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Y a-t-il un progrËs en littÈrature?
†††††††††† Jean-Jacques
Lecercle
UniversitÈ
de Cardiff
1.Mais
non, voyons
Nous
níosons plus Ítre hÈgÈliens. Nous níosons plus penser líhistoire
comme la rÈalisation du Concept, de líIdÈe, de la Raison, avec
majuscules. Nous níosons plus penser líart comme reflÈtant dans
son dÈveloppement cette inÈluctable Èvolution, de líart symbolique
‡ líart classique et ‡ líart romantique, mais aussi de líarchitecture
‡ la poÈsie, en passant par la sculpture, la peinture et la musique.
Vous avez reconnu le plan de líEsthÈtique de Hegel. Pour
nous, spÈcialistes de littÈrature, cette histoire a líavantage
díaffirmer que notre art, la poÈsie ou la littÈrature, est† le
point culminant de ce progrËs. Le problËme est que nous níarrivons
plus ‡ croire au rÈcit du progrËs, si grand soit-il.
A
vrai dire, nous níy avons jamais vraiment cru. Parce que nous
prÈfÈrions en gÈnÈral croire au rÈcit inverse, en termes statiques
(ceux de líÈlection immÈdiate : le gÈnie apparaÓt, tel Zorro,
il est reconnu, au prix parfois de quelques tribulations dans
ce monde, mais il est bientÙt canonisÈ, et Shakespeare rejoint
rapidement HomËre au PanthÈon littÈraire). Et quand nous cherchions
‡ dynamiser ce rÈcit, ‡ oublier ce quíil avait de glacial ou de
figÈ, cíÈtait en termes de dÈrÈliction que nous pensions cette
histoire : depuis HomËre, le niveau de la littÈrature, comme
celui de nos Ètudiants, nía cessÈ de baisser. Mais ‡ ce rÈcit
pessimiste de progrËs ‡ rebours, nous níarrivons pas plus ‡ croire
quíau rÈcit optimiste du progrËs : le mesquin síefface avec
le grand, dont il est líimage sombre.
Bref,
nous níosons plus Ítre modernes, mais nous ne pouvons pas non
plus Ítre anciens. La vieille querelle, qui a animÈ la littÈrature
dans son histoire, et qui a fortement contribuÈ ‡ la constitution
de la littÈrature en tant quíobjet spÈcifique, nía plus cours.
Ni progrËs ni dÈgÈnÈrescence : il níy a plus díhistoire de
la littÈrature, pas mÍme sous la forme anhistorique de líÈternitÈ
du canon reflÈtant celle de la nature humaine.
Que
nous reste-t-il alors, dans ce monde cynique et post-moderne o˘
on ne croit plus aux grands rÈcits ? Et comment penser ce
que nous faisons lorsque nous lisons et commentons des textes
littÈraires ? Deux approches semblent síimposer.
La
premiËre est le relativisme. Il ní a
pas de progrËs, et donc pas díexcellence ou de gÈnie en littÈrature.
Il níy a plus de canon, tous les textes se valent. Mon prÈdÈcesseur
‡ líuniversitÈ de Cardiff, shakespearien de grand talent et douÈ
díun sens innÈ de la provocation, fit naguËre la une des journaux
en dÈclarant quíen tant quíobjet culturel un ticket de mÈtro avait
autant de valeur quíune piËce de Shakespeare. Vous imaginez le
titre : ëAcademic Claims Bus-ticket
Better than Bardí. MÍme síil ne
prend pas toujours cette forme paroxystique, ce relativisme est
fort rÈpandu. Il explique pourquoi tous nos futurs thÈsards, ou
presque, veulent travailler sur Angela
Carter, ou le dernier Ècrivain ‡ la mode. Les avantages de líopÈration
sont Èvidents : le corpus est limitÈ, tout entier disponible
en livre de poche, le corpus critique est maigre sinon quasi-inexistant,
et il níy a pas díeffort spÈcial ‡ faire pour síapproprier líarriËre-plan
historique des úuvres. Ne plus croire au progrËs, ni au canon,
facilite la vie du chercheur.
La
seconde approche est, justement, le cynisme. Pour elle
non plus il níy a plus de grands textes, ou plutÙt leur grandeur
est sociologiquement dÈterminÈe, donc historiquement contingente,
effet díun rapport de forces au sein díun champ. Vous avez compris
‡ qui je fais allusion : au Bourdieu de Les RËgles de
líart. Le problËme níest pas que cette lecture ne diffÈrencie
pas Flaubert et Champfleury, le canonisÈ et líobscur. Le problËme
est quíelle donne de la canonisation de líun et de líoubli de
líautre une explication indÈpendante de la qualitÈ littÈraire
de leurs úuvres. Flaubert est celui qui, dans líagÙn qui
structurait le champ littÈraire, fit le bon choix, celui de líautonomie
du champ littÈraire par rapport au champ du pouvoir et au champ
de líÈconomie. Cette attitude a un avantage : elle pourrait
nous inciter ‡ redÈcouvrir Champfleury, pour peu que la structure
du champ ait changÈ.
Le
vieux marxiste que je suis a une certaine sympathie, une sympathie
certaine, pour la position de Bourdieu. Sauf que, ‡ la diffÈrence
de Bourdieu, je crois ‡ la grandeur intrinsËque des textes et
‡ la nÈcessitÈ de les rassembler dans un canon. Bref, je crois
que la grandeur de certains textes les aide ‡ survivre. En cela,
je suis plus marxiste que Bourdieu, qui proclame quíil ne líest
pas. Et je míappuie sur un texte, pas inconnu, mais nÈanmoins
inattendu, du pËre de tous les marxistes. Non seulement il adorait
Shakespeare, et en bon victorien en faisait la lecture ‡ haute
voix ‡ sa famille rÈunie ; non seulement il savait que Balzac
Ètait un grand Ècrivain, bien quíil f˚t un rÈactionnaire en politique ;
mais il avait des idÈes prÈcises sur la littÈrature en tant quíelle
Èchappe apparemment ‡ líhistoire, cíest ‡ dire en tant que la
grandeur de ses textes canoniques survit aux conditions historiques
de leur apparition.
Le
texte, que líon peut rÈsumer par líantimÈtabole, ´ líenfance
de líart est líart de líenfance ª, est tirÈ du dernier paragraphe
de lí ´ Introduction ‡ la critique de líÈconomie
politique ª, qui fait partie de ces travaux prÈliminaires
au Capital connus aujourdíhui sous le nom de Grundrisse.
Ce texte participe (involontairement) de líart du fragment :
Marx a abandonnÈ cette introduction et ne lía jamais reprise.
Il níen est que plus fascinant :
Achille
est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, líIliade avec la presse ou encore la
machine ‡ imprimer ? Est-ce que le chant, le poËme Èpique,
la Muse ne disparaissent pas nÈcessairement devant la barre des
typographes, est-ce que ne síÈvanouissent pas les conditions nÈcessaires
de la poÈsie Èpique ?
Mais
la difficultÈ níest pas de comprendre que líart grec et líÈpopÈe
sont liÈs ‡ certaines formes du dÈveloppement social. La difficultÈ
rÈside dans le fait quíils nous procurent encore une jouissance
esthÈtique et quíils ont encore pour nous, ‡ certains Ègards,
la valeur de normes et de modËles inaccessibles.
Un
homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la puÈrilitÈ.
Mais ne prend-il pas plaisir ‡ la naÔvetÈ de líenfant et, ayant
accÈdÈ ‡ un niveau supÈrieur, ne doitñil pas aspirer lui-mÍme
‡ reproduire sa vÈritÈ ? Dans la nature enfantine, chaque
Èpoque ne voit-elle pas revivre son propre caractËre dans sa vÈritÈ
naturelle ? Pourquoi líenfance historique de líhumanitÈ,
l‡ o˘ elle a atteint son plus bel Èpanouissement, pourquoi ce
stade de dÈveloppement rÈvolu ‡ jamais níexercerait-il pas un
charme Èternel ?
Un
charme Èternel ? Le plus bel Èpanouissement de líart atteint
dans son enfance ? Le prophËte barbu Ètait-il vraiment marxiste,
ou mÍme hÈgÈlien (en rÈalitÈ, ce texte est de bout en bout hÈgÈlien) ?
