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La constitution d’une identité littéraire
Les autoportraits de Catherine Millet et leur réception par la
presse spécialisée
Qu’est-ce
qu’une identité littéraire ?
Qu’ils
soient célèbres ou connus de quelques pairs, les écrivains sont,
par le fait même de publier, des personnages publics. À ce titre,
ils possèdent une image, dont ils sont les premiers créateurs.
Plusieurs opérations sont nécessaires pour cela. La première d’entre
elle, sans quoi il n’y en aurait pas d’autres, est l’adoption
par les écrivains de postures auctoriales. Délibérément ou non, ceux-ci, même les plus discrets d’entre eux, se
livrent dans et par leurs textes et interventions publiques à
des exercices de représentation. Ils n’ont pas besoin d’être explicites :
lors d’un entretien, quelques gestes, une façon de poser la voix,
de s’habiller font une attitude et en disent souvent autant qu’un
beau discours ; dans un texte, le statut du narrateur, les
styles utilisés, les techniques narratives, les croyances implicites
ou explicites suffisent à donner au lecteur une image de l’écrivain.
C’est que, comme le souligne Alain Viala, « toujours l’ethos
y fait un personnage ». Hormis
l’attrait, la séduction ou la répulsion que ces images produisent
sur les lecteurs, elles contribuent également à classer l’écrivain
parmi ses contemporains (en le distinguant de ceux-ci). Par exemple,
le parler franc de Céline (et le style qui l’imite), son allure
négligée, sa fréquentation des milieux populaires participent
de son opposition aux milieux intellectuels de son temps.
Par
ailleurs, ces écrivains et leurs productions font l’objet de discours
(critique, historiographique et, plus récemment, médiatique) qui
contribuent à les situer, sinon dans l’histoire littéraire, du
moins dans l’imaginaire collectif. On peut ainsi lire à propos
de Marguerite Duras :
Dix ans après sa mort, vingt ans après le Goncourt de
l’Amant, Marguerite Duras n’est plus un écrivain. C’est
un personnage, une sorte d’icône immédiatement identifiable, avec
ses rides et ses kilts, sa petite silhouette frêle des dernières
années, ses bottines, ses bagues, ses gilets… Des images et les
détails d’une légende, c’est en effet ce qui vient d’abord à l’esprit,
quand on repense à cette femme qu’on a vue lentement devenir un
mythe, si on a eu la chance d’être un peu son contemporain :
pull noir à col roulé, lunettes carrées, voix métallique, vin
rouge, foulard léopard, vieille Peugeot 204… Autant d’indices
possibles pour composer le blason d’une drôle de dame, tellement
aimée, mais dont tant de gens se sont aussi, pendant si longtemps,
moqués.
On
pourrait penser que ce type de portrait, qui retient en premier
lieu quelques images souvent futiles, n’a cours que dans la presse.
Il n’en est rien. La plupart des monographies critiques et bien
sûr biographiques consacrées aux écrivains contiennent de tels
passages. C’est ce travail, jamais fini, mené par les critiques
mais aussi et d’abord par les auteurs dont ils parlent, que nous
désignerons ici par identité littéraire : soit un processus de catégorisation et de distinction du personnage
public de l’écrivain, destiné in fine à l’inscrire dans
la littérature de son temps et de tous temps.
On
examinera ici, à propos des autoportraits de Catherine Millet,
le rôle joué par les discours critiques dans tout processus de
constitution d’une identité d’écrivain. Il faut en effet prendre
en compte les réponses critiques que reçoit le travail de présentation
de soi évoqué ci-dessus.
Ces discours contraignent en partie les stratégies d’image développées
dans et autour des textes, qu’ils entérinent des représentations,
en discutent d’autres, en créent de nouvelles. Pour le faire apparaître,
on suivra l’ordre chronologique de parution des textes et des
articles. Ce n’est qu’en procédant ainsi que l’on peut suivre
l’évolution d’une identité littéraire (il s’agit en effet d’un
travail d’adaptation continue des images de soi données par l’écrivain
aux propos critiques tenus sur son œuvre). Les textes de Millet
seront étudiés du point de vue sociopoétique :
on y fera apparaître tout ce qui relève de la posture, et les
sens sociaux des pratiques formelles (choix du genre, du mode
d’énonciation, etc.) Les articles de presse seront approchés en
ce qu’ils fabriquent des représentations de l’écrivain (on reconstruira
donc celles-ci).
