Comment sortir de Borges ?

Josefina Ludmer
Yale University

A partir dío˘ pourrait-on lire Borges pour en sortir ? A partir de quelle position de lecture ?

Jíavoue que cíest la question que je me pose rÈguliËrement depuis mon arrivÈe ‡ Buenos Aires, en mai 1999, et que je suis tombÈe en plein dans le Centenaire. Je suis tombÈe sur Borges dans la rue, ‡ la tÈlÈvision, ‡ la radio, dans les expositions, les supplÈments des journaux du dimanche, les sondages díopinion, et les enfants díÈcoles primaires construisaient mÍme des labyrinthes en son hommage. La prolifÈration de Borges ressemble trop ‡ celle que lui-mÍme attribue ‡ líOrbis Tertius : ´Manuales, antologÌas, res˙menes, versiones literales, reimpresiones autorizadas y reimpresiones pir·ticas de la Obra Mayor de los Hombres abarrotaron y siguen abarrotando la Tierra [1]  ª. Borges síimpose ‡ nous non seulement comme líOrbis Tertius ou líempire quíil a lui-mÍme imaginÈ, mais aussi comme le canon lui-mÍme. Le canon contient aussi, comme líempire, un principe de domination, car il est le sommet díune Èchelle linÈaire et hiÈrarchique, une liste de sommets, ‡ partir desquels se mesurent tous les autres produits de mÍme espËce que lui.

Aussi voudrais-je vous faire part aujourdíhui de mes inquiÈtudes sur les Centenaires, les empires et les canons ‡ líËre des mÈdias, afin de voir si tous ensemble nous pouvons concevoir un lieu de lecture interne de Borges ‡ partir duquel nous pourrions en sortir. Et rÈflÈchir ‡ ce que veut dire ´ sortir de Borges avec Borges ª, depuis líintÈrieur de son oeuvre.

Comme vous le savez, tout ce qui se lit se lit depuis une position dÈterminÈe, au travers díun type de regard qui est une perspective complexe : une sÈrie de maniËres, de distances, de discontinuitÈs et de mobilitÈs. Comme il síagit díune perspective, elle rÈvËle certains aspects et en cache díautres ; elle inclut un point aveugle, une reste qui lui Èchappe, sinon il ne síagirait pas díune perspective, il síagirait díun regard totalitaire ou panoptique comme celui de Dieu. A partir dío˘ lit-on Borges (ce qui veut dire aussi que lit-on chez Borges), telle pourrait Ítre la question qui nous permet de voir la superposition et la variabilitÈ de ses positions, qui sont subjectives, culturelles et sociales, et ‡ la fois historiques, littÈraires et institutionnelles. Car dans le jeu complexe que constituent les positions de lecture, se mÈlangent des lieux et des temps rÈels (imaginÈs et dÈsirÈs), des formes, des procÈdÈs, des esthÈtiques, des politiques et des genres. Les positions de lecture sont mobiles et mettent en tension les points de vue que les textes littÈraires eux-mÍmes mettent en Èvidence (et qui dÈpendent de leurs esthÈtiques ou conceptions de la littÈrature) et les points de vue (institutionnels ou passionnels) que les lecteurs adoptent.

Cíest dans cette tension entre une position interne, que la littÈrature de Borges semble elle-mÍme imposer, et les autres positions possibles que pourraient adopter ceux qui lisent, que je voudrais míinstaller aujourdíhui pour trouver comment sortir de Borges depuis líintÈrieur de son úuvre.

Par exemple : nous pouvons lire Borges depuis la nation et depuis líextÈrieur (dans une position interne-externe par rapport ‡ líArgentine), car pour nous les Argentins, il incarne aujourdíhui le symbole de líexportation littÈraire du XXËme siËcle : cíest líÈcrivain qui síest ´ globalisÈ ª. Alors deux perspectives síoffrent díemblÈe ‡ nous : le lire depuis líArgentine, depuis líintÈrieur de la littÈrature argentine, et le lire du dehors, depuis líextÈrieur (lui-mÍme se plaÁait díailleurs ‡ cette intersection, entre  líhistoire universelle et la littÈrature nationale) ou dans la tension gÈnÈrÈe par ce fameux discours qui lit Borges depuis líArgentine et líÈnonce ‡ Londres. Si jíÈtais aux Etats-Unis ou en Angleterre, je pourrais me demander : de quel type de produit littÈraire síagit-il, et plus spÈcifiquement de quel produit littÈraire latino-amÈricain síagit-il ? Quelles sont les conditions littÈraires ≠ et aussi culturelles, historiques et sociales ≠ pour quíun Ècrivain latino-amÈricain comme Borges puisse faire partie de la ´ littÈrature universelle ª, ou díun canon occidental qui embrasse tout un siËcle ?

Ou alors : líinnovation de Borges, sa diffÈrence, serait-elle due, comme celle de Joyce, au fait quíil se situe sur une marge, ‡ la pÈriphÈrie díun empire, pour montrer le caractËre potentiellement innovateur de cette position, la libertÈ de prolifÈrations et de mÈlanges quíelle permet, avec ‡ la fois la consommation cannibalesque de la littÈrature occidentale ?

Mais ce níest pas cette question-l‡ qui míintÈresse directement aujourdíhui, cela ne míintÈresse pas aujourdíhui de dÈfinir le caractËre latino-amÈricain de Borges, qui le relierait et líopposerait ‡ Octavio Paz ou ‡ GarcÌa M·rquez par exemple. Ni mÍme son caractËre pÈriphÈrique par rapport ‡ líempire, qui le relierait et líopposerait ‡ Joyce ou ‡ Kafka. Son bilinguisme pÈriphÈrique, qui le relierait et líopposerait ‡ Beckett et ‡ Nabokov, ne míintÈresse pas non plus aujourdíhui.