Le mot important, naturellement, est le mot ´ encore ª,
dans ´ [líart grec et líÈpopÈe] nous procurent encore
une jouissance esthÈtique. ª Marx est totalement conscient
de la capacitÈ de líúuvre díart ‡ persister dans díautres conjonctures
historiques que celle de son Èmergence, une persistance qui níest
pas simple survivance.
Je
vais essayer de dÈvelopper cette intuition. Je suis en effet,
ce níest pas la premiËre fois que je le dis, partisan díun canon
littÈraire. Je vous donne deux raisons de cette conviction, la
langue dans la joue. Il faut bien quíil y ait des Penguin
‡ une livre pour que nos Ètudiants puissent lire les livres du
programme (seul un canon hors copyright permet cela :
le problËme, bien s˚r, est que, dans ces collections, Wuthering Heights
cÙtoiera toujours The Prisoner
of Zenda). Et il faut bien un canon
pour que les Ètudiants puissent penser contre et lire autre chose,
pour quíils puissent traiter leur vieux maÓtre de vieux cro˚ton,
acquÈrant ainsi une autonomie louable. Dans ma gÈnÈration, on
lisait Lawrence et Forster (non sans plaisir) parce quíon le devait,
mais on lisait aussi Lovecraft et Borges parce quíon le voulait,
et que líinstitution les ignorait. Ce parfum de pÈchÈ a disparu :
aujourdíhui la paralittÈrature est enseignÈe en Sorbonne, jíai
dirigÈ des maÓtrises sur Lovecraft, et une de mes collËgues les
plus Èminentes donne des cours sur Winnie the
Pooh. Le vieux cro˚ton níose plus
síassumer comme tel, il veut toujours Ítre en avance sur ses Ètudiants,
condamnant ceux-ci, pour lire avant et contre lui ou elle, ‡ líextrÍme
pointe de la mode. Mais dans combien de temps Train Spotting ou les úuvres de James Kelman
seront-ils au programme de licence, síils níy sont dÈj‡ ?
Donc,
je suis partisan, ‡ des fins pÈdagogiques, du canon. Mais je ne
pense pas que ce terme dÈsigne un objet stable et unique, que
líon peut tenir pour acquis. Il níest pas Èvident que nous sachions
exactement ce quíest le canon, comment il est constituÈ et par
qui. Par exemple, il níest pas s˚r que nous, universitaires, soyons
rÈellement maÓtres du canon dont nous sommes les gardiens :
les Èditeurs, les critiques, les lecteurs (je pense ‡ ces Reading
groups qui font fureur aujourdíhui en Grande Bretagne) contribuent
eux aussi, et grandement, ‡ son Ètablissement. Dío˘ líimportance
quíil y a de prendre conscience du degrÈ de notre participation
‡ sa fixation, et des limites de notre action.
Cíest
ici que líintuition de Marx peut nous aider. Parce quíil prend
le canon par le biais de son charme Èternel, de sa persistance,
il lui pose la question de sa temporalitÈ. Il líhistoricise, mÍme
si cíest sous une forme problÈmatique (comment le progrËs historique
peut-il, dans le domaine de líart, coexister avec une forme de
persistance, voire de dÈclin ?). Historiciser le canon, cíest,
au moment mÍme o˘ líon parle de ´ charme Èternel ª,
síinterdire líexplication simplette par líÈternitÈ de la nature
humaine. Cíest se demander selon quels processus le canon persiste,
mais aussi se constitue, se consolide, se modifie, síÈlargit et
se rÈtrÈcit. Car le canon se purge, il suffit pour síen convaincre
de comparer le catalogue de la Everymanís Library, qui date du dÈbut du 20e siËcle, et celui
des Worldís Classics díaujourdíhui,
ou des Penguin ‡ une livre. Mais qui donc purge le canon ? On
se souvient de ce personnage de Perec, dont la profession Ètait
de purger le dictionnaire de ses mots archaÔques. Cíest ici quíil
serait utile† díÍtre hÈgÈlien : on pourrait traiter le canon
comme, dans sa philosophie de líhistoire, il traite les peuples,
comme incarnant un moment de la rÈalisation de líEsprit dans líhistoire,
et donc comme ayant une naissance, une vie et une mort (ce que
Marx nous dit, cíest que líart grec survit ‡ la mort du peuple
grec, que líontogÈnËse artistique Èternellement
rÈcapitule la phylogÈnËse de líart).
Cela nous Èviterait une historicisation cynique ‡ la Bourdieu,
dans laquelle la canonicitÈ est líeffet díun rapport de forces
dans une conjoncture.
Essayons
donc, malgrÈ les difficultÈs (ce níet plus ‡ la mode, cíest dÈpassÈ,
ce níest pas post-moderne), díÍtre hÈgÈliens. De mÍme que Hegel
croyait au gÈnie propre des peuples et aux grands hommes, je ne
crois pas seulement au canon, je lëai dit, je crois aux grands
textes. Le problËme est que je ne crois pas, en bon marxiste,
‡ la nature humaine, et que je me prive ainsi de líexplication
la plus simple. En quoi consiste la grandeur díun texte, sinon
dans le fait quíil reflËte adÈquatement la nature humaine ?
La rÈponse est donnÈe dans le texte de Marx : dans sa capacitÈ
de persistance, cíest ‡ dire dans sa capacitÈ de se recontextualiser
au del‡ de sa conjoncture originelle.
Cette
position a deux consÈquences immÈdiates. 1) Il y a une ontologie
du canon : le canon níest pas un objet unique parce que
diverses cultures construisent des canons divers (le canon de
la littÈrature anglaise níest pas le mÍme en Angleterre et sur
le continent, sans parler de líAfrique du Sud), et parce que une
mÍme culture a besoin de plusieurs canons (celui des Èditeurs,
mÍme highbrow, níest pas celui
des universitaires). 2) Il y a une politique du canon.
Si le canon reflËte líÈternelle nature humaine, le choix ne nous
appartient pas ; síil est le rÈsultat díun dÈterminisme sociologique,
il ne nous appartient pas non plus. Si par contre on cherche ‡
penser la grandeur des textes comme un phÈnomËne historique, si
un texte, mÍme persistant, níest pas grand par nature, ni de toute
ÈternitÈ, alors sa grandeur est† le rÈsultat díune lutte, sans
cesse recommencÈe, pour sa reconnaissance, pour sa canonisation
(une proclamation et une promotion ne suffisent pas ‡ assurer
la canonisation, une fois pour toutes, du texte). Je pense que
cette politique du canon est un de nos domaines díaction essentiels,
‡ nous, universitaires littÈraires. Et elle se dÈroule sur les
trois temps que le langage nous ouvre : elle se dÈroule dans
le prÈsent (líuniversitaire est le gardien du canon, un
mÈlange de prÍtre et de commentateur talmudique) ; elle síouvre
sur le futur : il faut prÈparer le canon futur en
anticipant sur lui (thËme hÈgÈlien : le langage nous permet
de profÈrer des faussetÈs en attente de vrai ñ Cyrano imaginait
voler vers la lune : cette faussetÈ prophÈtique est devenue
rÈalitÈ presque banale) ; il faut donc sÈparer líavant-garde
de la mode, deviner (et donc en partie dÈcider) ce qui va persister
(est-ce que dans deux gÈnÈrations, Waterland
sera toujours un grand roman ?) ; enfin, elle concerne
le passÈ : il faut aider le canon ‡ survivre, il faut
le protÈger des effets de mode et de líÈvolution trop rapide du
langage, mais il faut aussi retrouver ce que du canon le dÈroulement
de líhistoire injustement nÈglige. Car líhistoire nía pas toujours
raison, pas plus en littÈrature quíailleurs : la reconnaissance
publique est volage, et nous impose un devoir de cÈlÈbration continuÈe
et de redÈcouverte, líhistoire de la rÈception des poËtes mÈtaphysiques
en tÈmoigne.
On
revient donc sans cesse ‡ la question : quíest-ce qui fait
quíun texte est grand ? Dans le reste de cette intervention,
je vais essayer de donner un contenu ‡ cette expression un peu
grandiloquente. Et comme tout ceci est bien abstrait, je vais
vous lire un joli poËme.
2.
Un joli poËme
LíETREINTE
Dans
líombre nuptiale o˘ se cherchent nos yeux,
Ma haine
et mon amour lentement te terrassent
Et mon
souffle qui br˚le et dÈvore ta face
Fait
crÈpiter sa flamme au bord de tes cheveux.