La
Vie sexuelle de Catherine M. : œuvre d’écrivain ou de
critique d’art ?
Publié
dans la collection littéraire d’un éditeur au catalogue varié,
La Vie sexuelle de Catherine M.
est annoncé par le quatrième de couverture comme un « récit »,
de surcroît « l’un des livres les plus audacieux et les plus
stupéfiants que la tradition érotique ait donnés à la
littérature française » (nous soulignons). Le lieu de publication comme le
mode de présentation de cet objet en font donc une production
littéraire. Par conséquent, son auteur, Catherine Millet, peut
être considérée comme un écrivain. Du moins pose-t-elle sa candidature
à ce titre.
Une
fois le livre ouvert, le pacte de lecture se modifie. La Vie
sexuelle de Catherine M. relève en fait aussi bien sinon davantage
de la « littérature personnelle » que de la « tradition érotique ». Marielle
Macé le fait bien percevoir :
Ouvrant
le récent best-seller de Catherine Millet, on s’était par exemple
disposé au scandale, ayant lu le titre et ayant pris acte de ses
promesses génériques […] ; mais c’est sur l’incipit d’un
essai que l’on tombe, sorte de méditation sur l’enfance et les
nombres. L’horizon dès lors se déplace, la lecture s’ajuste et
continuera à s’ajuster, du récit érotique à l’énoncé gnomique,
puis du gnomique au souvenir qui l’emportera et stabilisera peu
à peu la voie de l’écriture de soi.
On
peut encore affiner ce diagnostic générique en faisant de La
Vie sexuelle de Catherine M.
un autoportrait. Pratique textuelle prenant son essor
au xxe
siècle avec les œuvres de Michel Leiris et de Roland Barthes – pour ne citer qu’eux –,
l’autoportrait se caractérise principalement par le refus de traiter
le matériau biographique dans l’ordre chronologique propre à l’autobiographie.
Si plusieurs modes d’organisation sont possibles (abécédaires,
fragments, fiches, etc.), on a pu constater que le principe d’ordonnancement
adopté était toujours topologique. La Vie sexuelle de Catherine
M. suit très clairement ce
modèle : la répartition des souvenirs, fantasmes et croyances
de la narratrice dans les quatre parties qui composent le volume est en effet fonction de la thématique
explorée dans ces parties. Par exemple, le souvenir du plaisir
ressenti au comptage du nombre d’amants prend place dans le premier
chapitre, réservé aux faits et rêveries touchant au thème du « nombre ».
La
différence de genre entre le paratexte et le texte n’a pas comme
seul effet d’en modifier l’interprétation. Elle incite également le lecteur à se demander s’il
tient bien une œuvre littéraire entre ses mains, lui qui sait
par ailleurs que tous les récits de vie de personnages publics
n’ont pas nécessairement cette qualité. En outre, le lecteur est conforté
dans ses doutes par ce qu’il sait de l’auteur avant toute lecture
de son livre. L’ethos prédiscursif de Catherine Millet est en effet celui d’une critique d’art exigeante
et talentueuse. Certes, ces relations avec les milieux de l’avant-garde
(comme critique et comme compagne d’un ancien membre de Tel
Quel, Jacques Henric) réduisent la distance entre les mémoires
à vocation testimoniale et l’activité littéraire à visée esthétique.
Il n’empêche, le doute est permis.
Celui-ci
n’est pas levé par l’ethos discursif de la narratrice (il s’agit de l’une des composantes de la posture selon
Meizoz).
Lorsqu’elle interrompt le fil de ses souvenirs pour laisser la
place à des réflexions sur son travail d’écriture, celle-ci évite
en effet de se dire écrivain pour insister en revanche sur ses
qualités de témoin et de critique d’art.