Ma question est aujourdíhui celle≠ci : ‡ partir dío˘ pourrait-on lire Borges de líintÈrieur, depuis la nation, depuis líArgentine (et aussi depuis Borges lui-mÍme), car la question qui se pose est comment en sortir. Nous les Argentins le lisons depuis líintÈrieur, au travers de la littÈrature argentine, comme presque tout le monde lit la littÈrature nationale en Argentine, sans le considÈrer comme latino-amÈricain, alors quíon le considÈrerait peut-Ítre ainsi aux Etats-Unis. Borges, cíest pour nous notre produit littÈraire argentin díexportation du vingtiËme siËcle, líÈcrivain national contemporain qui síest universalisÈ. Borges nous reprÈsente et nous unifie, tous les Argentins du monde entier, ‡ líinstar de Gardel, Eva PerÛn, Maradona et du Che Guevara, qui a exportÈ ce qui níexiste pas : notre rÈvolution sociale. Et cette sÈrie díicÙnes argentines du vingtiËme siËcle semble liÈe ‡ quelque chose relevant de la culture populaire et ‡ quelque chose qui est en rapport avec la culture des masses ou avec les masses. Car Borges a aussi cultivÈ cet ÈlÈment populaire qui, pour lui, Ètait le ´ gaucho ª ou le ´ compadrito ª et il a aussi Ècrit des milongas ; pour lui la ´ culture populaire ª se situait dans le passÈ et relevait du national-populaire littÈraire, cíest ‡ dire les masses de la littÈrature ´ gauchesca ª et celles du quartier de Carriego. En 1940, Borges aurait pu figurer aux cÙtÈs díEva PerÛn mais sur le pÙle opposÈ de líÈquipe nationale exportable puisque la reprÈsentation que líun et líautre se faisaient des masses síopposaient totalement. Pour Eva PerÛn, les masses pÈronistes Ètaient ses bien-aimÈs ´ grasitas ª, pour Borges elles sont une horde qui assassine un juif lors de ´ La fiesta del monstruo ª (nouvelle Ècrite en collaboration avec Bioy Casares en 1947), qui est un rÈÈcriture de ´ La Refalosa ª díHilario Ascasubi, et par consÈquent une rÈÈcriture de la construction littÈraire de la langue du mal, du registre le plus bas de la langue. (Peut-Ítre est-ce cela que nous avons exportÈ, cette reprÈsentation des masses argentines qui nous dÈfinit comme nation dans le champ de la littÈrature, la culture et la politique au cours du vingtiËme siËcle ?). Mais si nous laissons de cÙtÈ líÈlÈment populaire ou les masses des annÈes quarante et cinquante, Borges pourrait figurer aux cÙtÈs díune figure telle que Bernardo Houssay, Prix Nobel de chimie en 1947, tous deux en tant que reprÈsentants de la ´ culture lettrÈe ª, de notre littÈrature et de notre science, dans le domaine international (et non pas aux cÙtÈs de CÈsar Milstein, Prix Nobel en 1986, qui travaille en Angleterre). La science nationale, la littÈrature nationale, la politique nationale, le tango national, le football national, chacun de ces produits nationaux qui se sont ´ globalisÈs ª au vingtiËme siËcle caractÈrise un moment de notre histoire et de notre culture, et caractÈrise aussi les diffÈrents niveaux de notre culture. En ce qui concerne Borges, si on le lit depuis la nation (depuis líhistoire de la nation), il síagit de la littÈrature argentine et la ´ culture lettrÈe ª argentine díune pÈriode donnÈe : entre les annÈes vingt ou trente et les annÈes soixante. Et peut-Ítre est-ce cela qui nous reprÈsente comme produit díexportation, cíest ‡ dire ce moment littÈraire, culturel et politique, prÈcis. Cíest pourquoi il me semble quíaujourdíhui, la premiËre chose ‡ faire pour pouvoir sortir de Borges est de líextraire du prÈsent des cÈlÈbrations officielles et le penser historiquement ou archÈologiquement ou gÈnÈalogiquement, comme une des composantes suprÍmes díune tradition culturelle et littÈraire nationale entre les annÈes vingt et soixante. Borges rÈalise líutopie de la culture ´ lettrÈe ª de 1880 dans les annÈes quarante et cinquante, au moment o˘ il atteint son plus haut degrÈ littÈraire et o˘ il est taxÈ díanti-populaire.

Mon hypothËse est que Borges se situe ‡ líintersection díune sÈrie díhistoires culturelles nationales quíil porterait ‡ leur point culminant ; ces histoires seraient liÈes entre elles et sa littÈrature les mettrait en intersection ou Ècrirait cette intersection. Et cette intersection implique aussi líhistoire de la canonisation de Borges. Le point culminant de toutes ces histoires (et le point culminant de la littÈrature de Borges) serait ‡ la fois un point critique, le moment de ´ la fin ª et de ´ líempire ª.

