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Le
« roman » de Romand
(A propos de L’Adversaire d’Emmanuel Carrère) [1]
par
Frank Wagner
Université de Namur
Entreprendre
de définir les spécificités de la fiction implique de prendre en
considération divers domaines limitrophes, cas limites où le fictionnel
s’altère pour se rapprocher de quelque chose d’autre que par
défaut on pourrait nommer le non-fictionnel, mais où également
et inversement, compte tenu de l’essentielle plurivocité des échanges
ainsi institués, ce « quelque chose d’autre » tend, à
des degrés variables, à se fictionaliser. A l’heure actuelle, cette
nécessité d’une tentative de définition a contrario
de la fiction informe clairement les travaux des principales figures
de proue de la narratologie et/ou de la poétique, et plus généralement
de la théorie de la littérature, comme par exemple Gérard Genette,
dont depuis le début des années 90 les recherches concernent de
plus en plus nettement des problèmes d’ordre esthétique, mais aussi
Jean-Marie Schaeffer, qui avec Pourquoi la fiction ?
adopte une perspective anthropologique, ou encore Dorrit Cohn, qui
dans son ouvrage intitulé Le Propre de la fiction
est ponctuellement conduite à élargir le champ de sa réflexion pour
envisager des pratiques tangentes à la fiction « stricto sensu ».
Malgré des présupposés idéologiques et épistémologiques différents,
voire divergents, ces recherches ont de commun de proposer des tentatives
de théorisation ouvertes (à des degrés divers [2] ), rompant ainsi avec les perspectives
isolationnistes et ségrégationnistes qui ont longtemps prévalu dans
le domaine des sciences humaines. En
ce qui concerne la fiction littéraire en mode narratif, c’est précisément
à Gérard Genette, du moins en France, que nous devons avec Fiction
et diction la première tentative cohérente et clairement formalisée
pour rompre avec ce que l’auteur de « Discours du récit »
qualifie lui-même de « narratologie restreinte » [3] . Sous l’influence conjointe
de la philosophie analytique et de la linguistique pragmatique,
comme sur la base d’un constat empirique, Genette est amené à appeler
de ses voeux un affranchissement à l’égard des limitations imposées
à la narratologie traditionnelle - vouée par principe à l’analyse
des seuls récits de fiction :
« [...] même - ou surtout - si les
formes narratives traversent allègrement la frontière entre fiction
et non-fiction, il n’en est pas moins, ou plutôt il n’en est que
plus urgent, pour la narratologie, de suivre leur exemple. » [4]
Si,
à quatorze ans d’intervalle, l’accomplissement de ce programme
a quelque peu perdu de son urgence, il me semble conserver une
bonne part de son intérêt, dans la mesure où seule la multiplication
des enquêtes empiriques peut autoriser une vérification de la
pertinence d’une application des outils narratologiques aux récits
factuels, ou encore à ces productions narratives hybrides, caractérisables
par une forte tension entre les deux pôles du fictionnel et du
factuel. En effet, certains textes narratifs statutairement ambigus
constituent autant d’incitations à obéir à l’injonction genettienne,
car ils sont susceptibles de jouer un rôle de révélateur épistémologique.
Je pense par exemple au texte de Truman Capote intitulé De
Sang-froid : l’analyse empirique de ce récit d’un fait divers
criminel authentique viendrait en effet confirmer la majorité
des intuitions exposées par Genette dans « Récit fictionnel,
récit factuel », en révélant un subtil travail de fictionalisation
des « données » factuelles, notamment par le biais d’un
recours insistant aux pauses descriptives et aux focalisations
internes, sans oublier les spécificités proprement stylistiques
de l’écriture, etc.
Péritexte
/ statut / horizon d’attente
Toutefois,
je préférerai m’intéresser ici à un texte plus récent, qui doit
vraisemblablement beaucoup à De Sang froid, mais
dont les particularités aussi bien référentielles que compositionnelles
et scripturales me semblent susceptibles non seulement de corroborer
mais aussi (je l’espère) d’enrichir les analyses genettiennes
: L’Adversaire [5]
d’Emmanuel Carrère - récit de l’affaire Jean-Claude Romand. Utilisant
les outils élaborés par Gérard Genette dans Figures III et
Nouveau Discours du récit, mais aussi bien dans
Seuils et Palimpsestes, et évidemment dans Fiction
et diction, je me propose de procéder à un examen empirique
des tensions du factuel et du fictionnel dans L’Adversaire,
avant de poser le problème de la production de l’intérêt lectoral,
ce qui engagera un nécessaire questionnement portant sur la (problématique)
littérarité d’un tel texte.
Plutôt que d’appliquer
mécaniquement et dans leur ordre de présentation initial au texte
de L’Adversaire les catégories narratologiques élaborées
par Gérard Genette dans « Discours du récit » puis affinées
dans Nouveau Discours du récit (ordre, durée/vitesse, fréquence,
mode et voix), il me semble préférable de commencer par prendre
en considération les indications péritextuelles, premières dans
le cadre d’une réception effective, afin d’examiner au plus près
les phénomènes qui se jouent dans l’espace mixte de l’écriture-lecture.
M’y incite l’extrême pertinence de cet extrait de « Récit fictionnel,
récit factuel » :
« [...] il arrive qu’un historien invente
un détail ou arrange une « intrigue », ou qu’un romancier
s’inspire d’un fait divers : ce qui compte ici, c’est le statut
officiel du texte et son horizon de lecture. » (p. 67
- je souligne)
Précisément
; et ce « statut » comme cet « horizon » peuvent
être régulés non seulement par le texte lui-même mais par tout un
ensemble de stratégies paratextuelles et péritextuelles qui possèdent
cet avantage notable d’être, au moins en droit, premières dans l’ordre
de la lecture. Au seuil du récit d’Emmanuel Carrère, c’est au texte
de la quatrième de couverture qu’est dévolu ce privilège non pas
de déterminer mais de préorienter avec souplesse et le statut de
L’Adversaire et les particularités du protocole de
réception qui va en découler. Qu’on en juge :
« Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand
a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en
vain, de se tuer lui-même. L’enquête a révélé qu’il n’était pas
médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore
à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis 18 ans,
et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a
préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard.
Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
Je suis entré en relation avec lui, j’ai
assisté à son procès. J’ai essayé de raconter précisément,
jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence.
D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans
projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et
passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts
du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine
aussi extrême m’a touché de si près et touche, je crois, chacun
d’entre nous. » (je souligne)
S’il
est indispensable de citer ce « prière d’insérer » dans
son intégralité, c’est qu’ainsi l’on mesure qu’il constitue à la
fois un modèle réduit du livre que nous allons lire, l’énoncé de
son mode d’emploi, et partant du contrat de lecture qu’il présuppose.