La
première de ces compétences transparaît notamment dans une sorte
de scène originelle, lorsque l’auteur en vient aux motivations
qui l’ont conduite à écrire La Vie sexuelle de Catherine M. : « Et je crois bien que c’est ainsi, occupée à passer une serviette
de toilette sur mon sexe, que pour la première fois j’ai pensé
qu’il faudrait dire la vérité de tout ça. » (VS, p. 92) En faisant de l’écriture de ce livre une
nécessité d’ordre éthique s’étant imposée à elle en l’espace d’un
instant, Millet relègue au second plan les ambitions littéraires
et rappelle sa volonté, énoncée plus tôt, d’éviter la « théorie »
comme le militantisme (VS, p. 12). La soumission de la narratrice à l’impératif
de vérité est ensuite garantie par plusieurs notes consacrant
une méthode d’objectivation. La distanciation nécessaire à une
entreprise de ce type est assurée selon la narratrice par le recours
à la première personne : « Il va de soi qu’à l’instar
de la psychanalyse qui vous aide à abandonner en chemin quelques
défroques de vous-même, écrire un livre à la première personne
relègue celle-ci au rang de troisième personne. Plus je détaille
mon corps et mes actes, plus je me détache de moi-même. »
(VS, 197) Cela peut surprendre, mais il s’agit là d’une
représentation partagée par la plupart des autoportraitistes. Un second instrument autorise également
la narratrice à se dire objective envers cette part d’elle-même
qu’est sa vie sexuelle : le recours au regard des autres.
Évoquant certains traits de son caractère, la narratrice note
en effet : « Si, en fonction du théorème proustien,
je regarde ma personnalité à travers une image dessinée par les
autres, alors c’est ce trait qui est dominant. » (VS,
p. 46). Pour affirmer ensuite, dans les dernières lignes
du livre et après avoir décrit plusieurs photographies la représentant
en train de partouzer : « J’étais déjà pleine de la
coïncidence de mon corps vrai et de ses multiples images volatiles »
(VS, p. 234). En somme, Millet nous apprend ici que
l’image de Catherine M. présentée dans ce livre s’est formée dans
la contemplation des images que ses partenaires et amis s’en sont
faits.
La
seconde qualité dont Millet fait état dans ce livre apparaît lorsqu’elle
affirme avoir écrit son autoportrait avec « la même opiniâtreté
que lorsqu[’elle s’]attache à correctement décrire un objet »
(VS, p. 92) dans ses travaux sur l’art contemporain.
Millet adopte donc ici la posture d’un critique. Cela est encore
renforcé par le style précis et le ton volontairement neutre du
livre. En somme, à l’en croire, Millet aurait écrit un ouvrage
en tout point semblable aux textes qu’elle consacre à des artistes
contemporains. Elle n’aurait donc pas fait une œuvre littéraire,
mais se serait soumise aux impératifs d’exactitude et de précision
qui étaient déjà les siens lorsqu’elle était critique d’art. Avec
cette différence qu’il ne s’agit plus de rendre compte du travail
d’un tiers mais d’une partie de sa propre vie. On trouve dans
ce paradoxe une des explications du choix de la dénomination « Catherine
M. ». Catherine Millet, critique d’art, écrit sur « la
vie sexuelle de Catherine M. » comme elle a écrit sur des
artistes : avec la distance nécessaire à tout travail d’objectivation.
Ce trait postural est encore renforcé par la parution simultanée
de Légendes de Catherine M., livre de photographies que Jacques
Henric lui a consacré : Millet y pose nue, objet du photographe
transformé par l’acte de celui-ci en œuvre d’art. Catherine M.
(on aura noté l’utilisation par Henric du pseudonyme de sa compagne)
est ainsi définitivement constituée en œuvre à commenter.
Pour
autant, il ne faudrait pas penser que Catherine Millet publie
avec La Vie sexuelle de Catherine M.
un livre similaire aux précédents. Si elle ne se dit pas écrivain,
le titre paraît dans la collection « Fictions et Cie »,
qui fut le lieu de publication principal de la dernière avant-garde
littéraire du xxe siècle (Tel Quel). Les coupures et articles
de presse signalant sa parution furent tous publiés dans les pages
littéraires des magazines et quotidiens. Aussi La Vie
sexuelle de Catherine M. s’inscrit-il dans les circuits de publication et de
légitimation de la littérature, quand bien même l’auteur préfère
adopter une posture de critique, non d’écrivain.
La
posture de Millet se comprend dès qu’on la met en relation avec
la position de nouvel entrant qu’elle occupe dans le champ comme
avec sa trajectoire sociale préalable à cette entrée. Par ce biais figuratif, l’auteur mobilise le capital symbolique obtenu
comme critique d’art dans un texte où les signes littéraires sont
gommés (ce qui renforce la possibilité d’un transfert de capitaux).