Je pourrais dire Ègalement : dans la littÈrature de Borges síinscrit aussi une sÈrie díhistoires culturelles qui, avec lui, fusionnent et atteignent un point critique. Ces histoires seraient :

-         Líhistoire de líautonomie littÈraire (et avec elle líhistoire de líidÈe díauteur, díúuvre, díautorÈfÈrence et de fiction) ;

-         Líhistoire des maisons díÈdition nationales (et ce point est important pour moi aujourdíhui, car elles ont quasiment disparu) ;

-         Líhistoire du concept du ´ national-populaire ª ;

-         Líhistoire de la  culture ´ lettrÈeª nationale.

Le lieu de lecture auquel je pense pour sortir de Borges serait ce lieu de la littÈrature de Borges ‡ partir duquel on peut observer la fusion de ces histoires culturelles, le lieu o˘ chacune díentre elles atteint un point critique. Et cela, ‡ partir de la prÈmisse de base pour lire Borges : cíest líÈcrivain qui nous Ècrit la culture comme une autre rÈalitÈ. Enrique Pezzoni Ècrit dans la revue Sur quíaprËs les premiËres critiques et premiers Èloges se produit une rÈvision fondamentale de líopinion sur Borges : ´ lo que empezÛ a descubrirse en Èl fue su posiciÛn frente a la realidad y la cultura, concebida Èsta como una nueva realidad en el mismo nivel que aquÈlla, y tan vasta, tan urgente, como aquÈlla ª [2] .

Mais voyons un peu ces histoires nationales, en commenÁant par celle de líautonomie (avec son idÈe díauteur, díúuvre, díautorÈfÈrence et de fiction). Comme tout le monde le sait, Borges a subi en Argentine un processus typique de canonisation, trËs contestÈ díabord par ses contemporains (tant politiquement que littÈrairement) entre les annÈes trente et cinquante, comme le montre le recueil antiborges, compilÈ par Martin Lafforgue [3]  ; il Ètait contestÈ au moment mÍme o˘ il Ècrivait les textes qui líont rendu canonique et exportable. Il a ÈtÈ contestÈ par les nationalistes et la gauche en raison de son esthÈtique cosmopolite, gratuite, purement ludique, artificielle et fictionnelle. On lía dit paradoxal, mordant, inhumain. Ce níÈtait pas un Ècrivain national ni populaire, cíÈtait un Ècrivain de tour díivoire, comme on disait alors. Et non seulement ‡ cause de sa langue et sa voix mais aussi ‡ cause de sa culture (de ses cultures au pluriel), de son imaginaire, de sa classe sociale et de son idÈologie. Borges reprÈsentait dans líArgentine de ces annÈes-l‡ la littÈrature pure, la fonction littÈraire pure des formalistes russes. Son esthÈtique se fondait sur líÈtonnement : il mettait tout en ´ ostranenie ª, il dÈfamiliarisait et rendait le monde Ètranger. Il a donnÈ le jour en Argentine ‡ une littÈrature moderne, purement littÈraire, sans dÈpendance envers díautres sphËres, sans sphËres par-dessus elle. Il a ÈmancipÈ la littÈrature ou plutÙt, il a complÈtÈ le processus díautonomie qui síouvre en 1880, avec líinstauration de líEtat national et líindÈpendance de la sphËre politique. Il a tout rÈduit ‡ de la littÈrature et a Ècrit que la philosophie Ètait une branche de la littÈrature fantastique.

Borges a suivi un processus de croissance et de canonisation qui va de pair avec líautonomie littÈraire et avec les dÈbats sur líautonomie (littÈrature pure ou littÈrature sociale), qui sont díailleurs des dÈbats sur le pouvoir de la littÈrature. Mais cette histoire culturelle va aussi de pair, chez Borges, avec la croissance de líindustrie Èditoriale nationale, comme lía dÈmontrÈ Annick Louis [4] , modernisÈe par líexil des intellectuels de la guerre civile espagnole dans les annÈes trente et quarante. Borges incarnait aussi dans ces annÈes-l‡, tout comme la radicalisation de líautonomie littÈraire, la floraison des maisons díÈdition nationales, le journalisme culturel moderne et le cinÈma, les destins de la  culture ´ lettrÈeª argentine, qui (comme toutes les cultures ´ lettrÈes ª latino-amÈricaines) síest dÈfinie en tant que littÈrature qui maÓtrise plus díune culture et díune langue.

Entre les annÈes trente et soixante, et dans ce laps de temps culturel (et dans ses åuvres ComplËtes), les textes de Borges dÈfinissent une littÈrature autonomisÈe, ´ purement littÈraire ª, et prÈconisent une sÈrie díusages et de positions spÈcifiques de lecture. Et ils dÈfinissent aussi la fiction de la littÈrature autonome et la lecture de sa fiction. Borges nous faisait lire ses textes, depuis líintÈrieur, comme des bijoux, dÈmontant ou dÈconstruisant chacune de ses vibrations, irradiations et mouvements, chacun de ses procÈdÈs et chacun de ses problËmes logiques et verbaux. Il síagit díun miniaturiste qui demande une lecture de miniaturiste, cíest ‡ dire, une position de lecture prÈcise fondÈe sur une thÈorie littÈraire, celle de líautonomie de la littÈrature au vingtiËme siËcle : celle des formalistes russes, des structuralistes, et aussi de la lecture díAdorno ou de líÈcole de Frankfort et du post-structuralisme, intertextuelle. Borges a dÈfini pour nous un type díimagination littÈraire moderne, scientifique et exotique, centrÈe sur líexploration des conditions verbales de la fictionnalitÈ, o˘ díautres mondes et díautres temps sont inventÈs et o˘ des Ènigmes et des paradoxes sont posÈs. Son territoire Ètait celui de la BibliothËque de Babel, o˘ líimprimÈ est líunivers, chaque livre a son contre-livre qui le rÈfute, et la lecture et líÈcriture sont synonymes de la vie elle-mÍme. Car son domaine Ètait celui du symbolique, celui de líexhaustivitÈ de la pensÈe symbolique : le domaine de la philosophie du langage du dÈbut du siËcle, o˘ líautorÈfÈrence et les paradoxes rendent indÈcidable la relation quíentretient le langage avec la vÈritÈ et le sens. LíindÈcidable et le fictionnel sont reliÈs ou síidentifient chez Borges et ‡ líapogÈe de la ´ haute ª culture, car líindÈcidable gÈnËre de la fiction : un au-del‡ du vrai ou faux. Et telle est la fiction de líËre de líautonomie littÈraire et la fiction de Borges, une machine gÈnÈratrice díÈnigmes tournant autour de la dÈcomposition verbale de la vÈritÈ lÈgitime et de líambivalence perpÈtuelle, du texte indÈchiffrable, et de la forme mÍme du secret en littÈrature. CíÈtait cela le spÈcifiquement littÈraire, un effet de fermeture-autonomisation des textes et díune position de lecture.

