈmontrÈ Annick Louis,
modernisÈe par líexil des intellectuels de la guerre civile espagnole
dans les annÈes trente et quarante. Borges incarnait aussi dans
ces annÈes-l‡, tout comme la radicalisation de líautonomie littÈraire,
la floraison des maisons díÈdition nationales, le journalisme
culturel moderne et le cinÈma, les destins de la culture
´ lettrÈeª argentine, qui (comme toutes les cultures ´ lettrÈes ª
latino-amÈricaines) síest dÈfinie en tant que littÈrature qui
maÓtrise plus díune culture et díune langue.
Entre
les annÈes trente et soixante, et dans ce laps de temps culturel
(et dans ses åuvres ComplËtes),
les textes de Borges dÈfinissent une littÈrature autonomisÈe,
´ purement littÈraire ª, et prÈconisent une sÈrie díusages
et de positions spÈcifiques de lecture. Et ils dÈfinissent aussi
la fiction de la littÈrature autonome et la lecture de sa fiction.
Borges nous faisait lire ses textes, depuis líintÈrieur, comme
des bijoux, dÈmontant ou dÈconstruisant chacune de ses vibrations,
irradiations et mouvements, chacun de ses procÈdÈs et chacun de
ses problËmes logiques et verbaux. Il síagit díun miniaturiste
qui demande une lecture de miniaturiste, cíest ‡ dire, une position
de lecture prÈcise fondÈe sur une thÈorie littÈraire, celle de
líautonomie de la littÈrature au vingtiËme siËcle : celle
des formalistes russes, des structuralistes, et aussi de la lecture
díAdorno ou de líÈcole de Frankfort et du post-structuralisme,
intertextuelle. Borges a dÈfini pour nous un type díimagination
littÈraire moderne, scientifique et exotique, centrÈe sur líexploration
des conditions verbales de la fictionnalitÈ, o˘ díautres mondes
et díautres temps sont inventÈs et o˘ des Ènigmes et des paradoxes
sont posÈs. Son territoire Ètait celui de la BibliothËque de Babel,
o˘ líimprimÈ est líunivers, chaque livre a son contre-livre qui
le rÈfute, et la lecture et líÈcriture sont synonymes de la vie
elle-mÍme. Car son domaine Ètait celui du symbolique, celui de
líexhaustivitÈ de la pensÈe symbolique : le domaine de la
philosophie du langage du dÈbut du siËcle, o˘ líautorÈfÈrence
et les paradoxes rendent indÈcidable la relation quíentretient
le langage avec la vÈritÈ et le sens. LíindÈcidable
et le fictionnel sont reliÈs
ou síidentifient chez Borges et ‡ líapogÈe de la ´ haute ª
culture, car líindÈcidable gÈnËre de la fiction : un au-del‡
du vrai ou faux. Et telle est la fiction de líËre de líautonomie
littÈraire et la fiction de Borges, une machine gÈnÈratrice díÈnigmes
tournant autour de la dÈcomposition verbale de la vÈritÈ lÈgitime
et de líambivalence perpÈtuelle, du texte indÈchiffrable, et de
la forme mÍme du secret en littÈrature. CíÈtait cela le spÈcifiquement
littÈraire, un effet de fermeture-autonomisation des textes et
díune position de lecture.
Avec
Borges, entre les annÈes trente et soixante, culmine líhistoire
de líautonomie littÈraire en Argentine. Et cette histoire
coÔncide avec líhistoire de la culture lettrÈe argentine ‡ partir
de 1880, avec la modernisation fin de siËcle. Le processus Borges de canonisation et díautonomie
embrasse ainsi un temps culturel, littÈraire et politique donnÈ ;
líhistoire de la nation pendant ces annÈes se confond avec celle
de son Ècriture et avec líhistoire de sa canonisation.