Cette posture se comprend aussi par rapport au genre pratiqué :
en choisissant l’autoportrait, qui participe de la littérature
testimoniale en vogue dans et au dehors du milieu littéraire parisien, contre l’autofiction, genre dominant dans la littérature
la plus prestigieuse, Millet réduit la distance entre sa position
de critique d’art et celle, nouvelle pour elle et peut-être sans
lendemains – elle dira un an plus tard avoir écrit là son
« ultimate book » –, d’aspirant écrivain.
Réponses
critiques
Dans
la presse française, La Vie sexuelle de Catherine M. a rapidement suscité des réactions allant du rejet
à l’admiration sans bornes. Chez les défenseurs du livre, on rencontre
principalement deux argumentaires. Adoptant le premier d’entre
eux, plusieurs journalistes vont souligner la qualité des observations
de l’auteur comme son souci d’exactitude et de précision – dont
nous avons vu qu’il était explicitement souligné dans
La Vie sexuelle de Catherine M. C’est notamment le cas de Luc Le Vaillant, critique
à Libération. Pour
ce dernier, le livre a été écrit « cliniquement, en entomologiste »
et constitue de ce fait un « témoignage » de premier
plan. L’avis de Michel Crépu ne diffère
guère du précédent, puisque le journaliste note la présence d’un
« impératif de véracité maximale, de distance maximale, les
deux en même temps » pour conclure au caractère inclassable
du livre : « Un livre […] poursuivant son objectif à
la façon d’une torpille en ligne droite, sans faire réellement
acte de littérature. »
Le
second argumentaire positif laisse le caractère clinique du récit
au second plan pour souligner avec force ses qualités esthétiques
et en faire un grand livre de littérature. C’est d’abord le cas
de Josyane Savigneau, qui parle de « livre très bien écrit »
et signale qu’il s’agit du « premier texte personnel »
d’un auteur « par ailleurs directrice de la rédaction du
magazine Art Press et auteur de plusieurs essais sur l’art contemporain »,
indiquant ainsi la différence existant entre le métier de critique
d’art et celui d’écrivain. Sur la même page, Philippe Sollers considère qu’en
écrivant ce récit « très cru », Millet fait de « sa
vie de dérive […] une œuvre d’art ». Plus tard, Thomas
Clerc louera dans Libération « la
grandeur de La Vie sexuelle de Catherine M. » en liant
celle-ci « à la rigueur de ses choix stylistiques et conceptuels »
pour affirmer ensuite qu’il s’agit d’un « livre éblouissant
de vertu littéraire ». On remarquera que ces derniers critiques,
contrairement à Savigneau, soulignent également la valeur de témoignage
du livre à travers l’importance qu’ils accordent au registre éthique
(que connotent le terme « dérive » chez Sollers et ceux
de « grandeur », « rigueur », « vertu »
chez Clerc).
Les
journalistes ayant émis un avis négatif refusent tous de reconnaître
une quelconque qualité littéraire au texte. La plupart du temps,
deux arguments se croisent sous leurs plumes. D’une part, ces
critiques signalent les chiffres de vente du livre, pour en disqualifier
implicitement l’auteur selon l’équation suivante : écrire
un best-seller est incompatible avec la qualité d’écrivain. D’autre
part, les opposants font du récit de Millet un livre pornographique,
qui ne peut dès lors appartenir qu’à la paralittérature. C’est
la position de Christine Ferniot, qui stigmatise « les lecteurs
curieux, trop heureux de s’offrir en collection littéraire le
livre qui pourra remplacer le porno de Canal Plus ».
C’est aussi l’avis d’Emmanuel Poncet, qui parle de « livre
de cul déguisé en manuel de géométrie ».
« Pourquoi
et comment » : premier ajustement identitaire
Après
cette campagne de presse, le premier réflexe de l’auteur va être
de se défendre des accusations de pornographie, d’exhibitionnisme
et de recherche du scandaleux à tout prix. Dans « Pourquoi
et comment », Millet se défait rapidement de ce type d’objection,
d’abord par un trait d’humour à l’encontre de ses « adversaires
[qui] enfoncent leurs épingles dans un fétiche qu’ils ont confectionné
eux-mêmes » (PC, p. ii), puis en développant
un argument de nature générique :
Si j’avais écrit une biographie sexuelle en suivant un
ordre chronologique, j’aurais vite pu me retrouver, en tant qu’auteur
de ce récit, et même sans l’avoir voulu, face à une perspective
dont j’aurais été exclue […]. Et celui qui met en perspective
non seulement interprète mais il est aussi tout près de juger.