Avec Borges, entre les annÈes trente et soixante, culmine líhistoire de líautonomie  littÈraire en Argentine. Et cette histoire coÔncide avec líhistoire de la culture lettrÈe argentine ‡ partir de 1880, avec la modernisation fin de siËcle. Le processus Borges de canonisation et díautonomie embrasse ainsi un temps culturel, littÈraire et politique donnÈ ; líhistoire de la nation pendant ces annÈes se confond avec celle de son Ècriture et avec líhistoire de sa canonisation.

A partir des annÈes soixante, une fois devenu un Ècrivain incontestable, (ses premiËres Oeuvres ComplËtes sont dÈj‡ parues, il a dÈj‡ ÈtÈ traduit dans les langues de líAncien Continent, líadjectif ´ borgÈsien ª fait son apparition et on le cite dans la presse notamment dans la revue Primera Plana qui comme certains des prÈsents síen souviennent s˚rement est une des premiËres revues qui inventa le boom de la littÈrature latino-amÈricaine), Borges est líexemple de líhomme de Lettres, du bibliothÈcaire et il est aussi devenu líÈcrivain qui dÈfinit pour nous la littÈrature, la fiction, certaines faÁons de lire et certaines positions de lecture en Argentine.

Une fois devenu un Ècrivain incontestable, les problËmes díidÈologie, de classe et de position politique ne se posent plus. Je veux dire que dans les annÈes soixante la lecture, la position de lecture en ce qui concerne Borges et la littÈrature nationale se modifient. On ne considËre plus que les positions politiques explicites díun Ècrivain puissent avoir un effet sur la valeur de sa littÈrature. Et Borges lui-mÍme a poussÈ ‡ líextrÍme ce concept quand il a dit que la poÈsie politique de Neruda Ètait la meilleure partie de son úuvre. Cíest líapogÈe de líhistoire de líautonomie littÈraire au sein díune culture latino-amÈricaine, et cíest le moment o˘ dans la critique argentine apparaÓt la lecture du texte (líanalyse textuelle), si bien quí‡ partir des annÈes soixante, les positions politiques explicites et les positions textuelles se distinguent radicalement, et peuvent mÍme aller jusquí‡ síopposer : Borges peut apparaÓtre entre les annÈes soixante et quatre-vingt comme un Ècrivain rÈvolutionnaire en Argentine car líidÈologie des textes (le sujet textuel) peut contredire líidÈologie explicite díun Ècrivain. Cíest díailleurs ainsi quíil apparaÓt, nihiliste et anarchiste, au travers des cours díEnrique Pezzoni dans les annÈes quatre-vingt [5] (ÈditÈs par Annick Louis) ; Pezzoni lit son procÈdÈ technique díinvention de sÈries qui se nient successivement, tandis quíelles absorbent tout type díautres discours. Et il trouve un sujet textuel qui dÈpasse la division entre littÈrature pure et littÈrature sociale.

Je veux dire par-l‡ que Borges dÈfinit pour nous la littÈrature et aussi un code de lecture qui est celui que nous utilisons ‡ de nombreuses reprises pour lire aujourdíhui toute (sa) littÈrature. Et cette dÈfinition et ce code sont ceux de líautonomie littÈraire en Argentine : une conception du texte, de líauteur, de la fiction et de la littÈrature. Líhistoire de líautonomie est aussi líhistoire de la culture lettrÈe en Argentine et líhistoire de la canonisation de Borges.

Mais le fait est que cette histoire de la canonisation interne de Borges (que je situe entre les annÈes trente et soixante) est celle qui aujourdíhui, en 1999, en 2000, síimpose ‡ nous comme prÈsent et comme empire. Aujourdíhui, nous ne sommes plus dans la pleine autonomie littÈraire de líÈpoque des maisons díÈditions nationales ; le marchÈ mondial est venu se placer au-dessus de la littÈrature nationale et il síest produit un changement dans la culture, qui tend ‡ effacer les diffÈrences entre ses multiples niveaux : il níy a plus de littÈrature ´ lettrÈe ª, il níy a plus de culture lettrÈe, ou plutÙt il y a díautres niveaux et une autre culture ´ lettrÈe ª. Et il síest aussi produit un changement au niveau des catÈgories díauteur, de littÈrature et díúuvre. Les úuvres littÈraires, en cette fin de siËcle, ne seraient plus des unitÈs organiques ou des systËmes autonomes mais des constructions et des sÈquences qui Ètablissent des relations multiples, un rÈseau. Et une littÈrature serait un systËme díÈcrits et de documents interconnectÈs, et pas une galerie díauteurs, comme on la conÁoit habituellement en Argentine. Ce serait une multiplicitÈ sans un principe de domination imposÈ.