A
partir des annÈes soixante, une fois devenu un Ècrivain incontestable,
(ses premiËres Oeuvres
ComplËtes sont dÈj‡ parues, il a dÈj‡ ÈtÈ traduit dans les langues
de líAncien Continent, líadjectif ´ borgÈsien ª fait
son apparition et on le cite dans la presse notamment dans la
revue Primera Plana
qui comme certains des prÈsents síen souviennent s˚rement est
une des premiËres revues qui inventa le boom de la littÈrature latino-amÈricaine), Borges est líexemple
de líhomme de Lettres, du bibliothÈcaire et il est aussi devenu
líÈcrivain qui dÈfinit pour nous la littÈrature, la fiction, certaines
faÁons de lire et certaines positions de lecture en Argentine.
Une
fois devenu un Ècrivain incontestable, les problËmes díidÈologie,
de classe et de position politique ne se posent plus. Je veux
dire que dans les annÈes soixante la lecture, la position de lecture
en ce qui concerne Borges et la littÈrature nationale se modifient.
On ne considËre plus que les positions politiques explicites díun
Ècrivain puissent avoir un effet sur la valeur de sa littÈrature.
Et Borges lui-mÍme a poussÈ ‡ líextrÍme ce concept quand il a
dit que la poÈsie politique de Neruda Ètait la meilleure partie
de son úuvre. Cíest líapogÈe de líhistoire de líautonomie littÈraire
au sein díune culture latino-amÈricaine, et cíest le moment o˘
dans la critique argentine apparaÓt la lecture du texte (líanalyse
textuelle), si bien quí‡ partir des annÈes soixante, les positions
politiques explicites et les positions textuelles se distinguent
radicalement, et peuvent mÍme aller jusquí‡ síopposer : Borges
peut apparaÓtre entre les annÈes soixante et quatre-vingt comme
un Ècrivain rÈvolutionnaire en Argentine car líidÈologie des textes
(le sujet textuel) peut contredire líidÈologie explicite díun
Ècrivain. Cíest díailleurs ainsi quíil apparaÓt, nihiliste et
anarchiste, au travers des cours díEnrique Pezzoni dans les annÈes
quatre-vingt (ÈditÈs par Annick Louis) ; Pezzoni lit son
procÈdÈ technique díinvention de sÈries qui se nient successivement,
tandis quíelles absorbent tout type díautres discours. Et il trouve
un sujet textuel qui dÈpasse la division entre littÈrature pure
et littÈrature sociale.
Je
veux dire par-l‡ que Borges dÈfinit pour nous la littÈrature et
aussi un code de lecture qui est celui que nous utilisons ‡ de
nombreuses reprises pour lire aujourdíhui toute (sa) littÈrature.
Et cette dÈfinition et ce code sont ceux de líautonomie littÈraire
en Argentine : une conception du texte, de líauteur, de la
fiction et de la littÈrature. Líhistoire de líautonomie est aussi
líhistoire de la culture lettrÈe en Argentine et líhistoire de
la canonisation de Borges.
Mais
le fait est que cette histoire de la canonisation interne de Borges
(que je situe entre les annÈes trente et soixante) est celle qui
aujourdíhui, en 1999, en 2000, síimpose ‡ nous comme prÈsent et
comme empire. Aujourdíhui, nous ne sommes plus dans la pleine
autonomie littÈraire de líÈpoque des maisons díÈditions nationales ;
le marchÈ mondial est venu se placer au-dessus de la littÈrature
nationale et il síest produit un changement dans la culture, qui
tend ‡ effacer les diffÈrences entre ses multiples niveaux :
il níy a plus de littÈrature ´ lettrÈe ª, il níy a plus
de culture lettrÈe, ou plutÙt il y a díautres niveaux et une autre
culture ´ lettrÈe ª. Et il síest aussi produit un changement
au niveau des catÈgories díauteur, de littÈrature et díúuvre.
Les úuvres littÈraires, en cette fin de siËcle, ne seraient plus des unitÈs
organiques ou des systËmes autonomes mais des constructions et
des sÈquences qui Ètablissent des relations multiples, un rÈseau.