En d’autres termes, ceux de Gérard Genette, le statut du
texte est, depuis ses marges, officialisé, ainsi symétriquement
que l’horizon de réception adéquat. Il importe en effet d’être
tout d’abord attentif à la présence du saut de ligne, blanc typographique
scindant le « prière d’insérer » en deux blocs de texte
de longueur approximativement égale. Est ainsi tracée au mitan de
la page une frontière de part et d’autre de laquelle se répartissent
les énoncés des deux pôles majeurs qui organisent le projet d’écriture
d’Emmanuel Carrère. On aura remarqué que la moitié supérieure du
texte est majoritairement consacrée à un rappel des faits, et qu’en
dépit de la présence de sèmes évaluatifs l’énonciation en est globalement
impersonnelle ; au lieu que la moitié inférieure, caractérisable
par une énonciation personnelle, révèle la présence du sujet de
l’écriture, qui y clarifie ses démarches, ses motivations, son projet
et ses attentes. Toutefois,
on se gardera bien d’accorder un crédit excessif à cette division
cartographique du texte de la quatrième de couverture, qui opposerait
le Nord de l’objectivité et du récit factuel au Sud de la subjectivité
(revendiquée) et du récit fictionnel : la frontière intra-paginale
vaut ici surtout, comme le révèle un examen plus attentif, par sa
porosité et conséquemment par les échanges qu’elle induit. Ainsi
des sèmes évaluatifs, précédemment mentionnés, qui subjectivisent
l’énoncé des faits : écrire que Jean-Claude Romand a « tenté,
mais en vain, de se tuer lui-même », ce n’est pas seulement
raconter, mais produire une interprétation, toute subjective - qui
sera d’ailleurs débattue dans les pages mêmes du livre (aux pages
200 et 202 notamment). De même, estimer qu’il « a préféré supprimer
ceux dont il ne pouvait supporter le regard » consiste à produire
une motivation psychologique rétroactive - renvoyant tout autant
sinon davantage à la subjectivité de l’écrivain qu’à celle de l’assassin
- du fait brut qu’est le meurtre. Enfin, dans la présentation de
la vie de Romand comme « un mensonge qui ne recouvrait rien »,
il est difficile de ne pas percevoir quelque écho de préoccupations
fort compréhensibles de la part du romancier Emmanuel Carrère. On
voit donc que, dès le péritexte, la subjectivisation de l’objectif
excède l’impossibilité du récit à l’état pur et son inévitable altération
par de ponctuelles « scories » discursives [6] ,
et participe bien plutôt d’un amalgame du thématique (l’affaire
Romand) et du rhématique (sa mise en forme scripturale) - hybridité
qui constitue l’une des caractéristiques majeures de L’Adversaire.
Ce que vient
confirmer l’examen de la partie inférieure du « prière d’insérer »,
qui juxtapose l’énoncé de démarches concrètes (« je suis entré
en relation avec lui, j’ai assisté à son procès ») dont l’effet
est d’accréditer le locuteur en soulignant son statut initial d’enquêteur,
de faits (déambulations solitaires de Romand), et la révélation
d’un projet d’écriture tripartite. « raconter précisément »,
« imaginer », « comprendre » : ces trois infinitifs
délimitent en effet le paradigme du projet créateur d’Emmanuel Carrère,
en précisent certaines spécificités esthétiques (la tension entre
factuel et fictionnel), en spécifient les motivations et les objectifs.
Ainsi est esquissé un contrat sans doute discret, puisque ni vraiment
prescriptif ni proscriptif, que je qualifierai de contrat d’écriture-lecture,
dans la mesure où les bénéfices de l’activité créatrice concernent
à la fois l’écrivain (« ce qui m’a [...] touché de si près »)
et la communauté des lecteurs - eux-mêmes inscrits dans la plus
vaste communauté humaine (« ce qui [...] touche [...] chacun
d’entre nous »). Il
importe donc de remarquer que si le syntagme « raconter précisément »
et l’infinitif « imaginer » révèlent dès le péritexte
la tension constitutive de L’Adversaire entre récit
factuel et récit fictionnel, en assignant à son récit un objectif
de compréhension, c’est-à-dire en le présentant comme la quête narrative
d’une forme de vérité (psychologique, éthique, métaphysique, bien
plus que policière), Emmanuel Carrère semble occulter, chez lui
comme chez ses lecteurs, toute préoccupation d’ordre esthétique,
et a fortiori artistique. Mais, même si le pacte auteur-lecteurs
n’en dit mot, il importera malgré tout de se demander si, en dépit
de l’horreur du référent, et des priorités « cognitives »
explicitement revendiquées pour cette entreprise, la jouissance
esthétique n’est pas à même d’effectuer ici un retour paradoxal.
Le péritexte
constitue par essence une zone indécise, dont la délimitation
est parfois fort problématique. L’Adversaire confirme
de façon spectaculaire cette indécision constitutive ; du moins
si l’on prend en considération les deux versions du texte à ce jour
disponibles :
« Le matin du samedi 9 janvier 1993,
pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants,
j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école
de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine
Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et
Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas. J’ai passé
seul l’après-midi du samedi et le dimanche, habituellement consacrés
à la vie commune, car je terminais un livre auquel je travaillais
depuis un an : la biographie du romancier de science-fiction Philip
K. Dick. Le dernier chapitre racontait les journées qu’il a passées
dans le coma avant de mourir. J’ai fini le mardi soir et le mercredi
matin lu le premier article de Libération consacré à l’affaire
Romand. »
Prétendre
produire une glose pertinente de cet extrait implique, avant toute
chose, de cerner le statut qui découle de son emplacement au sein
du livre considéré comme volume régi par un ensemble de codes éditoriaux
- c’est-à-dire à la fois institutionnels et socio-culturels. Dans
l’édition originale P.O.L., ce texte est précédé, par ordre chronologique
d’apparition, par un rappel du titre, la liste des ouvrages « Du
même auteur » et une page de faux-titre ; dans la réédition
dans la collection « Folio » par une page de faux-titre
et une brève notice bio-bibliographique consacrée à Emmanuel Carrère.