Entre la lecture interne et autorÈfÈrÈe de líautonomie, et la lecture de la perte de líautonomie qui nous amËne ‡ concevoir la littÈrature en fonction díautres connexions, dans un systËme de rÈseaux et de flux avec díautres discours, jíai líidÈe que les changements dans les niveaux de culture et les changements en ce qui concerne líidÈe díauteur, de littÈrature et de culture quíentraÓne cette fin de siËcle, pourraient nous amener ‡ lire autrement la littÈrature de ce passÈ national quíincarne Borges. Il faudrait casser des systËmes formÈs, dÈsagrÈger des unitÈs de líautonomie textuelle, et aussi dÈsagrÈger la structure du canon, car la structure alternative du canon (qui est une liste hiÈrarchique, un principe de domination) est la sÈrie et le rÈseau o˘ tous les textes síentremÍlent en une texture díallusions et de rÈfÈrences. On peut commencer níimporte o˘ et se dÈplacer ‡ travers la tradition littÈraire et culturelle tout entiËre. Une instabilitÈ du texte en rÈsulte (car les valeurs traditionnelles de líúuvre littÈraire comme stabilitÈ, monumentalitÈ et autoritÈ síeffondrent : le caractËre figÈ du texte se dÈsagrËge), ainsi que la diminution de líautoritÈ de líauteur (líautoritÈ de líauteur, signe de líunitÈ díune úuvre, qui accompagne líËre de líimprimerie, síeffondre). Cíest la fin de líidÈologie romantique, substitut de la rÈvÈlation religieuse.

La position de lecture de Borges que jíimagine aujourdíhui pourrait donc se situer entre la nation et quelque lieu au-del‡ de la nation, entre líillusion de culture lettrÈe que nous donne sa littÈrature et la culture díaujourdíhui, entre líautonomie et la perte de líautonomie, entre le passÈ quíest Borges (le moment culturel prÈcis quíil incarne entre les annÈes quarante et soixante) et notre prÈsent, entre son nom et sa dispersion en traditions. Et cette position serait le point de Borges ‡ partir duquel on pourrait lire la fusion de nombreuses histoires.

Aujourdíhui, quand la fiction díOrbis Tertius en tant quíencyclopÈdie a envahi la rÈalitÈ, il síagirait pour moi de sortir de Borges avec Borges (de chercher une perspective interne-externe), en lisant les quelques procÈdÈs ‡ partir desquels lui-mÍme remettrait en question líauteur, le canon et le texte. Car cette dÈcomposition de líauteur et de líunitÈ organique du texte, ce rÈseau qui la remplacerait (et cette rÈflexion sur les liens), cíest lui mÍme qui les a Ècrits, par exemple, dans ´ La flor de Coleridge ª (dans Otras Inquisiciones, 1952). ArrÍtons-nous donc un instant sur ce texte pour voir comment il opËre avec líauteur et le canon.

Borges cite Paul ValÈry qui a dit vers 1938 : ´ La historia de la literatura no deberÌa ser la historia de los autores y de los accidentes de su carrera o de la carrera de sus obras, sino la Historia del EspÌritu como productor o consumidor de literatura. Esa historia podrÌa llevarse a tÈrmino sin mencionar un solo escritor.ª [6] Borges dit que ces considÈrations, tout comme celles de Shelley, sont implicites dans le panthÈisme et quíelles permettraient un dÈbat interminable, mais il les invoque pour Ètablir líhistoire de líÈvolution díune idÈe au travers des textes hÈtÈrogËnes de trois auteurs. Il commence avec une note de Coleridge sur la fleur : quelquíun a rÍvÈ quíil Ètait au paradis et quíon lui donnait une fleur ; ‡ son rÈveil il la tient dans la main. Borges dit que derriËre cette invention se trouve la commune et ancienne invention des gÈnÈrations díamants qui demandËrent en gage díamour une fleur. Plus tard, toujours dans la tradition de la langue anglaise, il dit que Wells continue et rÈforme une trËs ancienne tradition littÈraire : la prÈvision díÈvËnements futurs, mais le hÈros de Wells voyage physiquement dans líavenir, et rapporte du futur une fleur fanÈe. Le troisiËme fragment du rÈseau ou de la sÈrie est de líAmÈricain Henry James, qui ‡ sa mort a laissÈ une variation ou Èlaboration de The Time Machine de H.G. Wells, intitulÈe The Sense of the Past. Et cette derniËre version est líopposÈ de Wells, car dans líúuvre posthume díHenry James il ne síagit pas díune fleur mais díun portrait, et cíest le prÈsent et le passÈ qui se superposent. Le hÈros voyage vers le passÈ ‡ force de rÍver cette Èpoque, et le lien entre le prÈsent et le passÈ est un portrait du XVIIIËme siËcle qui reprÈsente Ètrangement le protagoniste. FascinÈ par la toile, il se transporte ‡ la date o˘ elle a ÈtÈ exÈcutÈe et rencontre le peintre qui fait son portrait : la cause est postÈrieure ‡ líeffet, le motif du voyage est une des consÈquences du voyage, dit Borges. Cette histoire díune idÈe faite par Borges est líhistoire díun lien dans une image (une fleur et un portrait), de la connexion matÈrielle entre deux univers apparemment incompatibles. Le lien cíest aussi celui qui connecte des Ècritures et dÈsagrËge des textes car il construit une sÈrie sous le signe du lien entre deux univers et aussi sous le signe des traditions littÈraires.