Mon
Ètreinte est sur toi comme un lierre tenace
Et mes
jambes, le long de tes jarrets nerveux,
Imitent
dans leurs bonds les faons capricieux,
Et ma
bouche síest jointe ‡ ta bouche vorace.
Midi
br˚le aux touffeurs de tes aisselles blondes,
Mais
le rythme qui meut secrËtement les mondes
Nous
entraÓne, animÈs de la mÍme fureur,
Vers les gouffres obscurs o˘ síabÓment les ‚mes
Avides de jeter leurs derniËres lueurs,
Comme de grands soleils sans chaleur et sans flamme.
Puisque
je tire de líoubli ce sonnet, que vous ne connaissez pas, je me
pose implicitement la question de ce qui en lui mÈrite de persister.
Et cela me dit quelque chose sur ce que cíest que de lire un texte.
Cela me dit quíun texte (un grand texte) est le site díun ÈvÈnement-Badiou,
cíest ‡ dire díune rencontre qui engage un processus de subjectivation,
de vÈritÈ et de fidÈlitÈ. Et mon rapport avec ce texte est d˚
‡ une rencontre, de pur hasard (comme díhabitude, je líai trouvÈ
sur les ÈtagËres díune librairie díoccasion, ‡ Ajaccio, of
all places), et jíobÈis en líexhumant ‡ une impulsion amoureuse
(líÈvÈnement-Badiou est un coup de foudre,
le coup de foudre est une ÈvÈnement-Badiou) . Plus prÈcisÈment, cette impulsion míincite ‡ partager avec
vous les deux vers qui sont restÈs dans ma mÈmoire, cíest ‡ dire
les deux premiers :
Dans
líombre nuptiale o˘ se cherchent nos yeux
Ma
haine et mon amour lentement te terrassent ;
Ces
deux vers sont ma petite phrase de Vinteuil.
Ils disent le congrËs au sens premier, cíest ‡ dire la relation
charnelle, comme un mÈlange díamour et de haine (et vous aurez
notÈ quíici ma haine prÈcËde líamour), cíest ‡ dire comme un agÙn,
combat mais aussi jeu dramatique, mise en scËne. Ils disent aussi
, en abyme, que cet ÈvÈnement amoureux est líanalogue de
líÈvÈnement littÈraire quíest la rencontre entre un texte et son
lecteur. Les Grecs le savaient dÈj‡, qui qualifiaient líauteur
†díÈraste actif, et le lecteur díÈromËne
passif. Ou encore, lire, cíest se faire baiser.
Ce
níest pas tout. Le sonnet contient díautres vers mÈmorables, par
exemple les vers 10 et 11 :
Mais
le rythme qui meut secrËtement les mondes
Nous
entraÓne, animÈs de la mÍme fureur
Ici,
la fureur amoureuse se fait cosmique. Le thËme est aussi vieux
que líhumanitÈ, voyez les mythes indiens de crÈation du monde
par Ètreinte sexuelle : la reformulation níen est pas moins
frappante. Quant au dernier vers,
Comme de grands soleils, sans chaleur et sans flamme,
outre quíil contient un bel oxymore, il se termine iconiquement sur une syllabe sourde que je trouve fort efficace
Malheureusement,
mon sonnet ne contient pas seulement du cosmique, mais aussi du
comique, et involontaire de surcroÓt. Ainsi, les vers 6 et 7 ne
manqueront pas de provoquer une douce hilaritÈ :
Et
mes jambes, le long de tes jarrets nerveux
Imitent
dans leurs bonds les faons capricieux.
Ces
deux vers nous fournissent un exemple caricatural de ce que les
Anglais appellent bathos. Líimage
mentale que ces vers suscitent dÈtruit líatmosphËre profondÈment
sÈrieuse du poËme, et le rattachent ‡ líÈquivalent franÁais de
cette ´ spasmodic school of poetry ª (líÈcole
de Festus Bailey
et† Alexander Smith), qui fit beaucoup rire les Anglais au milieu
du 19e siËcle. Et une fois quíil a souri de ce paroxysme
bathÈtique, le lecteur ne manquera pas
de trouver les mÈtaphores clichÈÔques
ou malheureuses. Ainsi des vers 3 et 4 :
Et
mon souffle qui br˚le et dÈvore ta face
Fait
crÈpiter sa flamme au bord de tes cheveux
Le
vers 4, qui induit une visualisation trop prÈcise, qui est trop
explicite, ruine ce quíavait de suggestif le vers prÈcÈdent, o˘
le souffle de líamant est un souffle solaire. Ou encore, líÈrotisme
torride du vers 9,
Midi
br˚le aux touffeurs de tes aisselles blondes,
níarrive pas ‡ masquer le fait que, pour peu quíon y rÈflÈchisse
un peu, le vers ne veut rien dire. On le comparera avec le vers
suivant, dÈj‡ citÈ, et qui est suffisamment abstrait pour porter
et Èvoquer líanalogie entre amour physique et crÈation cosmique.
Voil‡
donc un texte qui mÈrite, et qui ne mÈrite pas, de survivre. Ce
paradoxe peut Ítre dÈclinÈ dans le langage de líintertexte et
de líangoisse de líinfluence . CÙtÈ positif, notre poËte a lu Baudelaire
et Verlaine : son Ècriture est rendue possible par líúuvre
de ses prÈdÈcesseurs. CÙtÈ nÈgatif, il a lu HÈrÈdia,
et síil a lu MallarmÈ, il níen a retenu que líarchaÔsme obscur
(ainsi de ces ´ touffeurs ª qui affectent les blondes
aisselles de líobjet du dÈsir). Encore que MallarmÈ est, dieu
merci (Áíeut ÈtÈ encore pire) assez loin. Bref, cíest líhybride
Baudelaire-HÈrÈdia qui bondit (tel un
faon capricieux), mais qui boite.
Le
langage de ce poËme níest donc pas ‡ la hauteur de líÈvÈnement-Badiou quíil cherche, et parfois parvient, ‡ exprimer :
líÈvÈnement se marque dans líoxymore des sentiments, la violence
de líamour et líamour comme violence. Il níest pas ‡ la hauteur
de la mÈtaphore filÈe qui gouverne líÈconomie du poËme (líamour
physique crÈe le monde). Comme dirait Badiou,
líÈvÈnement cÈlÈbrÈ est aussitÙt trahi, par le bathos
et les clichÈs. Ou encore, pour parler comme Deleuze, notre poËte
ne parvient pas jusquíau style : dans le sonnet, le
langage bÈgaie, mais pas assez, il níapproche pas suffisamment
de ses limites.
Et
pourtant, notre poËte a du talent, peut-Ítre mÍme une once de
gÈnie. Je vous offre un autre de ses poËmes :
DETRESSE
Seigneur !
je suis sans pain, sans rÍve et sans
demeure.
Les
hommes míont chassÈ parce que je suis nu,
Et ces
frËres en vous ne míont pas reconnu
Parce
que je suis p‚le et parce que je pleure.
Je les
aime pourtant comme cíÈtait Ècrit
Et jíai
connu par eux que la vie est amËre,
Puisquíil
níest pas de femme qui veuille Ítre ma mËre
Et quíil
níest pas de cúur qui entende mes cris.
Je sens,
autour de moi, que les bruits sont calmÈs,
Que
les hommes sont las de leur fÍte Èternelle.
Il est
bien vrai quíils sont sourds ‡ ceux qui appellent.
Seigneur !
pardonnez-moi síils ne míont pas aimÈ !
Seigneur !
jíÈtais sans rÍve et voici que la lune
Ascende
le ciel clair comme une route haute.
Je sens
que son baiser míest une pentecÙte,
Et jíai
menÈ ma peine aux confins de sa dune.
Mais
jíai bien faim de pain, Seigneur ! et
de baisers.
Un grand
besoin díamour me tourmente et míobsËde,
Et sur mon banc de pierre rude se succËdent
Les fantÙmes de Celles qui lëauraient apaisÈ.
Le vol de líheure Èmigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lËve dans le silence,
Líaube indique les f˚ts dans la forÍt de líombre,
Et cíest la Vie Ènorme encor qui recommence !