Le recul lui confère une autorité. […] Il ne fallait pas que j’adopte
cette position. Je ne devais ni chercher à comprendre ni expliquer,
encore moins justifier. Il n’y a pas de procès – dans
aucune des acceptions du mot –, parce qu’il n’y a qu’un déploiement
des faits. Des autoportraits à différents moments de ma vie, y
compris pendant le temps de l’écriture du livre, se mêlent sur
un plan unique. (PC, p. vii)
En
faisant de ce récit un « autoportrait » – outre
la mention de genre, on rencontre dans ce passage certains traits
distinctifs de l’autoportrait, comme le refus de l’ordre chronologique –,
Millet évacue en effet le caractère érotique du récit.
Ce
passage fournit encore une autre indication, cette fois sur la
stratégie identitaire de Millet : en parlant de « déploiement
des faits », celle-ci reprend à son compte les lectures critiques
qui insistaient sur le caractère testimonial de son récit. Quelques
pages plus loin, Millet assimile d’ailleurs explicitement l’autoportrait
au témoignage : « La Vie sexuelle de Catherine M.
se veut avant tout un témoignage, c’est-à-dire, à proprement parler,
un texte destiné à établir une vérité, la vérité d’un être singulier,
bien sûr. » (PC, p. ix)
En somme, Millet réactive dans cet article la posture créée dans
le livre, jusqu’à établir à nouveau un parallèle très strict entre
ce texte et ses travaux de critique d’art. On peut lire en effet :
« Quand je m’étais interrogée sur la manière d’écrire ce
livre, Jacques [Henric] m’avait conseillé de procéder exactement
comme pour mes essais sur l’art. C’est ce que j’ai fait. »
(PC, p. viii ;
nous soulignons)
Pourtant,
cette posture n’est plus la seule identité que Millet affiche.
Elle se dit également « écrivain », sur le mode vocationnel
d’abord – « J’ai grandi dans les années cinquante, […].
J’écrivais déjà des histoires. » (PC, p. iii) – ;
puis sur le mode pulsionnel :
Pourquoi
ai-je écrit ce livre ? Parce que je voulais écrire et qu’il
y a des choses dont je ne parle pas. Le désir d’écrire est une
pulsion qui se manifeste avant de trouver son objet et qu’on satisfait
ensuite comme on peut. En l’associant à une faculté d’observation
et même de contemplation assez développée, j’y réponds dans la
critique d’art. Néanmoins, j’ai toujours considéré que ce désir
était suffisamment impérieux pour réclamer d’être satisfait une
fois pour toutes, en un geste unique, quel qu’il soit, pourvu
qu’il soit définitif […]. Je viens donc de publier mon « Ultimate
Book ». On verra pour la suite ! (PC, p. iii-iv)
Le
nombre de termes signalant le caractère inéluctable du besoin
d’écrire sert autant à renforcer l’image de soi en écrivain qu’à
signaler que son travail de critique d’art ne suffit plus à combler
cette pulsion. Catherine Millet dévie donc ici légèrement de la
ligne de conduite qu’elle s’était fixée dans La Vie sexuelle
de Catherine M., vraisemblablement après avoir été encouragée
à le faire par une série d’articles critiques qui voyaient en
son style la marque d’un grand écrivain.
Riquet
à la houppe, Millet à la loupe : second ajustement identitaire
Dans
« Pourquoi et comment », la posture d’écrivain apparaissait
sur un mode mineur, comparativement à l’importance que l’auteur
accordait alors à la valeur de témoignage de La Vie sexuelle
de Catherine M. et à l’image de critique
d’art scrupuleux qui sous-tendait celle-ci. Un pas définitif vers
l’identité d’écrivain est franchi avec Riquet à la houppe,
Millet à la loupe. Premièrement, parce que Millet réalise
ici un travail de commande en qualité d’écrivain (les organisateurs
du tricentenaire de Perrault se sont adressés également à Christine
Angot, écrivain reconnue). Ensuite, parce qu’elle-même rend manifeste
cette identité dans le texte après avoir prononcé la faillite
de l’autoportrait. Voyons comment.