Et une littÈrature
serait un systËme díÈcrits et de documents interconnectÈs, et
pas une galerie díauteurs, comme on la conÁoit habituellement
en Argentine. Ce serait une multiplicitÈ sans un principe de domination
imposÈ.
Entre
la lecture interne et autorÈfÈrÈe de líautonomie, et la lecture
de la perte de líautonomie qui nous amËne ‡ concevoir la littÈrature
en fonction díautres connexions, dans un systËme de rÈseaux et
de flux avec díautres discours, jíai líidÈe que les changements
dans les niveaux de culture et les changements en ce qui concerne
líidÈe díauteur, de littÈrature et de culture quíentraÓne cette
fin de siËcle, pourraient nous amener ‡ lire autrement la littÈrature
de ce passÈ national quíincarne Borges. Il faudrait casser des
systËmes formÈs, dÈsagrÈger des unitÈs de líautonomie textuelle,
et aussi dÈsagrÈger la structure du canon, car la structure
alternative du canon (qui
est une liste hiÈrarchique, un principe de domination) est la
sÈrie et le rÈseau o˘ tous les textes síentremÍlent en une texture díallusions
et de rÈfÈrences. On peut commencer níimporte o˘ et se dÈplacer
‡ travers la tradition littÈraire et culturelle tout entiËre.
Une instabilitÈ du texte en rÈsulte (car les valeurs traditionnelles
de líúuvre littÈraire comme stabilitÈ, monumentalitÈ et autoritÈ
síeffondrent : le caractËre figÈ du texte se dÈsagrËge),
ainsi que la diminution de líautoritÈ de líauteur (líautoritÈ
de líauteur, signe de líunitÈ díune úuvre, qui accompagne líËre
de líimprimerie, síeffondre). Cíest la fin de líidÈologie romantique,
substitut de la rÈvÈlation religieuse.
La
position de lecture de Borges que jíimagine aujourdíhui pourrait
donc se situer entre la nation et quelque lieu au-del‡ de la nation,
entre líillusion de culture lettrÈe que nous donne sa littÈrature
et la culture díaujourdíhui, entre líautonomie et la perte de
líautonomie, entre le passÈ quíest Borges (le moment culturel
prÈcis quíil incarne entre les annÈes quarante et soixante) et
notre prÈsent, entre son nom et sa dispersion en traditions. Et
cette position serait le point de Borges ‡ partir duquel on pourrait
lire la fusion de nombreuses histoires.
Aujourdíhui,
quand la fiction díOrbis Tertius en tant quíencyclopÈdie a envahi
la rÈalitÈ, il síagirait pour moi de sortir de Borges avec Borges
(de chercher une perspective interne-externe), en lisant les quelques
procÈdÈs ‡ partir desquels lui-mÍme remettrait en question líauteur,
le canon et le texte. Car cette dÈcomposition de líauteur et de
líunitÈ organique du texte, ce rÈseau qui la remplacerait (et
cette rÈflexion sur les liens), cíest lui mÍme qui les a Ècrits,
par exemple, dans ´ La flor de Coleridge ª (dans Otras
Inquisiciones, 1952). ArrÍtons-nous
donc un instant sur ce texte pour voir comment il opËre avec líauteur
et le canon.
Borges
cite Paul ValÈry qui a dit vers 1938 : ´ La historia
de la literatura no deberÌa ser la historia de los autores y de
los accidentes de su carrera o de la carrera de sus obras, sino
la Historia del EspÌritu como productor o consumidor de literatura.
Esa historia podrÌa llevarse a tÈrmino sin mencionar un solo escritor.ª Borges
dit que ces considÈrations, tout comme celles de Shelley, sont
implicites dans le panthÈisme et quíelles permettraient un dÈbat
interminable, mais il les invoque pour Ètablir líhistoire de líÈvolution
díune idÈe au travers des textes hÈtÈrogËnes de trois auteurs. Il commence avec une note de Coleridge
sur la fleur : quelquíun a rÍvÈ quíil Ètait au paradis et
quíon lui donnait une fleur ; ‡ son rÈveil il la tient dans
la main. Borges dit que derriËre cette invention se trouve la
commune et ancienne invention
des gÈnÈrations díamants qui demandËrent en gage díamour une fleur.