Mais la différence la plus remarquable est que, dans l’édition originale,
la page où apparaît ce texte constitue la première page numérotée
(n° 7) du volume, alors que dans la réédition elle est
vierge de tout numéro. On est donc fondé à conclure, me semble-t-il,
que ce qui à l’origine possédait le statut d’incipit est
rétroactivement requalifié, avec rang de péritexte. Et si
l’on prête attention aux particularités stylistiques et sémantiques
du texte, cette modification de statut se révèle digne d’intérêt,
en raison de l’impact que cette « première » page est
appelée à exercer sur la suite de l’activité de lecture. En effet,
de quoi est-il question dans ces lignes ? L’énonciateur y développe,
en adoptant le mode personnel, un parallèle rigoureux entre son
emploi du temps et celui de Jean-Claude Romand en ce jour à bien
des égards décisif pour tous deux du 9 janvier 1993. De plus, il
y est explicitement fait mention d’un ouvrage d’Emmanuel Carrère,
sa biographie de K. Dick, dont l’existence est attestée aussi bien
dans la liste « Du même auteur » (P.O.L.) que dans la
notice bio-bibliographique (« Folio »). Enfin, le texte
s’achève sur la mention d’un article de presse, à l’existence là
encore vérifiable, implicitement présenté comme le « déclencheur »
de l’activité d’écriture à l’origine du récit où il y est fait allusion.
Si cette page
possède un statut de péritexte, nous n’avons rien là que de très
ordinaire : avant d’entamer son récit, l’auteur, Emmanuel Carrère,
produit une forme d’avant-propos ou d’avertissement dans lequel
il révèle l’origine de son projet scriptural : source (l’article
de Libération) et punctum (contraste des itinéraires
« parallèles » et coïncidence troublante : Carrère décrit
le coma de K. Dick alors que Romand est lui-même plongé dans le
coma). Il s’exprime alors en son nom propre, d’instance littéraire,
ce qui ne nous permet pas de préjuger de l’identité de l’instance
narrative qui fera son apparition au début du récit, c’est-à-dire
à la page suivante. En
revanche, si ce texte constitue déjà l’incipit de
L’Adversaire, son statut et le contrat de lecture
qui en découle s’en trouvent précisés, car dans cette perspective
l’auteur-narrateur revendique pour son écrit, depuis son corps
même, le statut de récit factuel, comme l’attestent la mention
de la première source journalistique consultée et la référence à
sa biographie de K. Dick. Pour ce qui est de la voix narrative,
il s’ensuit qu’ici instances littéraire et narrative se superposent,
situation que symboliserait l’une de ces formules équationnelles
qu’affectionne Gérard Genette : A (pour auteur) = N (pour narrateur)
; et conséquemment exit N. Nous nous trouverions donc en présence
d’une identité rigoureuse entre auteur et narrateur, particularité
qui permet, entre autres paramètres, de définir le récit factuel.
Toutefois, il
serait artificiel et hasardeux d’isoler plus longtemps ce texte
de son co-texte : pour évaluer la pertinence de cette hypothèse
de lecture, comme les différences qui séparent l’édition originale
de la réédition, il est impératif de confronter la première page
citée à celle qui, dans les deux éditions, après une page blanche
lui fait suite :
« Luc Ladmiral a été réveillé le lundi
peu après quatre heures du matin par un appel de Cottin, le pharmacien
de Prévessin. Il y avait le feu chez les Romand, ce serait bien
que les amis viennent sauver ce qui des meubles pouvait l’être.
Quand il est arrivé, les pompiers évacuaient les corps. Il se
rappellera toute sa vie les sacs de plastique gris, scellés, dans
lesquels on avait mis les enfants : trop horribles à voir. Florence
avait seulement été recouverte d’un manteau. Son visage, noirci
par la fumée, était intact. En lissant ses cheveux, dans un geste
d’adieu désolé, les doigts de Luc ont rencontré quelque chose
de bizarre. [...] » (P.O.L., p. 9 / « Folio »,
p. 11)
Ce
passage est caractérisable par l’emploi du mode impersonnel, qui
renvoie à une narration de type hétérodiégétique. De plus, on
aura remarqué la focalisation interne sur le « personnage »
de Luc Ladmiral, qui nous vaut de découvrir la scène à travers
le filtre de son champ de conscience - ce qu’attestent de nombreux
sèmes affectifs et évaluatifs, ainsi que le recours ponctuel au
discours indirect libre. Enfin, il s’agit d’un début in medias
res. Tous ces traits spécifiques - auxquels on peut ajouter
les temps verbaux du passé - me semblent susceptibles d’être interprétés
comme autant d’indices de fictionalité. On
mesure sans doute mieux à présent l’écart qui sépare les deux
états du texte : dans l’édition originale, on pourrait presque
aller jusqu’à dire que le début de L’Adversaire est partagé
entre deux « incipit » concurrents, un
récit factuel en narration homodiégétique versus
un récit fictionnel en narration hétérodiégétique ; au lieu que
la réédition propose, après un préambule auctorial, un début in
medias res de type (en apparence) clairement fictionnel.
Si je me suis attardé sur ces variations éditoriales, c’est que,
situées à l’orée du récit, de telles différences me semblent préorienter
de façon variable
[7] les protocoles de réception ; mais, à terme, c’est-à-dire
au fil du texte et de sa lecture, l’écart entre les deux versions
est appelé à progressivement se résorber, car la tension entre
homodiégétique-factuel et hétérodiégétique-fictionnel est récurrente
tout au long de la diachronie de L’Adversaire. Nous ne
sommes donc pas seulement confrontés, comme à la lecture de De
Sang-froid de Truman Capote, au récit (magistralement) fictionalisé
d’un fait divers authentique, mais à un texte narratif statutairement
beaucoup plus hybride, car fondé sur une oscillation permanente
entre ces deux pôles réputés antagonistes.
Toutefois,
la formule que je viens d’employer ne doit pas inciter à conclure
hâtivement que la structuration de L’Adversaire repose
sur une alternance systématiquement réglée et sans
reste de séquences factuelles en narration homodiégétique
et de séquences fictionnelles en narration hétérodiégétique. Les
lecteurs peuvent certes en éprouver tout d’abord l’impression,
surtout s’ils focalisent leur attention sur le phénomène particulièrement
voyant que constituent les variations pronominales : ainsi, comme
nous venons de le voir, à une première page (numérotée ou non
en fonction des éditions) en narration homodiégétique succède
une longue séquence (p. 9-27) en narration hétérodiégétique, exempte
avant ses dernières pages [8] de toute intrusion explicite
de l’auteur-narrateur ; elle-même suivie d’une nouvelle séquence
en narration homodiégétique... Le procédé d’alternance est en
outre signalé par les particularités typographiques du volume,
car la ligne de démarcation entre les différentes séquences est
matérialisée par une page blanche.
Fictionnel
/ factuel : des frontières incertaines
Cependant,
à terme, un examen plus attentif du texte vient récuser cette
hypothèse d’une dichotomie entre récit factuel et récit fictionnel,
que fonderait l’opposition des modes de narration considérés sous
l’angle de la personne. C’est qu’en effet la question épineuse
de la voix narrative ne se borne pas à ces variations de personne,
qui elles-mêmes ne se limitent pas à un simple choix pronominal.