Borges ne síintÈresse pas ici ‡ des auteurs mais ‡ des idÈes ou ‡ des scËnes reliÈs par des textes et des univers ; ce sont les liens qui líintÈressent. Borges dit : Si la doctrine qui dit que tous les auteurs sont un mÍme auteur est valable, de tels faits sont insignifiants. Pour les mentalitÈs classiques, líessentiel cíest la littÈrature, et non les individus. (Et jíajouterais : la littÈrature et les traditions, la relation de la littÈrature avec les traditions et avec le passÈ et le futur, comme Borges lui-mÍme le prouve.)

Et il termine ainsi avec le problËme de líauteur : ´ Durante muchos aÒos yo creÌ que la casi infinita literatura estaba en un hombre. Ese hombre fue Carlyle, fue Johannes Becher, fue Whitman, fue Rafael Cansinos-Assens, fue De Quincey [7] ª. Les auteurs qui condensent toute la littÈrature se succËdent ; ils suivent le mÍme ordre de la sÈrie pour dÈsagrÈger le principe de domination et díunitÈ. Mais moi je ne substituerais pas un nom ‡ un autre, car cíest toute la logique du canon, je níopposerais pas la littÈrature de Borges ‡ celle díun autre Ècrivain, jíessaierais plutÙt de dÈsagrÈger la structure mÍme du canon. Car pour moi, sortir de Borges, Ùter ‡ Borges son nom et son autoritÈ ne veut pas dire ne pas le nommer, mais dÈsagrÈger líunitÈ organique de son úuvre, lui Ùter son caractËre immuable et monumental. Cela reviendrait ‡ dÈsagrÈger une unitÈ organique autonomisÈe et rompre aussi líunitÈ de ses textes pour construire avec sa littÈrature, avec quelques fragments de sa littÈrature, un autre domaine qui ne soit pas rÈgi par son nom.

Alors je me rends compte que les deux points ‡ partir desquels je pourrais Ètablir une autre position de lecture me permettant de sortir de Borges se trouvent dans Borges. PremiËrement, dÈsagrÈger líautonomie, la lecture de líautonomie textuelle (qui serait une unitÈ organique ou un systËme symbolique fermÈ) avec líhistoire díune idÈe qui est une scËne et ‡ la fois un lien ; deuxiËmement, faire appel aux traditions culturelles ; troisiËmement, attaquer le principe mÍme du canon. (Et cela pourrait Ítre une faÁon de sortir de Borges avec Borges, intÈgrer ses fragments ou idÈes ou mots, ses scËnes, ‡ díautres trames et autres rÈseaux et flux, et ‡ des traditions, par exemple, celles de líautonomie littÈraire, celle de la culture nationale et celle de la culture lettrÈe dans la littÈrature argentine entre les annÈes vingt et soixante. Car cíest s˚rement lui qui a portÈ ces histoires et traditions depuis la fin du dix-neuviËme siËcle jusquíaux annÈes soixante ‡ leur apogÈe et les a rendues exportables.)

Alors encore une fois, pour sortir de Borges avec Borges (depuis líintÈrieur), essayons de voir la faÁon dont il a utilisÈ ses traditions, ‡ partir de quelle position de lecture. Quía-t-il fait de du concept du ´ national-populaire ª et de Martin Fierro, puisquíil porte ‡ son apogÈe la tradition ´ gauchesca ª ? Dans les annÈes cinquante (lorsque son caractËre dí´ Ècrivain national ª est contestÈ), il síest attaquÈ au canon littÈraire du national-populaire. (Borges a fondÈ sa fiction en 1939 avec le canon de la langue, le Quichotte, dans ´ Pierre MÈnard ªÖ). Et voyons aussi ce quíil a fait avec líune des traditions littÈraires de la culture lettrÈe de 1880, une de ses caractÈristiques, cíest ‡ dire la combinaison de líÈlÈment crÈole avec líencyclopÈdie ou líordre encyclopÈdique.

On peut trouver les exemples de ces deux positions de lecture-Ècriture de Borges par rapport ‡ ses propres traditions dans deux contes : ´ El fin ª (1953) et ´ Tlˆn, Uqbar, Orbis Tertius ª (1940). Il síagit de deux contes o˘ apparaissent des gauchos, cíest ‡ dire, la reprÈsentation culturelle du ´ national-populaire ª depuis le dix-neuviËme siËcle.

Dans ´ El fin ª il síen est pris ‡ líessence mÍme de MartÌn Fierro puisquíil lía tuÈ. Borges renverse le texte didactique qui Ènonce la nouvelle loi de líunification juridique de lí Etat : les gauchos doivent abandonner leur code de justice (pas nÈcessairement leur langue) pour intÈgrer la loi unique, universelle. MartÌn Fierro dit dans La vuelta de JosÈ Hern·ndez : ìEl trabajar es la leyî [8] , et le noir perd le concours parce que son maÓtre Ètait un moine et parce quíil ne connaissait pas les travaux des champs, qui est tout líenjeu de la loi. Et la guerre au couteau se transforme en guerre purement verbale dans le concours (la ´ payada ª) entre MartÌn Fierro et le noir. Au dernier moment, le noir et MartÌn Fierro sont sur le point de se battre, mais les personnes prÈsentes les sÈparent. Les querelles trouvent leur rÈsolution dans le dialogue en 1879.