Plus tard, toujours dans la tradition de la langue anglaise, il
dit que Wells continue et rÈforme une trËs ancienne
tradition littÈraire :
la prÈvision díÈvËnements futurs, mais le hÈros de Wells voyage
physiquement dans líavenir, et rapporte du futur une fleur fanÈe.
Le troisiËme fragment du rÈseau ou de la sÈrie est de líAmÈricain
Henry James, qui ‡ sa mort a laissÈ une variation ou Èlaboration
de The Time Machine de H.G. Wells, intitulÈe The Sense of the
Past. Et cette derniËre version
est líopposÈ de Wells,
car dans líúuvre posthume díHenry James il ne síagit pas díune
fleur mais díun portrait, et cíest le prÈsent et le passÈ qui
se superposent. Le hÈros voyage vers le passÈ ‡ force de rÍver
cette Èpoque, et le lien entre le prÈsent et le passÈ est un portrait
du XVIIIËme siËcle qui reprÈsente Ètrangement le protagoniste.
FascinÈ par la toile, il se transporte ‡ la date o˘ elle a ÈtÈ
exÈcutÈe et rencontre le peintre qui fait son portrait :
la cause est postÈrieure ‡ líeffet, le motif du voyage est une
des consÈquences du voyage, dit Borges. Cette histoire díune idÈe
faite par Borges est líhistoire díun lien dans une image (une fleur et un portrait), de la connexion matÈrielle
entre deux univers apparemment incompatibles. Le lien cíest aussi
celui qui connecte des Ècritures et dÈsagrËge des textes car il
construit une sÈrie sous le signe du lien entre deux univers et
aussi sous le signe des traditions littÈraires.
Borges
ne síintÈresse pas ici ‡ des auteurs mais ‡ des idÈes ou ‡ des
scËnes reliÈs par des textes et des univers ; ce sont les liens
qui líintÈressent. Borges dit : Si la doctrine qui dit que
tous les auteurs sont un mÍme auteur est valable, de tels faits
sont insignifiants. Pour les mentalitÈs classiques, líessentiel
cíest la littÈrature, et non les individus. (Et jíajouterais :
la littÈrature et les traditions, la relation de la littÈrature
avec les traditions et avec le passÈ et le futur, comme Borges
lui-mÍme le prouve.)
Et
il termine ainsi avec le problËme de líauteur : ´ Durante
muchos aÒos yo creÌ que la casi infinita literatura estaba en
un hombre. Ese hombre fue Carlyle, fue Johannes
Becher, fue Whitman, fue Rafael Cansinos-Assens, fue De Quincey
ª. Les auteurs qui condensent toute la littÈrature se succËdent ;
ils suivent le mÍme ordre de la sÈrie pour dÈsagrÈger le principe
de domination et díunitÈ. Mais moi je ne substituerais pas un
nom ‡ un autre, car cíest toute la logique du canon, je níopposerais
pas la littÈrature de Borges ‡ celle díun autre Ècrivain, jíessaierais
plutÙt de dÈsagrÈger la structure mÍme du canon. Car pour moi,
sortir de Borges, Ùter ‡ Borges son nom et son autoritÈ ne veut
pas dire ne pas le nommer, mais dÈsagrÈger líunitÈ organique
de son úuvre, lui Ùter son caractËre immuable et monumental. Cela
reviendrait ‡ dÈsagrÈger une unitÈ organique autonomisÈe et rompre
aussi líunitÈ de ses textes pour construire avec sa littÈrature,
avec quelques fragments de sa littÈrature, un autre domaine qui
ne soit pas rÈgi par son nom.