†††††††††††††
(1900, Place du Carrousel, 3 heures du matin)
Ce
poËme-ci est tout ‡ fait efficace. Le cri díamertume a quelque
chose de bouleversant, et une voix síÈlËve, qui doit peu ‡ la
tradition (elle me rappelle celle de Tristan CorbiËre, par ce
mÈlange de religiositÈ et de rage).
Mais
je sens que vous commencez ‡ vous Ènerver. Cíest que je me suis
soigneusement abstenu de vous dire qui Ètait ce poËte. Cíest que
je crains que son nom ne vous dise rien (avant cette rencontre
sur une ÈtagËre poussiÈreuse, il míÈtait totalement inconnu).
Il a en fait complËtement disparu, et il faut sans doute Ítre
spÈcialiste du symbolisme franÁais, ou habiter Belfort, pour síen
souvenir. Il síappelait LÈon Deubel
(1879-1913) ; il síest suicidÈ ‡ 34 ans, dans une misËre
noire, que ´ DÈtresse ª níexagËre pas. Il fut instituteur,
et rÈvoquÈ pour avoir fait lire ‡ ses ÈlËves une nouvelle un peu
osÈe. Il fut ami de Louis Pergaud, quelque peu journaliste littÈraire
et sombra dans la dÈtresse morale et matÈrielle, jusquí‡ finir
SDF. Líauteur de la notice biographique de líanthologie dío˘ jíai
tirÈ mes textes (je níai trouvÈ aucune úuvre de Deubel)
parle de ce ´ chant de la mort qui síÈlevait en lui ª. La fortune critique de Deubel
semble síÍtre limitÈe ‡ des notices nÈcrologiques, son suicide
ayant ÈbranlÈ les consciences des littÈrateurs plus fortunÈs,
dans tous les sens du terme. Voici ce que dit Georges Duhamel :
Ecrivain
difficile, avare mÍme, il vivait avec ses vers dans une sorte
díintimitÈ Èpuisante dont ni la fortune ni la sollicitude díautrui
níont cherchÈ ‡ le tirer. La pauvretÈ le conduisit ‡ la plus stricte
exigence et cette exigence ne contribua pas peu ‡ resserrer autour
de lui les núuds de la pauvretÈ.
Voil‡
notre Deubel d˚ment ÈtiquetÈ poËte maudit
et par l‡ enterrÈ.
Car
je me pose une question : pourquoi a-t-il disparu ?
Sa bibliographie est fort mince. A la section ´ iconographie ª,
mon anthologie note : ´ J.P. Laffitte : Portrait
(dÈtruit) ª. Il y eut une ´ SociÈtÈ des Amis de LÈon
Deubel ª, dont je ne pense pas
quíelle a longtemps survÈcu. Somes-nous donc dans une situation
de darwinisme littÈraire, o˘ les inadaptÈs ne survivent pas ?
Deubel est un excellent candidat pour ce genre de description,
et la rÈponse est donc immÈdiatement positive. Mais elle est immÈdiatement
remplacÈe par une autre question : y a-t-il la moindre raison
pour quíil survive ? Et la rÈponse ‡ cette deuxiËme question
est Ègalement positive, si on compare Deubel
au reste des poËtes rassemblÈs dans líanthologie (qui date des
annÈes 20) o˘ je líai dÈcouvert. Hormis bien s˚r les gloires canonisÈes,
díApollinaire ‡ Valery, Deubel se distingue de faÁon frappante de la majoritÈ des
poËtes rassemblÈs (parmi lesquels on trouve Georges Duhamel) :
sa diction, au sens anglais, est Ètonnamment moderne, et dans
leur excËs mÍme, ses textes, pour cette raison, vivent encore.
Ils survivent, ils se laissent recontextualiser, pourvu quíon les invente au sens archÈologique
du terme. Cíest ce que je viens de faire. Et cela illustre bien
la question, pour moi centrale, de la temporalitÈ de líúuvre littÈraire.
Jíy viens.
3.Les
temps discordants
Jíemprunte
cette belle expression au titre díun livre de Daniel BensaÔd,
que je níai pas lu. Par cette expression, je cherche ‡ cerner líhistoricitÈ
propre de la littÈrature, et ‡ Èviter deux Ècueils.
Le
premier est quíil existerait une histoire de la littÈrature,
au sens de Legouis et Cazamian, ou bien, pour
faire moins nostalgique, au sens de Harold Bloom (des prÈdÈcesseurs
trop forts, une angoisse de líinfluence, une mÈprise crÈatrice
[misprision], des ÈphËbes, etc.), ou au sens de Northrop Frye (je pense ‡ la succession
circulaire des modes dans Anatomy
of Criticism). Ce sont l‡ trois formes díhistoire aussi mythiques
que le mythe du progrËs hÈgÈlien : mÍme la forme simple,
non thÈorisÈe, en rÈalitÈ positiviste, de líhistoire littÈraire
la plus traditionnelle est mythique : elle líest en un sens
plus pÈjoratif que les deux autres, qui ont conscience díÍtre
des mythes. Ceci me conduit ‡ proposer une premiËre thËse :
il níy a pas díhistoire de la littÈrature. Cette thËse nía rien
díoriginal : on la trouve dÈj‡ chez Macherey.
Le
second Ècueil est líidÈe quíil y a bien une histoire, dans laquelle
la littÈrature est prise, mais que cette histoire níest pas
celle de la littÈrature, mais celle de la sociÈtÈ tout entiËre.
Cíest celle qui prÈvaut dans ce que jíai appelÈ le cynisme de
Bourdieu (il y a une spÈcificitÈ, et donc une histoire, du champ
littÈraire, mais pas de la littÈrature, qui níest quíun effet
de luttes dont ce champ est le thÈ‚tre) ; cíest aussi celle
qui prÈvaut dans les Cultural Studies,
version amÈricaine, dío˘ líhistoire de Shakespeare et du ticket
de mÈtro. Ceci me conduit ‡ proposer une seconde thËse :
il níy a peut-Ítre pas díhistoire de la littÈrature, mais il y
a une historicitÈ spÈcifique de la littÈrature, que líantimÈtabole
marxienne cherchait ‡ cerner.
Pour
comprendre cette distinction, díapparence byzantine, entre histoire
et historicitÈ, reconsidÈrons líúuvre de Deubel.
Si on la prend du point de vue de líhistoire de la littÈrature,
elle trouve sa place dans une note de bas de page ou dans une
bibliographie Èrudite, cíest ‡ dire dans les poubelles de líhistoire
littÈraire. Si par contre on la considËre du point de vue de son
historicitÈ, cíest ‡ dire de la temporalitÈ complexe qui síy inscrit,
elle retrouve tout son intÈrÍt. Car líúuvre de Deubel
alors se stratifie et se dÈroule sur plusieurs niveaux. Je vous
en propose six. Le premier est celui de la mauvaise
ÈternitÈ : ici la cause est entendue, líúuvre est un
Èchec, et líoubli dans lequel elle est tombÈe est amplement mÈritÈ.
Mais líhistoricitÈ de líúuvre ne síarrÍte pas l‡. Le second
est celui de la mauvaise survie. Cíest celui quíincarnait
la SociÈtÈ des Amis de LÈon Deubel,
tant quíelle existait, ou quíincarnent encore les hypothÈtiques
notes marginales qui feraient rÈfÈrence ‡ lui. Líúuvre survit,
mais ‡ peine : le cadavre est conservÈ dans le formol, mais
il est bel et bien trÈpassÈ, comme le Mr Valdemar
díEdgar Poe. Le symptÙme de cette demi-mort est que la rencontre
de la lecture ne se produit plus. Le troisiËme niveau est
celui de la nÈgativitÈ du prÈsent. Il explique et relËve
les deux premiers. Líúuvre a bien existÈ, mais elle Ètait trop
liÈe ‡ la conjoncture, en gros celle du symbolisme, dans laquelle
elle a ÈtÈ produite. Elle est donc morte avec cette conjoncture
et ne persiste quíau titre de monument littÈraire. En langage
clair on dira quíelle est datÈe, ce qui est une faÁon de refuser
de la lire. Et dans le cas de Deubel, ce moment ou niveau est bien effacÈ : líúuvre
níest pas assez cÈlËbre, ou originale, pour tÈmoigner de son Èpoque
au titre de monument. Deubel níest pas
mÍme Arvers, qui rÈussit ‡ placer son unique sonnet (´ Mon
cúur a son secret, mon ‚me a son mystËre,/ Un amour Èternel en un moment conÁu. ª) dans le Lagarde et Michard, et qui a droit ‡ une plaque dans
líÓle St Louis (mais Deubel, lui, a
une place, dans le 16e). Mais en rÈalitÈ, si le sonnet
díArvers a survÈcu, et non celui de Deubel,
cíest parce quíil est miËvre et fleur bleue, et que celui de Deubel
est trop violent, trop moderne. Dío˘ le quatriËme niveau,
celui de la positivitÈ du prÈsent. Ici, la rencontre a
lieu, par hasard. Quelquíun entend chez Deubel une voix qui lui rappelle celle de CorbiËre, ou díun
Laforgue encore plus dÈsespÈrÈ. Et voil‡ une raison díapprÈcier
Deubel historiquement. Líúuvre est encore prise dans sa conjoncture
díorigine, mais elle est vivante, elle fournit sur celle-ci un
nouveau point de vue. Cíest elle qui relit sa conjoncture et non
sa conjoncture qui la dÈtermine. La contradiction entre les troisiËme
et quatriËme niveaux nous amËne aux deux derniers qui les relËvent
au sens de líAufhebung hÈgÈlienne.