Mais dans ´ El fin ª, en 1953, Borges confronte La vuelta ‡ la logique de La ida (ou Hern·ndez avec lui-mÍme) : MartÌn Fierro laisse de cÙtÈ ses propres conseils, se renie lui-mÍme, endosse líancienne justice, et sort son couteau, mais le noir se fend en un coup de poignard final et venge son frËre : le noir rend justice depuis un niveau infÈrieur ‡ celui du gaucho. Borges renverse La vuelta, lui met ´ el fin ª ou lui invente une vraie fin qui níest quíun autre dÈbut, car le noir qui tue le vieux MartÌn Fierro pour venger une injustice devient le MartÌn Fierro de La ida : il avait tuÈ un homme et níavait donc plus de destin sur terre. Il clÙt La vuelta et la ramËne ‡ son point de dÈpart, ‡ la Ida du noir, au MartÌn Fierro díun noir. Borges clÙt le cycle et le rouvre avec un nouveau sujet comme si le gaucho avait ÈtÈ remplacÈ par le noir ; il reprÈsente le ´ national-populaire ª diffÈremment avec un autre protagoniste littÈraire quíil place dans le passÈ, et non pas dans son prÈsent avec les autres ´ nËgres ª des annÈes quarante et cinquante : il utilise littÈrairement la culture nationale, il utilise la culture comme une autre rÈalitÈ.

Aussi Borges pousse-t-il ‡ sa logique extrÍme le canon national du dix-neuviËme siËcle, il lui applique son propre principe contre lui-mÍme, il lui donne un autre sens passÈ et prÈsent ‡ la fois ; il le clÙt et líouvre en mÍme temps. (et cíest ainsi que jíaimerais imaginer aujourdíhui une faÁon de renverser ce canon de Borges).

Voyons maintenant ce quíil fait avec líhistoire de la  culture ´ lettrÈe ª argentine, qui utilise aussi ´ líÈlÈment national-populaire ª des gauchos, combinÈ avec líappropriation encyclopÈdique de la culture universelle. Dans le cas de ´ TlˆnÖ ª, Borges porte ‡ son paroxysme une des caractÈristiques centrales de la culture lettrÈe  argentine qui naÓt en 1880. Cíest la combinaison entre un ÈlÈment crÈole et une encyclopÈdie ou un ordre universel, qui est díailleurs un ordre utopique et un ordre du savoir (et de pouvoir). La combinaison spÈcifique par la culture lettrÈe argentine de líÈlÈment ´ crÈole ª et de líÈlÈment ´ national ª avec une sÈrie díÈlÈments de la culture europÈenne et universelle síordonnant en forme díencyclopÈdie peut dÈj‡ se lire en 1880, dans Juvenilia de Miguel CanÈ. Borges ne rÈpËte ni níimite : il prend certains moments, et certains fragments, les met en un autre lieu et un autre temps, il leur invente díautres mondes. Il module líencyclopÈdie de la culture lettrÈe de 1880 en ce qui concerne la reproduction, les miroirs et la paternitÈ. Il reproduit líencyclopÈdie et líordre encyclopÈdique et la transforme en un territoire fantastique. Il leur invente un monde, une langue synthÈtique sans notions idÈales, et leur donne un systËme philosophique et une rÈalitÈ dont le principe est la reproduction : chaque encyclopÈdie en gÈnËre une autre qui líab‚tardit, la duplique ou la multiplie. Et cet ordre encyclopÈdique de Tlˆn, qui contient líOrbis Tertius, revient ‡  ´ la rÈalitÈ ª sous forme díempire et síintroduit dans le ´ monde rÈel ª au travers des crÈoles, des gauchos. Et en combinant líordre encyclopÈdique avec líÈlÈment crÈole de la littÈrature ´ gauchesca ª, il met ‡ nu cette caractÈristique ou ce trait de la culture lettrÈe, et líexpose en tant quíartefact de domination. Borges rÈorganise les ÈlÈments díune tradition et ne les confronte pas mais les retourne contre la tradition elle-mÍme, au moyen de la fiction díun ordre impÈrial qui parle le post-anglais de Tlˆn ; il dÈvoile le fondement mÍme de la combinaison du crÈole et de líencyclopÈdie de la culture argentine lettrÈe car il montre que líordre mÍme du savoir encyclopÈdique (qui sollicite cette relation avec les argentins) est une organisation hiÈrarchique du savoir qui remplace, aux pÈriphÈries, pouvoir total par savoir total. Une des caractÈristiques fondamentales de la culture lettrÈe argentine (inventÈe par la gÈnÈration de 1880, au moment mÍme o˘ síÈtablit líEtat National) se rÈvËle díun coup comme une construction impÈriale-coloniale.

Cette opÈration que rÈalise Borges sur les traditions nationales-populaires et celles de la culture lettrÈe a ÈtÈ taxÈe díirrÈvÈrente et a ÈtÈ perÁue comme trËs caractÈristique des pÈriphÈries ; moi je líappellerais ´ appropriation critique de la tradition nationale ª. La position de lecture díappropriation critique de la tradition níÈtait pas nouvelle, Bloch, Brecht y avaient dÈj‡ rÈflÈchi dans les annÈes vingt, ainsi que Benjamin avec sa thÈorie de la refonctionnalisation ou rÈutilisation ; cíest pourquoi je mets ces derniers en relation avec Borges, ‡ cause de leurs temporalitÈs.