Alors
je me rends compte que les deux points ‡ partir desquels je pourrais
Ètablir une autre position de lecture me permettant de sortir
de Borges se trouvent dans Borges. PremiËrement, dÈsagrÈger líautonomie,
la lecture de líautonomie textuelle (qui serait une unitÈ organique
ou un systËme symbolique fermÈ) avec líhistoire díune idÈe
qui est une scËne et ‡ la fois un lien ;
deuxiËmement, faire appel aux traditions culturelles ; troisiËmement,
attaquer le principe mÍme du canon. (Et cela pourrait Ítre une
faÁon de sortir de Borges avec Borges, intÈgrer ses fragments
ou idÈes ou mots, ses scËnes, ‡ díautres trames et autres rÈseaux
et flux, et ‡ des traditions, par exemple, celles de líautonomie
littÈraire, celle de la culture nationale et celle de la culture
lettrÈe dans la littÈrature argentine entre les annÈes vingt et
soixante. Car cíest s˚rement lui qui a portÈ ces histoires et
traditions depuis la fin du dix-neuviËme siËcle jusquíaux annÈes
soixante ‡ leur apogÈe et les a rendues exportables.)
Alors
encore une fois, pour sortir de Borges avec Borges (depuis líintÈrieur),
essayons de voir la faÁon dont il a utilisÈ ses traditions, ‡
partir de quelle position de lecture. Quía-t-il fait de du concept
du ´ national-populaire ª et de Martin Fierro, puisquíil
porte ‡ son apogÈe la tradition ´ gauchesca ª ?
Dans les annÈes cinquante (lorsque son caractËre dí´ Ècrivain
national ª est contestÈ), il síest attaquÈ au canon littÈraire
du national-populaire. (Borges a fondÈ sa fiction en 1939 avec
le canon de la langue, le Quichotte, dans ´ Pierre MÈnard ªÖ). Et voyons aussi
ce quíil a fait avec líune des traditions littÈraires de la culture
lettrÈe de 1880, une de ses caractÈristiques, cíest ‡ dire la
combinaison de líÈlÈment crÈole avec líencyclopÈdie ou líordre
encyclopÈdique.
On
peut trouver les exemples de ces deux positions de lecture-Ècriture
de Borges par rapport ‡ ses propres traditions dans deux contes :
´ El fin ª (1953) et ´ Tlˆn, Uqbar, Orbis Tertius ª
(1940). Il síagit de deux contes o˘ apparaissent des gauchos,
cíest ‡ dire, la reprÈsentation culturelle du ´ national-populaire ª
depuis le dix-neuviËme siËcle.
Dans
´ El fin ª il síen est pris ‡ líessence mÍme de MartÌn
Fierro puisquíil lía tuÈ. Borges renverse le texte didactique
qui Ènonce la nouvelle loi de líunification juridique de lí Etat :
les gauchos doivent abandonner leur code de justice (pas nÈcessairement
leur langue) pour intÈgrer la loi unique, universelle. MartÌn
Fierro dit dans La vuelta
de JosÈ Hern·ndez : ìEl trabajar es la leyî,
et le noir perd le concours parce que son maÓtre Ètait un moine
et parce quíil ne connaissait pas les travaux des champs, qui
est tout líenjeu de la loi. Et la guerre au couteau se transforme
en guerre purement verbale dans le concours (la ´ payada ª)
entre MartÌn Fierro et le noir. Au dernier moment, le noir et
MartÌn Fierro sont sur le point de se battre, mais les personnes
prÈsentes les sÈparent. Les querelles trouvent leur rÈsolution
dans le dialogue en 1879.
Mais
dans ´ El fin ª, en 1953, Borges confronte La vuelta
‡ la logique de La ida (ou Hern·ndez avec lui-mÍme) : MartÌn Fierro laisse
de cÙtÈ ses propres conseils, se renie lui-mÍme, endosse líancienne
justice, et sort son couteau, mais le noir se fend en un coup
de poignard final et venge son frËre : le noir rend justice depuis
un niveau infÈrieur ‡ celui du gaucho. Borges renverse La
vuelta, lui met ´ el
fin ª ou lui invente une vraie fin qui níest quíun autre
dÈbut, car le noir qui tue le vieux MartÌn Fierro pour venger
une injustice devient le MartÌn Fierro de La ida :
il avait tuÈ un homme et níavait donc plus de destin sur terre.