À
première vue, Riquet à la houppe Millet à la loupe prolonge la tentative d’autoportrait amorcée dans La
Vie sexuelle de Catherine M.
L’organisation strictement topologique du propos associée à la
présence d’une narratrice qui prétend s’appeler Millet (RHML,
p. 10) plaident en faveur d’une identification du livre à
ce genre.
Cette
impression de départ ne résiste pas à la lecture. Divers éléments
du texte viennent la nuancer, voire l’infirmer. Aux passages en
« je » déjà mentionnés succèdent, à plusieurs reprises,
des passages écrits à la troisième personne qui, de plus, relèvent
visiblement d’un autre genre : le conte. Conformément à la
poétique traditionnelle de celui-ci, une héroïne (en l’occurrence
une jeune fille) poursuit une quête (la perfection physique et
intellectuelle), reçoit de l’aide (le miroir devant lequel l’enfant
s’assied la conseille régulièrement), et consent finalement à
sacrifier une partie de ce qu’elle attend pour obtenir l’autre
part (le souci de l’apparence physique est abandonné au profit
de l’accroissement des capacités intellectuelles). On ne peut non plus manquer de remarquer
dans ces pages la présence de topoï hérités de ce genre. Ainsi, le miroir avec lequel la
jeune fille converse longuement rappelle aux lecteurs les miroirs
magiques des contes de fées de leur enfance. On remarquera par
ailleurs que l’autoportrait connaît également un topos du miroir.
En le remplaçant par un autre, venu du conte, Millet renforce
l’impression première qu’une sanction pèse désormais sur le genre
dans lequel elle s’était d’abord illustrée.
La
pratique de l’autoportrait est enfin explicitement décriée dans
les dernières pages du livre :
Si je décidais aujourd’hui de poursuivre mon autoportrait
en ayant recours comme la première fois aux suggestions des autres,
j’aurais sous les yeux bien trop d’images pour espérer un jour
finir de déchiffrer le cadavre exquis. Il ne me serait pas plus
utile d’interroger un miroir, car il serait de ce genre de miroir
déformant qui vous renvoie tantôt le portrait d’un nain obèse,
tantôt celui d’un géant maigre et tordu, dans tous les cas une
image instable, d’autant qu’il y aurait plein de voix autour de
moi pour s’écrier à chaque anamorphose : « Ah, là, c’est
tout à fait vous ! » Pour le coup, je serais délicieusement
punie de mon narcissisme, disposant d’autant de reflets de moi-même
que je pourrais me noyer dans le flot, ne plus savoir qui je suis.
(RHML, p. 63-64)
La
condamnation s’énonce progressivement. C’est d’abord l’intention
de poursuivre son autoportrait selon les mêmes modalités que précédemment
qui est décriée, en raison d’un nombre excessif d’images ainsi
rassemblées. C’est ensuite le genre lui-même qui fait l’objet
de critiques, au travers de la dévaluation de ses topoï les plus courants (le miroir, la figure de Narcisse).
Prenons celui du miroir. Dans tout autoportrait, il
joue le rôle de medium
de l’identité : il constitue en effet un accès privilégié
à celle-ci. On remarquera par ailleurs que l’autoportrait connaît
également un topos du miroir. En le remplaçant par un autre, venu
du conte, Millet renforce l’impression première qu’une sanction
pèse désormais sur le genre dans lequel elle s’était d’abord illustrée.
Face au topos du Narcisse, le malaise de l’autoportraitiste s’accroît
encore. Une fatalité pèse en effet sur l’auteur, que la présence
de ce thème révèle : il lui est impossible de « déchiffrer
le cadavre exquis ». Tirésias avait déjà prévenu Narcisse :
celui-ci aurait vécu heureux s’il n’avait cherché à se connaître.
On sait que Narcisse n’a rien voulu entendre, et qu’il guette
encore son reflet dans les eaux du Styx. Notre autoportraitiste
semble pareillement sourde, même si elle a pris et prend encore
ses distances avec le mythe : quand elle convoquait l’avis
des autres dans La Vie sexuelle de Catherine M.,
elle s’éloignait de Narcisse qui, rappelons-le, ne voulait pas
d’Echo ; maintenant qu’elle s’en tient à l’observation de
ses propres reflets, elle possède encore trop d’images d’elle
même pour rester fidèle à Narcisse, celui-ci ne croyant qu’à une
seule image pour se connaître. Moralité : que l’autoportraitiste
accepte de suivre Narcisse sur la route du Styx ou qu’il se donne
les moyens de refuser cette voie, il échoue pareillement à maintenir
l’impératif de vérité.