Je voudrais incorporer cette appropriation critique (avec líinterprÈtation quíon voudra en faire) en tant que position de lecture de nos propres traditions, parmi lesquelles se trouverait celle de la littÈrature de Borges, et ainsi je sortirais de Borges avec Borges. Je voudrais lire Borges (et avec lui les histoires de líautonomie littÈraire, de la ´ culture lettrÈeª et des maisons díÈdition nationales) comme lui-mÍme a lu le canon et la tradition, en opÈrant un renversement pour Ècrire en eux ´ la fin ª et en propulsant leur expansion pour Ècrire en eux ´ líempire ª. Jíadopterais une position de lecture borgÈsienne, díutilisation et de critique. Et je transformerais Borges en tradition. La tradition irrÈvÈrente de Borges serait une tradition de lecture critique des traditions et díhistoires nationales elles-mÍmes. En le lisant en tant que tradition, je sortirais de Borges depuis líintÈrieur, investie de sa position de lecture critique des traditions culturelles, faisant ainsi de cette position une tradition nationale.

Placer Borges dans notre passÈ (le lire comme notre passÈ, au travers díune histoire qui est une fusion de plusieurs histoires, et au moment o˘ elles atteignent un point critique) ce serait le dÈsagrÈger dans les traditions pour le lire de faÁon critique. Líextraire du prÈsent, le lire depuis líintÈrieur et depuis le passÈ et le futur. Les traditions síÈcrivent au pluriel, et font partie des traits distinctifs díune culture dans une pÈriode donnÈe. La position de lecture qui place Borges dans la tradition nationale (comme quelque chose qui nous a ÈtÈ donnÈe, transmise) le met dans le passÈ pour le faire transformer en ´ autre ª, car les traditions sont des formes díaltÈritÈ qui peuvent dÈfier líexistence quotidienne. Elles permettent de voir le prÈsent avec une autre perspective et crÈent des contradictions ‡ propos de ce qui est en relation avec ce qui fut. Jíaimerais lire Borges en tant que tradition, et lire le prÈsent avec la tradition Borges, qui serait díailleurs celle de líappropriation critique (celle díune sorte de contre-Ècriture) de ses propres traditions littÈraires et culturelles.

Jíaimerais imaginer ce que serait cette lecture future de Borges qui procËderait avec lui de la mÍme faÁon quíil a procÈdÈ avec les classiques et avec ses traditions. Cíest comme si aujourdíhui je ne pouvais y penser quíau futur : comment cela sera-t-il díÍtre ´ borgÈsiennement ª irrÈvÈrent avec Borges ? Comment le lira-t-on ? En quoi consistera líappropriation critique de la tradition Borges ? Quelle sera la littÈrature du futur, de quelles traditions Borges se nourrira-t-elle ? Et alors peut-Ítre pourrons-nous entrevoir ce que sera la littÈrature argentine et latino-amÈricaine exportable au XXIËme siËcle.

Traduction de CÈcile Braillon



[1] ´ Manuels, anthologies, rÈsumÈs, versions littÈrales, rÈimpressions autorisÈes et rÈimpressions faites par les Ècumeurs des lettres de la Grande Oeuvre des Hommes inondËrent et continuent ‡ inonder la terre ª in : Borges Jorge Luis: Oeuvres ComplËtes I, Paris, Gallimard/NRF/BibliothËque de La PlÈiade, 1993, p. 466.

[2] Pezzoni, Enrique : ´ AproximaciÛn al ˙ltimo libro de Borges ª, in El texto y sus voces, Buenos Aires, Sudamericana, 1986. ´ ce que líon a commencÈ ‡ dÈcouvrir chez lui fut son rapport ‡ la rÈalitÈ et ‡ la culture, cette derniËre Ètant conÁue comme une nouvelle rÈalitÈ au mÍme titre que la premiËre, aussi vaste, aussi immÈdiate que la premiËre ª  in : Borges, Jorge Luis, Oeuvres ComplËtes, Paris, Gallimard/NRF/La PlÈiade, p. 679.

[3] Buenos Aires, Javier Vergara, 1999.

[4] Louis, Annick : Jorge Luis Borges :Oúuvre et manúuvres, Paris, LíHarmattan, 1997.

[5] Louis, Annick  (comp. et prologue) : Enrique Pezzoni, lector de Borges. Lecciones de literatura 1984-1988, Buenos Aires, Sudamericana, 1999.

[6] ´ Une histoire approfondie de la littÈrature devrait donc Ítre comprise, non tant comme une histoire des auteurs et des accidents de leur carriËre ou de celle de leurs ouvrages, que comme une histoire de l'esprit en tant qu'il produit ou consomme de la 'littÈrature', et cette histoire pourrait mÍme se faire sans que le nom d'un Ècrivain y f˚t prononcÈ. ª In : Borges, O.C., op.cit., p. 679.

[7] ´ Pendant de nombreuses annÈes, j'ai cru que la littÈrature, cette chose presque infinie, Ètait toute dans un seul homme. Cet homme, ce fut Carlyle, ce fut Johannes Becher, ce fut Whitman, ce fut Rafael Cansinos AssÈns, ce fut De Quincey ª in : Borges, O. C, op.cit., p. 682

[8] Le travail cíest la loi.

 

 

Auteur: Josefina Ludmer Titre:Comment sortir de Borges?
Date de publication: 15/03/2004 Publication: Vox Poetica
Adresse originale (URL): http://www.vox-poetica.org/t/ludmer.html
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