Ainsi, même dans les parties du texte relevant clairement d’une
narration hétérodiégétique, reposant majoritairement sur des temps
verbaux tels que l’imparfait et le passé-composé, et faisant un
usage insistant de la focalisation interne et du discours indirect
libre, tous traits qui peuvent être interprétés comme indices
de fictionalité, persistent divers éléments qui eux continuent
à renvoyer au récit factuel - instituant de la sorte une forte
tension entre les deux statuts. A
commencer par le plus évident : le contenu narratif. Dans la mesure
où le péritexte nous a appris, ou plutôt rappelé l’existence d’une
affaire Jean-Claude Romand antérieure à l’écriture du livre que
nous lisons, il devient pour le moins difficile de recevoir comme
fiction la mise en forme narrative de ladite affaire, d’autant
que Jean-Claude Romand lui-même y est nommément désigné de façon
récurrente tout au long de ses pages. De plus, les références
constantes au procès, aux procureurs, avocats, journalistes, etc.,
viennent renforcer ce phénomène d’accréditation du narré.
Toutefois, je suis conscient que cet argument « de bon sens »
tend à minimiser les pouvoirs du récit, de même que le poids de
nos habitudes lectorales. A l’heure actuelle, compte tenu du statut
prééminent du roman sur le marché du livre depuis déjà un certain
temps, il me semble que s’est développé chez bien des récepteurs
ce que je nommerai un réflexe lectoral conditionné : même
si, instruits par les médias, nous savons tout (ou presque) de
l’affaire Romand, il est fort possible que, face à un texte qui
exploiterait systématiquement et exclusivement l’arsenal des techniques
narratives traditionnellement dévolues au roman, nous soyons amenés,
pendant le temps de notre lecture, à placer notre savoir extra-textuel
entre parenthèses, « oubliant » momentanément, ou plutôt
minimisant l’importance de l’impératif de véridicité inhérent
à la pratique du récit factuel. Dans le cas d’un fait divers aussi
atroce que l’affaire Romand, un tel texte courrait le risque de
privilégier les structures d’adhésion esthétiques, au détriment
des vecteurs de distanciation critique - gage d’une réflexion
d’ordre éthique [9] . Ce n’est qu’une hypothèse de ma part,
mais il me semble qu’en orchestrant dans son récit une tension
rigoureuse entre fictionnel et factuel, Emmanuel Carrère a souhaité
se prémunir contre ce qui devait lui apparaître, pour lui-même
comme pour ses lecteurs, comme un danger. Aussi
la lettre même des séquences les plus fortement fictionalisées
de L’Adversaire intègre-t-elle divers éléments qui viennent
contrecarrer sa réception comme texte de pure et simple fiction,
en inscrivant une distance au sein de l’énoncé et/ou de l’énonciation.
Ce rôle de facteur de secondarisation, induisant une réflexion
critique, est ainsi parfois dévolu aux ressources de la parenthétisation
; le plus souvent afin de modaliser des propos rapportés :
« Pas de reçu, pas de trace. Il se
rappelle avoir observé : « S’il m’arrivait quelque chose,
tout ton argent serait perdu. » A quoi elle aurait tendrement répondu (c’est sa version à lui) : « S’il t’arrivait quelque chose,
ce n’est pas l’argent que je regretterais. » » (p. 131 -
je souligne)
Dans
cet exemple, on constate que l’échange dialogué au discours direct,
qui pourrait donner une forte impression de fictionalité (comment
rapporter fidèlement des propos dont on n’a pu être témoin ?), fait
l’objet d’une modalisation en deux temps [10] : tout d’abord par l’usage, dans l’incise,
du mode conditionnel ; sur quoi renchérit, tout en explicitant ce
choix modal, la précision apportée au présent de l’indicatif, entre
parenthèses. Même si la narration hétérodiégétique en mode impersonnel
n’est pas à proprement parler abandonnée, on conviendra tout de
même qu’elle est pour le moins parasitée par un phénomène de polyvocalité.
Le respect momentané d’un anonymat de convention est contrastivement
mis en évidence, et renvoyé à son essence conventionnelle, par la
rupture qu’occasionne la notation parenthétique. De plus, l’hypothèse
d’un énoncé sans énonciateur n’étant guère recevable, on remarquera
que le présent de l’indicatif se fait ici présent d’énonciation,
ce qui confère au contenu de la parenthèse une valeur de glose métatextuelle
: l’auteur-narrateur a beau ne pas se textualiser en une première
personne, il n’en émet pas moins un doute quant à la crédibilité
des propos rapportés de Romand, et contribue ainsi à défictionaliser
l’échange dialogué au discours direct - ce qui lui permet de rétablir
la tension entre fictionnel et factuel. Mais,
pour occasionner semblable mise à distance d’un propos rapporté,
l’auteur-narrateur de L’Adversaire use parfois des ressources
plus discrètes de l’incise (antéposée, interpolée ou postposée)
sous sa forme la plus minimale :
« Il dit : « Le côté social
était faux, mais le côté affectif était vrai. » » (p.
90 - je souligne)
« « Je ne me souviens pas, dit-il,
de ses dernières paroles. » » (p. 160 - je souligne)
« « J’ai pensé qu’il fallait que Caroline
l’ait avec elle, dit-il. Elle l’adorait. » » (p. 167
- je souligne)
On
remarquera que par un retournement paradoxal, lié au cadre énonciatif,
lui-même déterminé par le péritexte, ce stéréotype formulaire (« dit-il »)
emblématique de la circulation de la parole en régime fictionnel
finit ici par renvoyer à son contraire : le récit factuel. Le « dit-il »
qui précède, morcelle ou suit les propos de Romand renvoie à l’énonciation
englobante, dont l’origine (l’auteur-narrateur) clarifie et hiérarchise
ainsi la scène énonciative de son récit, au nom d’un impératif de
véridicité - par là même signalé à l’attention des lecteurs.