Ceci
posé, la narratrice en arrive à la conclusion suivante, sur laquelle
s’achève le texte : « Il avait fallu que je traverse
les images, et que je les laisse, pour trouver ma manière à moi
de dire les choses. » (RHML, p. 68) La dernière ligne de Riquet
à la houppe Millet à la loupe
répond en quelque sorte au finale
de La Vie sexuelle de Catherine M.,
déjà cité. La plénitude atteinte à la fin du premier autoportrait
vole ici en éclats : aucune image, objective ou non, ne peut
constituer un témoignage fidèle. Ce chemin s’est néanmoins avéré
nécessaire, en ceci qu’il a apporté à l’auteur sa « manière
à [elle] de dire les choses ». Avec la révélation d’un style
ou d’une forme, il faut également entendre dans ces mots la découverte
d’une fonction : celle d’écrivain. À ce titre, le changement
de nom est un indice sûr. Catherine M. était un personnage, « une
figure fourre-tout » devenue « concept générique »
(RHML, 56) : liée au projet de l’autoportrait, ce nom
représentait l’objet soumis à la distanciation. Désormais, il
est question de voir « Millet à la loupe ». En reprenant
son nom, en utilisant la forme du conte comme moyen de contaminer
l’autoportrait jusqu’au motif même du miroir, en prononçant l’interdiction
de poursuivre son autoportrait dans les mêmes termes qu’auparavant,
Catherine Millet se soumet devant nous à un nouvel impératif :
assurer sa singularité d’écrivain.
L’identité
littéraire au miroir de la presse
S’il
est indéniable qu’une œuvre évolue au fil du temps et que la représentation
de l’écrivain qui l’accompagne se transforme également, il est
important de remarquer que ces modifications ne sont pas uniquement
le fruit de changements intérieurs (ce qu’elles sont assurément)
ni ne constituent les formulations multiples d’une pulsion d’écrire
(ce qu’elles sont aussi), mais le produit d’une gestion du discours
critique. Tout écrivain est en effet attentif à ce qui se dit
et s’écrit à son propos, et s’il ne peut tout embrasser et répondre
à tous, il donne souvent dans ses textes ultérieurs des éléments
de réponse. On a vu par exemple que Millet, dans « Pourquoi
et comment », se défendait des accusations de pornographie
et de scandale en promouvant le genre de l’autoportrait. Au-delà
de ces réponses parfois anecdotiques, l’écrivain réagit aussi
au discours critique en intégrant dans ses textes certaines images
que celui-ci avait développé de façon indépendante. Autrement
dit, l’écrivain se réapproprie les catégorisations critiques produites
à son sujet. Il se rapproche ainsi du discours tenu sur lui qu’il
considère comme le plus légitime, et facilite en même temps sa
réception future et son entrée (désirée) dans les histoires littéraires
à venir. Enfin, ce type d’interaction entre un écrivain et ses
critiques, dont on a vu ici un bel exemple (Millet abandonnant
la posture de critique d’art pour celle d’écrivain, suivant ainsi
autant une pente personnelle que les invitations d’une fraction
de la critique), ne peut avoir lieu qu’à condition que l’écrivain
reconnaisse un pair en son critique. Leurs positions respectives
dans les champs littéraire et critique se doivent en effet d’être
homologues pour que la réappropriation se fasse sans heurt et
sans dénonciations.
Ces
constats en appellent un autre : la critique spécialisée
n’a pas pour seules fonctions de produire de la valeur littéraire
et de la croyance en la littérature,
mais participe pleinement du processus de catégorisation et de
distinction d’un écrivain dans la littérature de son temps. Si
les propos de la critique nécessitent toujours d’avoir recours
à l’objectivation, celle-ci ne doit plus seulement les tenir pour
l’expression d’une croyance en la littérature (ce que fait la
sociologie de la littérature sans beaucoup s’intéresser à ce qui
a été exprimé) mais également pour un ensemble de catégorisations
à comprendre (qu’est-ce qui a été perçu ? sous quelle forme ?
avec quels enjeux ?)
David Vrydaghs
F.n.r.s., Université de Liège
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