Le cinquiËme niveau Ètablit que cette contradiction dÈfinit
une retard de Deubel. Il est
victime de líangoisse de líinfluence, son intertexte lui pËse
au point de manquer de líÈtouffer, dío˘ la grandiloquence et le
bathos. Voici donc un Baudelaire
venu trop tard, ou un Verlaine (quíil admirait, semble-t-il) qui
níose plus síaffirmer et sombre dans le dÈj‡-dit. Et pourtant
le sixiËme niveau nous suggËre que ce retard níest que
líautre versant díune anticipation hÈgÈlienne : la
violence du sonnet se situe au del‡ de sa conjoncture díorigine,
elle anticipe les conjonctures ultÈrieures dans lesquelles par
avance elle síinscrit, et dans lesquelles la rencontre avec des
lecteurs la recontextualise. AprËs tout,
ce pessimisme fin de siËcle, ce sentiment, quíexprime ´ DÈtresse ª,
de la fin des espoirs et des institutions (ici la religion) qui
sont chargÈes de les porter ne nous sont pas indiffÈrents. Et
ce qui porte cette anticipation, cíest bien un style, au sens
o˘ Deleuze entend ce terme (le bÈgaiement de la syntaxe, le langage
poussÈ jusquí‡ ses limites, jusquíau silence). La diction, la
voix de Deubel níont rien ‡ voir avec líinsupportable langage
fleuri de la poÈsie de son Èpoque. Cette avance stylistique est
ce qui doit permettre ‡ Deubel de persister.
Vous
comprenez maintenant pourquoi jíai empruntÈ son expression ‡ BensaÔd : du point de vue de son historicitÈ, une úuvre
est une stratification de temps discordants. Et je pense bien
s˚r que cette thËse ne concerne pas seulement líúuvre de Deubel,
mais la littÈrature tout entiËre. Quels sont donc ces temps qui,
dans la littÈrature, discordent ?
Que
la littÈrature ait constitutivement quelque chose ‡ voir avec
le temps, nous le savons depuis longtemps, et au moins depuis
Proust. Et jíattire votre attention sur líanalyse que, dans Proust
et les signes, Deleuze mËne du temps dans líúuvre de Proust.
Car il ne líanalyse pas simplement du point de vue du passÈ et
de la mÈmoire, mais aussi du prÈsent et du futur. Le temps perdu,
cíest aussi le temps g‚chÈ ; le temps retrouvÈ, cíest aussi
le temps de líessence : voil‡ donc bien une stratification
et une discordance des temps. Mais quels sont les temps de la
littÈrature ?
Cíest
díabord le ou les temps de la langue. Car il y a plusieurs
temps de la langue : le temps rapide du lexique, le temps
plus lent des marqueurs grammaticaux (je pense ‡ líhistoire des
auxiliaires de mode), le temps de la syntaxe (Ètant marxiste et
non chomskyen, je ne crois pas ‡ la grammaire universelle, mais
je crois au dÈveloppement historique de la syntaxe : je pense
donc ‡ líhistoire de ce solÈcisme que líon appelle ´ the unattached participle ª, ou ‡ celle du pronom rÈflÈchi). La
littÈrature est prise dans ce temps, mais elle líinscrit aussi
rÈflexivement, dans ses trois moments (vous trouverez ici une
premiËre dÈfinition de la spÈcificitÈ du texte littÈraire) :
elle inscrit le passÈ de la langue (pas seulement sous
forme díarchaÔsmes ou de tropes comme la figura etymologica, mais sous la forme de la complexitÈ díune
langue qui fait survivre ou ressuscite des sens ou des constructions
plus anciens, les fait coexister avec ceux du prÈsent, et forge
sur cette coexistence un style ñ cela síappelle la complexitÈ
de la langue littÈraire) ; elle inscrit le prÈsent
de la langue, car elle est ‡ líaff˚t de tout ce que la langue
produit de nouveau et dont elle fait son matÈriau poÈtique (je
pense ‡ ces auteurs que líon rassemble sous le nom de Scottish
Renaissance, et qui poÈtisent le dialecte du Glasgow populaire) ;
enfin, elle inscrit líavenir de la langue, auquel elle
contribue et qui en elle síannonce (je pense au mot ´ chortle ª,
inventÈ par Lewis Carroll et depuis bien Ètabli ; je pense
aussi aux mots russes importÈs par The
Clockwork Orange, qui ne firent
quíun temps, car toutes les innovations de la littÈrature ne survivent
pas).
Mais
il y a aussi des temporalitÈs plus spÈcifiques de la littÈrature :
le temps du genre (eux aussi ont leur histoire : il
y a ainsi une temporalitÈ semi-autonome de la tragÈdie, comme
il y a une temporalitÈ du roman) ; le temps du mythe,
qui a une forte capacitÈ de persistance et se rÈinscrit sans cesse
dans des configurations idÈologiques toujours diffÈrentes (le
mythe littÈraire níest pas moins persistant que le mythe religieux,
dont il est parfois un avatar : ainsi Shakespeare, naguËre
grande figure du protestantisme est aujourdíhui plutÙt catholique) ;
le temps de ce que Raymond Williams appelle structure
of feelings(car les mÈtaphores elles aussi ont une histoire,
comme en ont une les clichÈs : le texte littÈraire ici aussi
joue sur les trois temps, il perpÈtue et recontextualise
les mÈtaphores les plus vÈnÈrables, il produit les mÈtaphores
qui inscrivent la structure of feelings du prÈsent, il
invente les clichÈs de líavenir) ; enfin le temps de líinstitution,
tout ce que la sociologie de la littÈrature, de Bourdieu ‡ Raymond
Williams, síemploie ‡ dÈcrire (acadÈmies et mÈcÈnat, histoire
du livre et de líÈdition, structure du marchÈ du livre, politique
des prix et du copyright : consultez la thËse de Thierry
Labica). Chacun de ces temps a sa forme díautonomie.
Líensemble constitue la littÈrature en une totalitÈ qui ressemble
fort ‡ la structure althussÈrienne, avec ses instance autonomes.
Le
rÈsultat est que líúuvre littÈraire doit Ítre prise comme une
mosaÔque temporelle, car les trois temps, dans leur discordance,
sont bien prÈsents dans chaque úuvre. Líúuvre tÈmoigne en effet
du passÈ de la langue et de la culture, quíelle archive. Il y
a donc une archÈologie de la littÈrature, sur laquelle
je vais revenir. Le prophËte barbu a raison : la littÈrature
participe de líimmÈmorial en ce sens quíelle est le lieu díun
travail de mÈmoire. Mais le texte littÈraire níest pas seulement
un monument, plus dur que líairain, et aussi mort. MÍme archaÔque,
le texte littÈraire a pour t‚che de faire rÈsonner dans le prÈsent
la discordance des temps de la langue et de la culture. Cíest
en cela que le texte littÈraire qui vaut la peine díÍtre lu níest
pas, ne peut pas Ítre, sotte revendication díidentitÈ mais expÈrience
díaltÈritÈ. Pour parler le langage de Deleuze, cíest en cela quíil
minore le dialecte standard : ‡ la fois le langage
institutionnalisÈ (ce quíon entend ‡ la tÈlÈvision, ce quíon apprend
‡ líÈcole) et le langage spontanÈ (quíil moque et fait vivre ‡
la fois). Cíest ainsi que la littÈrature est le lieu privilÈgiÈ
díune position critique vis ‡ vis de la langue et de la culture.