Il serait fastidieux
d’analyser dans le détail chacun de ces procédés, d’autant qu’ils
sont convergents dans leurs effets ; aussi me contenterai-je d’en
dresser une liste assortie de brefs commentaires. Au nombre des
potentiels vecteurs de distanciation critique, nuançant l’apparente
fictionalité de certaines franges du texte, on peut ainsi compter
: -
la juxtaposition de tours interrogatifs :
« Est-ce qu’il a regardé, le front
contre la vitre, ce qu’on voyait de cette fenêtre ? Est-ce qu’il
s’est assis à sa place, est-ce qu’il a croisé le type qui
revenait l’occuper, est-ce qu’il a appelé sur son poste ? »
(p. 95)
En
dépit du maintien d’une narration impersonnelle apparemment hétérodiégétique,
l’accumulation des questions renvoie bel et bien aux perplexités
d’un énonciateur particulier - dont la présence est en outre confirmée
par l’effet modalisant du recours à la graphie italique (« sa
place »). -
l’emploi ponctuel d’un présent gnomique, à valeur de vérité générale
:
« Une telle amitié fait partie des
choses précieuses de la vie [...] » (p. 11)
« Il n’avait que trente-quatre ans,
mais sa maturité paisible et réfléchie l’avait préparé à ce
moment où on cesse d’être un fils pour devenir un père, et pas
seulement celui de ses propres enfants mais aussi celui de ses
parents qui tout doucement glissent vers l’enfance dernière. »
(p. 111 - je souligne)
De
tels propos, relevant d’une forme de « philosophie à la petite
semaine », peuvent bien sûr être attribués aux « personnages »
du récit (Luc Ladmiral, Jean-Claude Romand), mais en dépit de leur
apparente banalité, rien n’interdit d’y lire, différemment, des
considérations d’ordre général interpolées dans son récit par l’auteur-narrateur.
Y incite notamment la soudaine modification du temps verbal, qui
rompt avec la dominante d’une inscription des faits narrés dans
le passé ; comme la généralité même de ces considérations, qui tend
à les constituer en enclaves extranarratives. L’origine locutive
de tels propos est donc caractérisable par son ambiguïté.
- l’usage
récurrent du discours indirect libre, qui manifeste une
indécision similaire :
« En une heure de route, on était à
Annecy d’une part, à Clairvaux de l’autre. On avait les agréments
de la campagne, de la montagne et d’une capitale à deux pas ;
un aéroport international ; une société ouverte et cosmopolite.
Enfin, c’était idéal pour les enfants. » (p. 87)
En
effet, les linguistes ont abondamment démontré que ce mode discursif
témoigne d’une forme de flottement entre parole du personnage et
parole du narrateur qui la médiatise. Ici, si les propos « rapportés »
renvoient à la subjectivité des habitants du pays de Gex, leur énonciation
ne s’en fond pas moins dans le moule formel caractéristique du reste
de la narration. -
la prégnance des focalisations internes :
« Assassinés. Les Romand avaient été
assassinés. Le mot éveillait dans la tête de Luc un écho sidéré. »
(p. 13)
Cette pénétration dans le champ
de conscience de Luc Ladmiral est là encore le lieu d’une notable
tension, car si le procédé qui consiste à explorer l’intériorité
psychologique d’un personnage est communément admis en régime fictionnel,
il en va tout autrement, en régime factuel, lorsqu’il s’agit d’une
personne. Or, tel est le statut de Ladmiral, ami de Jean-Claude
Romand, conséquemment pourvu du même degré de réalité que lui [11] .
Ce paradoxe d’une
application à un récit factuel des artifices conventionnels traditionnellement
dévolus à la fiction est, en une autre occurrence, porté à un degré
optimal :
« Seul dans sa voiture, il sanglotait
et marmottait : « On veut me casser la gueule... on veut
me casser la gueule... » » (p. 143 - je souligne)
En toute rigueur,
l’isolement de Jean-Claude Romand, explicitement mentionné par
la narration, devrait rendre impossible la restitution de ses
propos. Il semblerait donc qu’il y ait là une contradiction logique,
susceptible de ruiner la crédibilité de la narration, c’est-à-dire
de récuser les prétentions de l’instance narratrice sinon à la
vraisemblance, du moins à la vérité - celle des faits.
Harmonisation
métatextuelle : les frontières rétablies ?
Et pourtant,
à la lecture de L’Adversaire, ces multiples points
de tension entre récit fictionnel et récit factuel, entre simple
vraisemblance et scrupuleuse véridicité, ne sont pas perçus comme
autant d’infractions, mais plutôt comme un ensemble de latitudes
autorisées, car précisément explicitées et revendiquées. En effet,
ces fluctuations ne font après tout que renvoyer à celles qu’induisait
dans le péritexte la bipolarité technique constitutive du projet
d’écriture de Carrère : « raconter précisément » / « imaginer »
- afin de « comprendre ». Mais
on pourrait me reprocher d’accorder là un crédit disproportionné
aux capacités du péritexte à préorienter (voire déterminer) le
protocole de réception qui va régir la lecture du texte. Aussi
mes affirmations ne reposent-elles pas sur le repérage de cette
seule ressource : si l’ambiguïté statutaire de L’Adversaire
ne constitue pas un frein à la lecture, c’est aussi et surtout
en raison de l’importance, dans ce récit, de la mise à contribution
des procédés métatextuels. En effet, autant que la mise
en récit de l’affaire Romand, L’Adversaire constitue le
récit de sa propre genèse.
Si le projet scriptural d’Emmanuel Carrère était déjà dessiné
à grands traits dans le texte de la quatrième de couverture, il
est non seulement rappelé mais affiné et spécifié, dans ses tenants
et aboutissants, tout au long du texte. Et
il est capital de remarquer que les ressources métatextuelles,
qui en régime fictionnel possèdent une dimension déréalisante
et décrédibilisante dans la mesure où par leur capacité de dénudation
du médium littéraire elles tendent à détourner l’attention lectorale
de la fiction pour la reporter sur le procès de textualisation,
provoquent ici des effets inverses : leur exploitation tend au
contraire à accréditer à la fois l’énonciateur,
son énonciation et son produit : le récit. Ainsi les séquences
les plus intensément métatextuelles de L’Adversaire relèvent-elles
clairement du récit factuel, en ce qu’elles satisfont au plus
haut point à l’impératif de véridicité. Nous avons déjà vu fonctionner
ce renversement dans la première page de l’édition P.O.L. : en
faisant référence à l’écriture de sa biographie de Philip K. Dick,
Carrère revendique et accrédite son statut d’écrivain, ce qui
vient déjà garantir en quelque façon l’authenticité de la voix
qu’il va donner à lire-entendre par la suite du volume. On remarquera
en outre, à l’examen de cette première page, que les ressources
proprement métatextuelles (écrire que l’on écrivait un livre)
reçoivent le concours de procédés intertextuels et hypertextuels.