Il clÙt La vuelta
et la ramËne ‡ son point de dÈpart, ‡ la Ida
du noir, au MartÌn Fierro
díun noir. Borges clÙt le cycle et le rouvre avec un nouveau sujet
comme si le gaucho avait ÈtÈ remplacÈ par le noir ; il reprÈsente
le ´ national-populaire ª diffÈremment avec un autre
protagoniste littÈraire quíil place dans le passÈ, et non pas
dans son prÈsent avec les autres ´ nËgres ª des annÈes
quarante et cinquante : il utilise littÈrairement la culture
nationale, il utilise la culture comme une autre rÈalitÈ.
Aussi
Borges pousse-t-il ‡ sa logique extrÍme le canon national du dix-neuviËme
siËcle, il lui applique son propre principe contre lui-mÍme, il
lui donne un autre sens passÈ et prÈsent ‡ la fois ; il le
clÙt et líouvre en mÍme temps. (et cíest ainsi que jíaimerais
imaginer aujourdíhui une faÁon de renverser ce canon de Borges).
Voyons
maintenant ce quíil fait avec líhistoire de la culture ´ lettrÈe ª
argentine, qui utilise aussi ´ líÈlÈment national-populaire ª
des gauchos, combinÈ avec líappropriation encyclopÈdique de la
culture universelle. Dans le cas de ´ TlˆnÖ ª, Borges
porte ‡ son paroxysme une des caractÈristiques centrales de la
culture lettrÈe argentine qui naÓt en 1880. Cíest la combinaison
entre un ÈlÈment crÈole et une encyclopÈdie ou un ordre universel,
qui est díailleurs un ordre utopique et un ordre du savoir (et
de pouvoir). La combinaison spÈcifique par la culture lettrÈe
argentine de líÈlÈment ´ crÈole ª et de líÈlÈment ´ national ª
avec une sÈrie díÈlÈments de la culture europÈenne et universelle
síordonnant en forme díencyclopÈdie peut dÈj‡ se lire en 1880,
dans Juvenilia de Miguel CanÈ. Borges ne rÈpËte ni níimite :
il prend certains moments, et certains fragments, les met en un
autre lieu et un autre temps, il leur invente díautres mondes.
Il module líencyclopÈdie de la culture lettrÈe de 1880 en ce qui
concerne la reproduction, les miroirs et la paternitÈ. Il reproduit
líencyclopÈdie et líordre encyclopÈdique et la transforme en un
territoire fantastique. Il leur invente un monde, une langue synthÈtique
sans notions idÈales, et leur donne un systËme philosophique et
une rÈalitÈ dont le principe est la reproduction : chaque
encyclopÈdie en gÈnËre une autre qui líab‚tardit, la duplique
ou la multiplie. Et cet ordre encyclopÈdique de Tlˆn, qui contient
líOrbis Tertius, revient ‡ ´ la rÈalitÈ ª sous
forme díempire et síintroduit dans le ´ monde rÈel ª
au travers des crÈoles, des gauchos. Et en combinant líordre encyclopÈdique
avec líÈlÈment crÈole de la littÈrature ´ gauchesca ª,
il met ‡ nu cette caractÈristique ou ce trait de la culture lettrÈe,
et líexpose en tant quíartefact de domination. Borges rÈorganise
les ÈlÈments díune tradition et ne les confronte pas
mais les retourne contre la tradition elle-mÍme, au moyen de la fiction díun ordre impÈrial qui parle
le post-anglais de Tlˆn ;
il dÈvoile le fondement mÍme de la combinaison du crÈole et de
líencyclopÈdie de la culture argentine lettrÈe car il montre que
líordre mÍme du savoir encyclopÈdique (qui sollicite cette relation
avec les argentins) est une organisation hiÈrarchique du savoir
qui remplace, aux pÈriphÈries, pouvoir total par savoir total.