Enfin, líúuvre littÈraire accÈlËre líÈvolution de la langue et
de la culture en les poussant aux limites. Cíest l‡ le rÙle traditionnel
de líavant-garde ; cíest aussi le rÙle du style, du moins
tel que Deleuze en construit le concept. Líúuvre littÈraire, cíest
donc ‡ la fois le passÈ de la langue et de la culture qui rÈsonne
encore en nous, et leur avenir qui rÈsonne dÈj‡ en nous.
Et
le canon dans tout cela ? Jíy viens.
4.Le
canon
De
cette dÈfinition de la littÈrature par le biais de son historicitÈ
spÈcifique, je peux tirer une dÈfinition du canon. Le canon, cíest
líinscription ou líincarnation historiques de la mosaÔque des
temps qui fait le texte littÈraire. Car seules les survivances
permettent de regarder vers líavenir en critiquant le prÈsent.
Dío˘ le paradoxe du canon. Il faut le critiquer impitoyablement
et le rÈviser sans cesse (car il síossifie, et la persistance
vivante se fait survivance morte) ; et il faut le dÈfendre,
car cíest le principal point díappui de la critique de la langue
et de la culture, de leur minoration.
Le
canon est donc bien un objet paradoxal, parce quíil est líenjeu
et le rÈsultat de luttes idÈologiques dont les acteurs ne sont
pas toujours, ou trop rarement, pleinement conscients ; et
parce quíil síagit díun objet complexe, scindÈ en au moins deux
composantes, dont la conjonction est conflictuelle. Je vais leur
donner des noms hÈgÈliens.
Il
y a díabord le canon contingent, objet díun consensus mou
et effet díinstitution. Ce canon est fixÈ par les Èditeurs, confortÈ
par les critiques en tant quíinfluenceurs
díopinion, et adoptÈ par les enseignants qui ne sont ici que le
relais des choix canoniques des Èditeurs, lesquels dÈcident qui
figurera dans les collections ‡ bon marchÈ et faÁonnent la mode.
Ce canon-l‡ perd rÈguliËrement ses feuilles : pour líAnglais,
cíÈtait au dÈbut du 20e siËcle la liste des mille ouvrages
de la Everymanís Library (plus de la
moitiÈ sont aujourdíhui inconnus) ; et cíest de nos jours
le portefeuille díauteurs des grands Èditeurs, qui fait quíAngela
Carter est pleinement canonisÈe, que Catherine Cookson
le sera un jour nÈcessairement, et quíil y a de líespoir pour
Jeffrey Archer (il suffit de lire la
liste hebdomadaire des dix best-sellers dans le Guardian).
Mais
il y a aussi, dieu merci, le canon nÈcessaire, que jíaimerais
appeler, díaprËs Hegel, le canon spirituel, le canon dans
lequel síincarne líEsprit. A ceci prËs que líEsprit en question
níest pas celui qui se rÈalise inÈluctablement dans le progrËs
historique, mais líincarnation des trois temps de la langue et
de la culture. Cíest pourquoi Dante fait toujours partie, et fera
trËs longtemps partie, de ce canon spirituel, parce quíil est
insÈparable, non seulement de líhistoire de la littÈrature et
de la culture italiennes, dans leur passÈ le plus glorieux, mais
de la constitution de líItalien en langue nationale. Et líon pourra
dire la mÍme chose de Shakespeare, bien au del‡ de son institutionnalisation
comme icÙne de líimpÈrialisme linguistique et culturel britannique :
il est la meilleure protection contre líappauvrissement du lexique
qui menace la langue globalisÈe de líInternet. Car on peut vivre,
comme chacun sait, et incessamment chatter sur la Toile avec 900
mots (mon neveu anglais vit avec dix mots et trois grognements) :
le vocabulaire de Shakespeare est un peu plus Ètendu, ses tropes
un peu plus imaginatifs, sa syntaxe un peu plus complexe, son
attention ‡ la diversitÈ des registres et des dialectes un† peu
plus exercÈe. Líúuvre de A.L. Rowse,
historien par ailleurs estimable, qui traduisit les sonnets de
Shakespeare en Anglais moderne pour le public amÈricain, restera
un exemple de monumentale stupiditÈ.
On
comprend donc pourquoi il y a bien une politique du canon.
Pourquoi il faut le dÈfendre, pourquoi il faut le rÈviser, pourquoi
il faut Ítre conscient de son historicitÈ : car le canon
spirituel vit, et il níarrÍte pas de changer, ou plutÙt de se
dÈvelopper.
Cíest
pour cela que je prends comme exemple, deux articles du Guardian,
parus le mÍme jour. Líun dÈcrit et dÈplore líimpÈrialisme de líAnglais
dans les institutions europÈennes, et approuve la lutte des autres
langues pour leur survie. Líautre síindigne contre les dÈcisions
díun comitÈ de bureaucrates sud-africains qui prÈtendent censurer
Shakespeare (mais aussi Nadine Gordimer) dans des termes qui rappellent
la grande Èpoque du rÈalisme socialiste (lorsque Staline furieux
quitta la salle au milieu de líopÈra de Chostakovitch, Lady
Macbeth de Mtsensk, et provoqua
la curÈe critique que vous imaginez).
Ce
qui míintÈresse dans ces deux articles, plus encore que leur contenu,
cíest leur conjonction, cíest la contradiction que leur coexistence
au sein du mÍme journal suggËre, car ils occupent ce que Bourdieu
appelle les deux pÙles au sein díun champ. Díun cÙtÈ, on a le
pÙle dominÈ, celui des littÈratures minoritaires (la galloise
par exemple, ou les littÈratures en langues africaines en Afrique
du Sud), opprimÈes par líimpÈrialisme du canon WASP, comme líAnglais,
langue de líimpÈrialisme, opprime les autres langues. Et vous
aurez notÈ que líauteur de líarticle sur líAnglais en Europe enseigne
‡ Copenhague, et non ‡ Oxford. De líautre, au pÙle dominant, on
protËge ce mÍme canon, et on síindigne lorsque les dominÈs le
remettent en cause en son sommet shakespearien (indignation qui
síappuie, cíest de bonne guerre, sur la stupiditÈ des bureaucrates
du politiquement correct, quíil faut combattre politiquement avec
la plus extrÍme vigueur). Ce qui me paraÓt intÈressant toutefois,
cíest la position du Guardian, cíest ‡ dire cette bonne
conscience plus quíun peu paternaliste que líarticle laisse percer,
en particulier dans son titre (on ne peut prendre une attaque
contre Shakespeare que sur le mode de la plaisanterie). Ce qui
me paraÓt donc intÈressant, cíest ce dont les deux articles, dans
leur conjonction, tÈmoignent : le travail de minoration de
la langue standard. Shakespeare, qui minore allÈgrement líAnglais
Berlitz qui est notre future lingua
franca est, en tant que texte canonique
(quíon cÈlËbre, mais quíon ne lit plus, sauf ‡ líÈcole, et quíon
comprend avec difficultÈ) minorÈ par un dialecte mineur. Autrement
dit, il faut prendre la rÈaction sotte des bureaucrates comme
un symptÙme : celui de la violence symbolique quíexerce le
canon.
Jíen
tire la conclusion quíil ne faut pas seulement dÈfendre le canon,
il faut aussi líattaquer : cíest la seule faÁon de líaider
‡ vivre. Il faut donc historiciser le canon, cíest ‡ dire le minorer,
mais aussi encourager sa minoration du dialecte dominant (celui
du pouvoir, des mÈdia, de líÈconomie, avec leurs langues de bois).
Il faut donc Èlargir la canon, ce qui ne veut pas dire le dissoudre,
et líÈlargir dans les deux sens : en accueillant dans le
canon spirituel certains, mais pas tous, des nouveaux textes que
le canon contingent incessamment nous propose et cherche ‡ nous
imposer ; et en repÍchant certains de ceux que le canon contingent
trop facilement exclut. Cette discrimination, qui est une forme
de lutte idÈologique, est nÙtre t‚che spÈcifique ‡ nous, universitaires.