Intertextualité à l’échelle de l’oeuvre même d’Emmanuel Carrère,
c’est-à-dire auto-intertextualité : tel est le type de
relation qu’institue la mention, dans L’Adversaire, de
Je suis vivant et vous êtes morts (« la biographie
du romancier de science-fiction Philip K. Dick » - p. 7),
avant-dernier livre du même auteur, dont le titre sera ultérieurement
(p. 35) cité et glosé. De plus, cette relation intertextuelle
spécifique est étendue à d’autres ouvrages d’Emmanuel Carrère,
en particulier La Classe de neige, roman auquel il sera
fait allusion à plusieurs reprises (p. 36, 37, 55 et 191). On
remarquera de nouveau qu’alors qu’en régime fictionnel la pratique
de l’auto-intertextualité (voir Robbe-Grillet ou Perec, par exemple)
relève généralement d’un « clin d’oeil » à vocation
dénudante et déréalisante, dans L’Adversaire, en raison
de la préorientation péritextuelle du statut du texte et de son
protocole de réception, comme de sa récurrente confirmation par
les ressources du métatextuel, le procédé produit des effets inverses
: il accrédite l’origine locutive du récit, en validant par métonymie
l’identité de son signataire [12] . Tout un chacun peut en effet se procurer
en librairie les textes d’Emmanuel Carrère intitulés Je suis
vivant et vous êtes morts ou La Classe de neige.
J’en dirais
volontiers autant des implications de l’intertextualité considérée
cette fois dans son acception générale : mentionner Ubik de
Philip K. Dick (p. 30) ou Dans la solitude des champs de coton
de Bernard-Marie Koltès (p. 92) n’institue pas ici de renvoi implicite
à une commune essence fictionnelle, mais remplit de nouveau une
fonction d’accréditation, dans la mesure où l’existence de ces
textes en dehors de la sphère textuelle de L’Adversaire est
avérée - et donc vérifiable. Cela vaut, à plus forte raison, pour
les allusions à des écrits non-fictionnels comme Le Hasard
et la nécessité de Jacques Monod (p. 92-93) ou Le Malheur
des autres de Bernard Kouchner (p. 154). On pourrait
d’ailleurs attribuer des implications similaires aux mécanismes
non plus à proprement parler intertextuels mais interculturels,
comme ces références cinématographiques aux Quatre Cents coups
(p. 75), au Grand Bleu (p. 92) ou au
Père Noël est une ordure (ib.). Pour reprendre et
dévoyer la fameuse formule de Roland Barthes [13] , ce que nous disent, dans L’Adversaire,
les divers titres précédemment cités (dont on peut supposer, au
moins pour les deux derniers d’entre eux, qu’ils appartiennent
à un patrimoine culturel commun), c’est : nous sommes le réel.
Aussi, à rebours de leurs implications en régime fictionnel
courant, ces nombreuses références intertextuelles et/ou interculturelles
contribuent à accréditer la véracité de ce qui est narré dans
L’Adversaire, au même titre que les multiples noms propres
de personnalités dont le texte est parsemé : Bernard Kouchner,
Léon Schwartzenberg, Jacques Barrot, Alain Carignon, Pierre Bérégovoy,
ou encore Mireille Dumas... Quant
au rôle de l’hypertextualité, il me semble implicitement signalé
dès la première page de L’Adversaire, sous la forme
d’une référence au « premier article de Libération consacré
à l’affaire Romand » (p.7), qui par la suite du texte formera
réseau avec de nombreuses autres mentions de comptes rendus journalistiques
de l’affaire, émanant d’organes de presse variés (Libération,
Le Monde, L’Est républicain, Le Nouvel Observateur,
L’Humanité, etc.). Si nous sommes ici fondés à parler non
pas simplement d’intertextualité mais d’hypertextualité, c’est
que le rapport qui unit le récit d’Emmanuel Carrère à la masse
des écrits journalistiques antérieurs n’est pas seulement de l’ordre
d’un mécanisme citationnel ou allusif ponctuel. Il me semble au
contraire possible de considérer L’Adversaire comme un
hypertexte (statutairement ambigu) à hypotexte pluriel et non-fictionnel
: la masse des informations mises en forme et véhiculées
par les différents médias. Car, dans le cas d’un récit de fait
divers, parler de « récit factuel » implique
une grande prudence : à moins d’en être directement témoins -
et encore cela ne nous permet-il pas de connaître leurs motivations
subjectives -, notre accès aux faits est toujours médiatisé
; c’est-à-dire qu’entre eux et nous s’interpose une
série de relais qui, en raison des codes socio-culturels qui déterminent
leur mise en forme, peuvent constituer autant d’écrans ou d’obstacles.
Même la plus « sèche » des dépêches d’agence de presse
(qui constitue déjà un récit, quand bien même embryonnaire) ne
nous garantit pas un accès direct au réel « objectif »
: elle relève d’un genre dûment codifié et entériné par l’usage.
Aussi est-ce
par rapport à la masse de ces récits antérieurs, parfois écrits,
qu’Emmanuel Carrère va devoir déterminer les spécificités de sa
propre activité d’écriture - ce qui m’incite à identifier dans
son entreprise une dimension hypertextuelle. Et, tout hypertexte
possédant peu ou prou une valeur de métatexte [14] , on peut lire une confirmation
de mon hypothèse dans les gloses ponctuelles qui, dans L’Adversaire,
portent sur des extraits de journaux antérieurs :
« (Je me rappelle cette phrase, la
dernière d’un article de Libération, qui m’a définitivement
accroché : « Et il allait se perdre, seul, dans les forêts
du Jura. ») » (p. 33)
« « On n’a pas tous les jours l’occasion
de voir le visage du diable » : ainsi commençait, le lendemain,
le compte rendu du Monde. Moi, dans le mien [15] , je disais d’un damné. »
(p. 46)
Que
le commentaire insiste sur la phase ou le déphasage, on conviendra
sans doute que, comme l’intertextualité, ce que j’identifie ici
comme variante spécifique de l’hypertextualité contribue également
à crédibiliser le récit d’Emmanuel Carrère - dans la mesure où l’hypotexte
médiatique, désigné de surcroît par des références explicites, jouit
lui aussi d’une existence avérée. Toutefois,
s’ils contribuent de manière notable à attirer L’Adversaire
dans l’orbe du récit factuel, les procédés intertextuels et hypertextuels
ne font pourtant, dans cette perspective, que jouer le rôle d’auxiliaires
du métatextuel. En effet, comme il l’a été précédemment signalé,
ces ressources favorisent, tout au long de la diachronie du récit,
la dialectisation insistante de sa genèse - tenants et aboutissants
compris -, de sorte qu’elles relaient le péritexte en vue de déterminer
le statut du texte et d’orienter ses modalités de réception ; ce
dont permettra de juger cet extrait :
« Une fois décidé, ce qui s’est fait
très vite, d’écrire sur l’affaire Romand, j’ai pensé filer sur
place. M’installer dans un hôtel de Ferney-Voltaire, jouer le
reporter fouineur et qui s’incruste. Mais [...] je me suis rendu
compte que ce n’était pas cela qui m’intéressait. L’enquête que
j’aurais pu mener pour mon compte, l’instruction dont j’aurais
pu essayer d’assouplir le secret n’allaient mettre au jour que
des faits. [...] tout cela, que j’apprendrais en temps utile,
ne m’apprendrait pas ce que je voulais vraiment savoir : ce qui
se passait dans sa tête durant ces journées qu’il était supposé
passer au bureau ; [...] qu’il passait, croyait-on maintenant,
à marcher dans les bois. » (p. 32-33)
Ce
passage, relativement précoce dans la diachronie du récit puisqu’il
se situe à la fin de la première longue séquence en narration homodiégétique,
vient à la fois confirmer et prolonger les informations déjà délivrées
dans le péritexte et la première page de texte, car il est le lieu
d’un rappel de l’origine du désir d’écriture d’Emmanuel Carrère
et d’une spécification de ses motivations : non pas la quête d’une
vérité d’ordre factuel, mais l’élucidation d’un « mystère »
d’ordre humain, à la fois psychologique, métaphysique et ontologique.