Une des caractÈristiques fondamentales de la culture lettrÈe argentine
(inventÈe par la gÈnÈration de 1880, au moment mÍme o˘ síÈtablit
líEtat National) se rÈvËle díun coup comme une construction impÈriale-coloniale.
Cette
opÈration que rÈalise Borges sur les traditions nationales-populaires
et celles de la culture lettrÈe a ÈtÈ taxÈe díirrÈvÈrente et a
ÈtÈ perÁue comme trËs caractÈristique des pÈriphÈries ; moi
je líappellerais ´ appropriation critique de la tradition
nationale ª. La position de lecture
díappropriation critique de la tradition níÈtait pas nouvelle,
Bloch, Brecht y avaient dÈj‡ rÈflÈchi dans les annÈes vingt, ainsi
que Benjamin avec sa thÈorie de la refonctionnalisation ou rÈutilisation ;
cíest pourquoi je mets ces derniers en relation avec Borges, ‡
cause de leurs temporalitÈs.
Je
voudrais incorporer cette appropriation critique (avec líinterprÈtation
quíon voudra en faire) en tant que position de lecture de nos
propres traditions, parmi lesquelles se trouverait celle de la
littÈrature de Borges, et ainsi je sortirais de Borges avec Borges.
Je voudrais lire Borges (et avec lui les histoires de líautonomie
littÈraire, de la ´ culture lettrÈeª et des maisons
díÈdition nationales) comme lui-mÍme a lu le canon et la tradition,
en opÈrant un renversement pour Ècrire en eux ´ la fin ª
et en propulsant leur expansion pour Ècrire en eux ´ líempire ª.
Jíadopterais une position de lecture borgÈsienne, díutilisation
et de critique. Et je transformerais Borges en tradition. La tradition irrÈvÈrente de Borges serait une tradition
de lecture critique des traditions et díhistoires nationales elles-mÍmes.
En le lisant en tant que tradition, je sortirais de
Borges depuis líintÈrieur, investie de sa position de lecture
critique des traditions culturelles, faisant ainsi de cette position
une tradition nationale.
Placer
Borges dans notre passÈ (le lire comme notre passÈ, au travers
díune histoire qui est une fusion de plusieurs histoires, et au
moment o˘ elles atteignent un point critique) ce serait le
dÈsagrÈger dans les traditions pour le lire de faÁon critique.
Líextraire du prÈsent,
le lire depuis líintÈrieur et depuis le passÈ et le futur. Les
traditions síÈcrivent au pluriel, et font partie des traits distinctifs
díune culture dans une pÈriode donnÈe. La position de lecture
qui place Borges dans la tradition nationale (comme quelque chose
qui nous a ÈtÈ donnÈe, transmise) le met dans le passÈ pour le
faire transformer en ´ autre ª, car les traditions sont
des formes díaltÈritÈ qui peuvent dÈfier líexistence quotidienne.
Elles permettent de voir le prÈsent avec une autre perspective
et crÈent des contradictions ‡ propos de ce qui est
en relation avec ce qui fut. Jíaimerais lire Borges en tant que tradition, et lire
le prÈsent avec la tradition Borges, qui serait díailleurs celle
de líappropriation critique (celle díune sorte de contre-Ècriture)
de ses propres traditions littÈraires et culturelles.
Jíaimerais
imaginer ce que serait cette lecture future de Borges qui procËderait
avec lui de la mÍme faÁon quíil a procÈdÈ avec les classiques
et avec ses traditions. Cíest comme si aujourdíhui je ne pouvais
y penser quíau futur : comment cela sera-t-il díÍtre ´ borgÈsiennement ª
irrÈvÈrent avec Borges ? Comment le lira-t-on ? En quoi
consistera líappropriation critique de la tradition Borges ?
Quelle sera la littÈrature du futur, de quelles traditions Borges
se nourrira-t-elle ? Et alors peut-Ítre pourrons-nous entrevoir
ce que sera la littÈrature argentine et latino-amÈricaine exportable
au XXIËme siËcle.
Traduction
de CÈcile Braillon