Et comme les activitÈs díaccueil du nouveau nous sont maintenant
devenues naturelles, je vais insister, dans ma derniËre partie,
sur líautre versant, celui de la redÈcouverte archÈologique, ce
quíon appelait autrefois ´ revaluation ª
ñ t‚che importante, et aujourdíhui nÈgligÈe.
5.
´ Revaluation ª
Je
vais essayer de lutter de nouveau, comme je viens de le faire
pour LÈon Deubel, contre la violence sournoise de líoubli. Et je vais
le faire sur un exemple, celui de Constance Holme,
autour de six thËses, toujours la langue dans la joue.
ThËse
n∞1. Vous níavez jamais entendu parler de Constance Holme
(jíaimerais que cette thËse f˚t fausse, et si elle líÈtait je
míen rÈjouirais ; cela dit, en surfant sur la Toile, jíai
trouvÈ 800 rÈfÈrences ‡ Constance Holme,
pas toutes exactes, naturellement).
ThËse
n∞2. Si vous níavez jamais entendu parler de Constance
Holme, cíest que personne ne la lit
plus.
ThËse
n∞3. Et si personne ne la lit plus, cíest que personne
ne la publie plus, pas mÍme les Èditions Virago, et ce bien que
mon auteur soit une femme.
Ces
thËses sont banales. Il y a des milliers díauteurs qui ont fini
ainsi. Les suivantes sont plus surprenantes.
ThËse
n∞4. Dans les annÈes trente, Constance Holme
fut le premier† auteur dont, de son vivant, tous les romans ont
ÈtÈ repris dans la collection des Worldís Classics,
collection canonique síil en fut.
ThËse
n∞5. Constance Holme appartient
‡ une tradition vÈnÈrable, et dont elle níest pas indigne :
celle du roman pastoral et rÈgionaliste, ‡ tonalitÈ tragique.
Cíest la tradition de Silas
Marner, de Hardy et de Mary Webb (que les Èditions Virago
ont partiellement rÈÈditÈe).
Ma
derniËre thËse sera la plus contestable. Cíest aussi celle ‡ laquelle
je tiens le plus :
ThËse
n∞6. Contrairement ‡ Mary Webb (romanciËre par ailleurs
non nÈgligeable), Constance Holme est
un grand Ècrivain.
Tout
ceci, naturellement, suscite une question : mais qui donc
est Constance Holme ?
Constance Holme (1880-1955) a Ècrit,
entre 1913 et 1930, huit romans et un recueil de nouvelles. Elle
Ètait líÈpouse de líintendant ( land-agent)
díun grand domaine agricole dans le nord-ouest de líAngleterre,
dans la rÈgion de Morecambe Bay, et ses romans dÈcrivent
les paysages, la structure sociale, les múurs et le dialecte de
cette rÈgion. Trois díentre eux (The
Lonely Plough, He Who Came ?, Crump Folk Going Home)
furent rÈÈditÈs en Penguin ; un
autre (The Splendid Fairing) obtint le prix Femina Vie Heureuse (comme Precious Bane, de
Mary Webb). Elle fut canonisÈe dans les annÈes trente, sur une
initiative personnelle de Sir Humphrey Milford,
Èditeur et responsable de la collection des Worldís Classics.
Elle† a ÈtÈ depuis exclue du canon, je ne sais pourquoi :
aucun de ses romans nía ÈtÈ rÈÈditÈ dans la collection actuelle,
qui est celle qui, en Grande Bretagne, dÈfinit le canon de la
littÈrature anglaise.
Les
commentaires critiques sont rares. Dans la critique contemporaine,
je níai trouvÈ que deux rÈfÈrences ‡ Constance Holme
(mais je níai pas vraiment cherchÈ, et il y en a certainement
díautres).
La
premiËre est un paragraphe de The
Country and the City, de Raymond Williams.
Le chapitre est intitulÈ ´ Surviving
Countrymen ª. Wiliams y dÈnonce
líimage rÈactionnaire de la campagne idyllique opposÈe ‡ la vulgaritÈ
des villes (mythe qui, comme chacun sait, a
la vie dure) :
though its
objects are rural The
surviving rural England deserved much better
than that.
On the whole it
didnít get
it in novels, though
to see the
regional novel at its best we
can read Constance
Holme, and find
in The Lonely
Plough a significant tension
between the mode she describes as ëthe green gates of visioní ñ an
authentic but specialized survival of the green language of Clare ñ and a rather sharp, placing,
informed observation of people and
events which
belongs in vision and tone to another social world :
the language
of the middle-class observer.
Il
ajoute que si líon veut connaÓtre líAngleterre rurale du dÈbut
du 20e siËcle, cíest dans les journaux intimes et non
dans les romans quíon les trouvera. Et Constance Holme,
bien s˚r, ne figure pas dans sa brËve histoire du roman anglais,
The English
Novel from Dickens to Lawrence.
Le jugement, quoique Èlogieux, est injuste, surtout dans sa derniËre
phrase : il a quand mÍme le mÈrite de citer Holme,
et de ne pas la traiter comme une quantitÈ nÈgligeable.
La
seconde rÈfÈrence est líouvrage de Glen
Cavaliero (qui Ècrivit la premiËre Ètude critique sur John
Cowper Powys), The Rural Tradition
in the English Novel,
1900-1939, o˘, parmi une longue liste de romanciers aujourdíhui
oubliÈs (qui se souvient de Adrian Bell ou de Sheila Kaye-Smith ?
Ils mÈritent pourtant díÍtre lus), Constance Holme
a droit ‡ un chapitre ‡ elle seule, tout comme T.F. Powys. Cavaliero
est un critique ‡ líancienne, comme la moutarde, qui rÈsume les
romans, souligne leurs beautÈs stylistiques par des adjectifs
enthousiastes, et pÈriodise líúuvre. Cela ne suffit pas, ou plus,
‡ faire survivre líauteur considÈrÈ.
Car
Constance Holme mÈrite díÍtre ressuscitÈe.
Elle mÈrite une rÈÈdition critique (je me porte candidat). En
attendant, quelques raisons, en vrac, devront suffire. La premiËre
est la position de classe de la romanciËre, que Williams traite
lÈgËrement. Parce quíelle est femme díun land-agent, parce
que ses hÈros sont souvent tirÈs de cette profession, elle se
fait , dans la conjoncture historique du dÈbut du 20e
siËcle, le porte parole díune catÈgorie sociologique (la classe
du milieu, entre les paysans et les propriÈtaires terriens ñ tout
autre chose que la ´ middle class ª) et de líidÈologie
quíelle porte, et qui colore et inflÈchit le mythe profondÈment
conservateur de la campagne anglaise. CÙtÈ sombre, cíest líidÈologie
rÈactionnaire de la collaboration de classe (´ There is no class-hatred ªn
dit-elle, dans The Lonely
Plough, de la sociÈtÈ quíelle dÈcrit) ;
cÙtÈ clair, cíest líidÈologie de líorganicitÈ de la sociÈtÈ campagnarde,
qui reflËte la vie organique de la nature ñ une idÈologie Ècologiste
avant la lettre, fraÓche mais pas si naÔve que cela, et qui produit
une description fine de types sociaux et de strates sociales.
La
seconde raison, qui est prÈvisible, est la vigueur de la tradition
qui se perpÈtue en elle : elle succËde ‡ Hardy et níest sans
doute pas aussi grande que lui. Mais son engagement dans un paysage
concret est aussi fort que le sien, et avec elle la tradition
quíillustre Wordsworth est toujours vivante.
Díautant
plus, cíest la troisiËme raison, que cette tradition du paysage
rural se combine chez elle, comme chez Hardy, ‡ celle, plus ancienne,
de la tragÈdie classique. The
Splendid Fairing
relate, dans líespace díune journÈe, une tragÈdie villageoise :
le roman est aussi fort (líatmosphËre aussi prenante, les affects
aussi bouleversants) que The
Return of the Native. Et le choix
des personnages est plutÙt original : Constance Holme
prend pour sujet de vieilles personnes, car elles aussi, et pas
seulement les jeunes sots, ont droit ‡ un sort tragique.