Et cette précision est appelée à rayonner tant rétrospectivement
que prospectivement sur l’ensemble du texte où elle s’insère : puisque,
dans l’ordre du récit, elle constitue une analepse [16]
, elle motive rétroactivement le choix de la narration
hétérodiégétique et de la focalisation interne caractéristiques
de la séquence d’apparence fictionnelle qui a précédé (p. 9-27),
mais simultanément annonce la reconduction ponctuelle de choix similaires
pour certaines des séquences à venir. L’exploration du champ de
conscience des principaux acteurs du récit est ainsi présentée comme
relevant non pas de quelque parti pris esthète, mais d’un désir
de savoir et comprendre, c’est-à-dire de découvrir une forme de
« vérité intérieure ». Mais,
cette aspiration ne pouvant, dans la perspective propre à Emmanuel
Carrère, reposer sur les seules ressources de l’affabulation, par
la suite du récit vont se multiplier les séquences métatextuelles
relatives à la dimension la plus concrète de la genèse du texte,
c’est-à-dire (même si selon l’écrivain l’essentiel est ailleurs)
au travail d’enquête sur lequel reposera l’activité d’écriture proprement
dite : correspondance avec Jean-Claude Romand (certains de ces courriers
étant reproduits dans le corps du texte : p. 34-38, 205-208), rencontres
avec ses proches, son avocat, et Romand lui-même, assistance aux
différentes étapes de son procès. On pourrait m’opposer que la narration
de telles démarches relève clairement, et exclusivement, du récit
de faits. Pourtant, si je choisis de définir ces passages comme
métatextuels, c’est que l’exposé des faits qui y sont rapportés
est toujours, à plus ou moins long terme, situé dans la perspective
du livre à écrire - livre qui, par un paradoxe familier aux amateurs
de littérature contemporaine, se trouve être précisément celui où
nous lisons le récit détaillé des étapes préliminaires à sa rédaction
:
« Si [...] Romand ne me répond pas,
j’écrirai un roman « inspiré » de cette affaire, je
changerai les noms, les lieux, les circonstances, j’inventerai
à ma guise : ce sera de la fiction.
Romand ne m’a pas répondu. » (p. 35
- je souligne)
« J’ai commencé un roman où il était
question d’un homme qui chaque matin embrassait femme et enfants
en prétendant aller à son travail et partait marcher sans but
dans les bois enneigés. Au bout de quelques pages, je me suis
retrouvé coincé. J’ai abandonné. » (p. 36)
On
remarquera que le roman, la fiction (la
transposition fictionnelle) ne sont présentés ici que comme un projet
de type palliatif, qu’une impossibilité empiriquement éprouvée voue
à l’échec. Est ainsi représenté au sein-même des pages de L’Adversaire,
sinon son négatif à proprement parler, du moins le pôle-repoussoir
qui permet de le définir a contrario. Ou plutôt l’un
des deux pôles-repoussoirs entre lesquels il est tiraillé :
« J’apprécie la sincérité et le courage
de votre attitude qui vous fait accepter la déception d’un échec
après un travail important plutôt que de vous satisfaire d’un
récit journalistique qui ne correspondrait pas à votre objectif. » [17] (p.
207 - je souligne)
Ni
roman, ni récit journalistique, L’Adversaire finira
par être les deux à la fois. On mesure à quel point de telles séquences
métatextuelles contribuent à expliciter et légitimer les ambiguïtés
statutaires d’un texte qui, sans elles, aurait couru le risque de
déconcerter et décourager des lecteurs peu habitués à une telle
transgression des cloisonnements institutionnalisés (malgré l’existence
de tentatives hybrides antérieures) entre récits fictionnel et factuel.
Le rôle du métatextuel semble donc bien être d’assurer une graduelle
propédeutique à la lecture des spécificités atypiques du texte qu’en
apparence seulement il morcelle, mais dont il tend en réalité à
assurer la continuité. Le
long passage qui suit permettra de spécifier les modalités et les
implications d’une telle harmonisation métatextuelle des liens entre
écriture et lecture :
« Il y a maintenant trois mois que
j’ai commencé à écrire. Mon problème n’est pas, comme je le pensais
au début, l’information. Il est de trouver ma place face à votre
histoire. En me mettant au travail, j’ai cru pouvoir repousser
ce problème en cousant bout à bout tout ce que je savais et en
m’efforçant de rester objectif. Mais l’objectivité, dans une telle
affaire, est un leurre. Il me fallait un point de vue. Je suis
allé voir votre ami Luc et lui ai demandé de me raconter comment
lui et les siens ont vécu la découverte du drame. J’ai essayé
d’écrire cela, en m’identifiant à lui avec d’autant moins de scrupules
qu’il m’a dit ne pas vouloir apparaître dans mon livre sous son
vrai nom, mais j’ai bientôt jugé impossible (techniquement et
moralement, les deux vont de pair) de me tenir à ce point de vue.