Líessentiel
cependant níest pas l‡, et ce sera ma quatriËme raison. Il est
dans la langue de Constance Holme, qui
est admirable. Il est dans la minoration de líAnglais standard
par le dialecte (comme chez Hardy, plus encore que chez Hardy),
il est dans la totale maÓtrise du style, il est aussi dans celle
des techniques littÈraires et du mode de narration (je vous recommande
de ce point de vue son dernier roman, He
Who Came ?, qui, sur un mode mi-comique mi-sÈrieux,
cíest une histoire de magie blanche, est une petite merveille :
cíest ce roman qui mía fait dÈcouvrir Constance Holme, au hasard díune ÈtagËre).
Cíest
pourquoi je vous propose un paragraphe tirÈ de The
Lonely Plough.
LíhÈroÔne, Dandy, est la fille díun industriel des Midlands qui
síest retirÈ ‡ la campagne. Elle est entrain de se laisser captiver
par líesprit du lieu et le charme du land-agent qui est
le hÈros du roman (cette intrigue Èrotique níest pas des plus
originales).
CHAPTER
XVI
SPURS
TO GLORY
Slowly, very slowly, the faintly-shifting kaleidoscope of the months
adjusted Dandy to her new conditions. The first sense of stagnation,
following on the hurry of Halsted, was replaced gradually by a
feeling of steady movement and expansion. The days were alive
but never feverish. She came to see that rampant activity does
not always mean progression, that the stimulant of rush may finally
produce stupefaction, and flying feet carry one over all the great
truths of life. The countryís gift was hers ñ time to grow.
†††† But the gift came gauntleted, she found. It had its Judgment Book,
its Black List, its Penal Code. There were long evenings with
nobody at hand to deliver her from herself, long, hopeless days
with a heart like a spurless steed, and long, terrible nights
when the ghosts of the place woke to her clamour in cold hate
at her presence.
Voil‡
donc ce quíest un grand texte : un texte qui rÈsiste ‡ líexplication
de texte qui est notre fiertÈ nationale ; un texte dans lequel
chaque mot porte, dans lequel on peut prÍter ‡ líauteur, mÍme
si nous savons bien quíil ne síagit l‡ que díune fiction, une
intention de sens maximale, qui síexprime jusque dans le choix
des virgules ; un texte dont le lexique est riche et complexe ;
un texte dont la texture syntaxique est crÈatrice de rythme. JíarrÍte
ici líÈpanchement de mon enthousiasme, car je ne prÈtends pas
vous apprendre ‡ expliquer un texte. Convenez avec moi que celui-ci
est superbement Ècrit ñ il est typique de Constance Holme.
Il faut donc la ressusciter.
6.
Conclusion
Mon
analyse de líhistoricitÈ du texte, et de celle du canon, visait
‡ sÈparer le bon grain de líivraie, le canon contingent du canon
spirituel. A la suite du prophËte barbu, jíutilise un type díargument
traditionnel en esthÈtique (un argument qui peut prendre des formes
rÈactionnaires), que líesthÈticien anglais Anthony Saville
appelle ´ the test of
time ª, et auquel il a consacrÈ un livre. Comme ceux qui font appel ‡ cet argument, je
cherche ‡ Ètablir quíil existe une sous-catÈgorie des textes littÈraires
que líon peut appeler ´ grands textes ª en ce quíils
rÈsistent ‡ líusure du temps. Non quíils reflËtent líÈternitÈ
de líIdÈe platonicienne (quíils participent du Beau, du Bien et
du Vrai), non quíils expriment un moment dans le dÈveloppement
de líIdÈe hÈgÈlienne, une Ètape de son progrËs : je cherche
un autre critËre de cette grandeur persistante. Jíexprimerai,
vous y Ítes habituÈs, ce critËre par deux thËses, cette fois-ci
‡ prendre sÈrieusement.
ThËse
n∞1. Un grand texte est un texte qui ne cesse pas de
provoquer des rencontres, cíest ‡ dire qui ne cesse de se recontextualiser,
de capter des ÈvÈnements.
ThËse
n∞2. La raison de cette captation continuÈe, et de cette
persistance, est quíil met en úuvre un style.
La
premiËre thËse se subdivise en deux selon que par ÈvÈnement on
entend líÈvÈnement-Badiou, qui est coup de foudre et rencontre sur
le chemin de Damas, ou líÈvÈnement-Deleuze,
qui est crÈation et circulation de sens ‡ la surface des objets,
‡ la frontiËre des mots et des choses. Bouleversement et fidÈlitÈ militante díun cÙtÈ,
phantasme et brume de sens de líautre. RÈvolution artistique díun
cÙtÈ, livre fait avec rien, ou presque, de líautre. LittÈrature
que díun cÙtÈ on qualifiera díÈpique, et de líautre díÈthique,
‡ condition, puisque nous osons Ítre hÈgÈliens, de ne pas entendre
sous ce terme la morale individuelle, subjective (Moralit‰t),
mais la morale objective et collective, dont la politique est
un autre nom, et que Hegel appelle Sittlichkeit.
Constance Holme, cíest ce que jíai essayÈ de montrer, est une romanciËre
Èthique en ce sens, et parfois une romanciËre Èpique.
La
seconde thËse reprend, une nouvelle fois, le concept deleuzien†
de style, dont je prÈtends faire le centre non seulement díune
esthÈtique, mais díune linguistique (non-chomskyenne,
naturellement).
Ce
sont ces caractÈristiques qui permettent et expliquent la persistance,
cíest ‡ dire líincessante recontextualisation,
des grands textes, qui scellent leur appartenance au canon spirituel.
Ce níest pas une question de progrËs, mais cíest nÈanmoins une
rÈponse hÈgÈlienne ‡ la question du charme Èternel de líart (grec
ou autre). Elle passe par la description díune forme díhistoricitÈ
qui combine, comme le temps chez Hegel, le changement continu,
la nÈgativitÈ qui tue les oeuvres, líabsence de nÈgativitÈ qui
assure leur durÈe, comme les espËces persistent lorsque les individus
qui les composent disparaissent. La littÈrature níest pas la nature :
en elle, certains individus ne rencontrent pas, ou pas pendant
longtemps, ou, qui sait, jamais, la nÈgativitÈ historique qui
les anÈantit. Le grand texte est celui qui surfe sur les dÈferlantes
de líhistoire
Notes
P. Bourdieu, Les RËgles de líart, Paris, Seuil,
1992.
K. Marx, Contribution ‡ la critique de líÈconomie
politique, Paris, Editions Sociales, 1957, pp. 174-5.
A. van Bever & Paul LÈautaud,
PoËtes díaujourdíhui, Paris, Mercure de France, vol.1, p.
133. ´ LíEtreinte ª se trouve ‡ la page 135, ´ DÈtresse ª
aux pages 140-1.
D. BensaÔd, La Discordance
des temps, Paris, Les Editions de la Passion, 1995.
H. Bloom, A Map of Misreading, New York,
Oxford University Press,
1975 ; The Anxiety
of Influence, New York, Oxford University
Press, 1973.
N. Frye, Anatomy
of Criticism, Princeton, Princeton
University Press,
1957.
G. Deleuze, Proust et les signes, 2e
Èdition augmentÈe, Paris, PUF, 1979.
R. Williams, Marxism and Literature, Oxford, Oxford University
Press, 1977.
T. Labica, Lecture pragmatique
des romans de Patrick Hamilton, thËse dactylographiÈe, UniversitÈ
de ParisX, 1996.
R. Williams, The Country and the City, Londres, Paladin, 1975, p. 304.
R. Williams, The English Novel from Dickens to Lawrence,
Londres, Paladin, 1974.
G. Cavaliero, The
Rural Tradition in the English
Niovel, 1900-1939, Londres, Macmillan,
1977.
C. Holmes, The Lonely Plough, Oxford, Oxford University
Press (Worldís Classics),
1931, p. 185.
A. Saville, The
Test of Time, Oxford, Clarendon Press, 1982.
A. Badiou, LíEtre et líÈvÈnement,
Paris, Seuil, 1988 ; G. Deleuze, Logique de sens, Paris,
Minuit, 1969.
J.J Lecercle, Deleuze and
Language, ‡ paraÓtre.
Ce paragraphe est une lecture díun passage de G.F.W.
Hegel, La Raison dans líhistoire, Paris, UGE, 1965, pp.181-2
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