[...] Ce n’est évidemment pas moi qui vais dire « je »
pour votre propre compte, mais alors il me reste, à propos de
vous, à dire « je » pour moi-même. A dire, en mon nom
propre et sans me réfugier derrière un témoin plus ou moins imaginaire
ou un patchwork d’informations se voulant objectives, ce qui dans
votre histoire me parle et résonne dans la mienne. Or je ne peux
pas. Les phrases se dérobent, le « je » sonne faux. » [18] (p. 205-206)
On notera
tout d’abord que les « propos » rapportés dans cet extrait
bénéficient d’un degré de crédibilité optimal, puisqu’ils proviennent
d’un courrier, ici reproduit, adressé par Emmanuel Carrère à Jean-Claude
Romand. Ensuite, par-delà l’exposé d’apories narratives successives
- dont nous savons au moment de notre lecture qu’elles ont été
surmontées et dépassées, puisque nous y avons accès depuis un
texte achevé et publié -, la séquence explicite rétrospectivement,
en même temps qu’elle les remotive, toutes les particularités
du récit sur lesquelles nous avions pu précédemment achopper :
focalisation initiale sur Luc Ladmiral, en narration hétérodiégétique
; puis, progressivement, ingérences de plus en plus fréquentes
de l’auteur-narrateur, tantôt sous la forme d’une première personne
du singulier (dont la présence culmine dans les séquences en narration
homodiégétique), tantôt sous celle d’abondantes modalisations
(« sans doute », « soit... soit », « peut-être »,
etc.), ou encore de rappels explicites du projet scriptural (« j’imagine
que »). Enfin, le rapport empathique qui unit l’écrivain
au « matériau » auquel il est confronté est une fois
de plus rappelé. On
voit donc qu’en dépit de son origine épistolaire privée, sitôt
interpolé au sein d’un récit destiné à publication et effectivement
publié, ce passage déborde son cadre illocutoire initial et s’adresse
indirectement à nous, lecteurs, à qui il dispense une somme d’éclaircissements
relatifs à ce que, parvenus à cette page, nous avons déjà lu,
mais aussi bien aux quelques pages qu’il nous reste à lire.
Production
de l’intérêt lectoral et littérarité
Toutefois,
un récit - qu’il soit littéraire ou non - ne se limite pas à l’investissement
d’un espace textuel déterminé ; il s’inscrit, non moins essentiellement,
dans une temporalité : celle qui régit sa réception par les lecteurs.
Aussi, dans cette perspective, il est impératif de prêter attention
à l’emplacement diachronique des séquences métatextuelles : situées
de part et d’autre des séquences en narration hétérodiégétique,
on pourrait estimer qu’elles contribuent à désamorcer au moins
partiellement leur force d’ébranlement des habitudes lectorales.
Le « scandale » que pourrait constituer la fictionalisation
manifeste d’un fait divers authentique serait ainsi graduellement
atténué. Cependant, seule la longue clarification métatextuelle
rétrospective des pages 205-206 vient réellement motiver
l’ensemble des spécificités formelles du texte,
et cette localisation tardive n’est pas sans conséquences quant
aux particularités de notre réception. Parvenus à cet endroit
du récit, nous comprenons certes après coup (puisque
l’auteur-narrateur nous l’explique) les motivations qui ont présidé
à la mise en forme atypique du récit, mais notre expérience de
lecture antérieure, consistant en réajustements successifs de
nos modalités de réception selon des oscillations symétriques
de celles de l’écrivain entre « fictionalité » et « factualité »,
n’en persiste pas moins dans notre souvenir - ce qui incite à
poser le problème de la dimension esthétique d’un tel texte,
comme de sa (ou de ses) lecture(s).
Comme il l’a déjà été signalé, le projet conscient et explicite
d’Emmanuel Carrère n’est pas d’ordre esthétique, et par conséquent
ne saurait a fortiori relever d’ambitions artistiques
: au nom de ce qui le point, en tant qu’individu, dans l’affaire
Romand, il ambitionne de se lancer dans une quête dont l’objectif
déclaré est non pas de plaire mais de comprendre, et faire comprendre.
Son projet relèverait donc du legein plutôt que
du poiein. Toutefois, l’individu Emmanuel Carrère est aussi
(surtout ?) un écrivain - ce qu’atteste notamment sa conviction
d’une morale de la forme (« techniquement et
moralement, les deux vont de pair » - p. 205-206). De plus,
on aura remarqué que ce à quoi il est particulièrement sensible
dans l’affaire Romand, ce n’est pas tant le meurtre de tous les
membres d’une famille par le père que le mensonge érigé en mode
de vie. En d’autres termes, ce qui le fascine, c’est surtout la
capacité de Jean-Claude Romand à produire des assertions feintes,
non pas dans quelque univers fictionnel, mais dans le monde réel [19]
- se comportant en permanence, si l’on peut dire,
en romancier de sa propre existence ; et ce avec un indéniable
succès auprès de son « public », du moins jusqu’au drame
final. Or,
le moins que l’on puisse dire est que ces préoccupations d’écrivain
informent très fortement L’Adversaire, aussi bien
sur le plan thématique que sur le plan rhématique. Emmanuel Carrère,
en raison de ses préoccupations éthiques (partiellement fondées
sur des convictions relevant du christianisme), a beau se situer
aux antipodes du De l’assassinat considéré comme un des beaux
arts de Thomas de Quincey, son souci de la forme le
conduit me semble-t-il à produire, à partir d’une réalité criminelle,
un objet - au moins potentiellement - esthétique ; c’est-à-dire
à proposer (quand bien même involontairement) à ses lecteurs une
forme de jouissance de l’horreur [20]
. C’est qu’en effet l’auteur n’est pas seul à décider
du statut, esthétique ou non, de ses productions - le diagnostic
de littérarité n’advenant réellement que dans le cadre d’une relation
de coopération avec le lectorat. Or, la tension de L’Adversaire
entre récit factuel et récit fictionnel contribue fortement
selon moi à la production de l’intérêt lectoral, prolongé en une
forme de jouissance, dans la mesure où ce texte est susceptible
de nous dispenser à la fois les plaisirs de la lecture romanesque
et ceux de la lecture de l’enquête journalistique ; d’autant plus
que les séquences métatextuelles tendent à relativiser cette dichotomie
en harmonisant ses deux pôles constitutifs.
Aussi, si L’Adversaire
ne relève pas d’un régime de littérarité constitutif (il ne
s’agit pas d’un récit de fiction), ses particularités rhématiques
et thématiques peuvent inciter à lui reconnaître une littérarité
conditionnelle. Sur le plan rhématique, à l’adoption ponctuelle
d’une narration hétérodiégétique, au recours aux focalisations
internes, à l’usage du discours indirect libre, à la pratique
du récit itératif, il faudrait ajouter certains faits de style
: notamment diverses comparaisons et métaphores [21] , ou
reprises formulaires [22] . Il
est sans doute très délicat, voire peu fiable, de bâtir un diagnostic
de littérarité sur la détection d’un ensemble d’écarts avec un
hypothétique (et problématique) état de la langue qui, lui, relèverait
d’un « degré zéro » du style, mais dans la mesure où
ces traits sont tout de même clairement marqués et fortement
connotés (en regard d’une forme de code culturel implicite), de
nombreux lecteurs peuvent y voir une confirmation de la dimension
« littéraire » du texte. De
plus, un récit ne se réduisant pas à ses particularités formelles,
comme l’écrit Genette :
« Rien ne garantit a priori
que les littérarités conditionnelles [...] soient inévitablement
de critère rhématique. Un texte de prose non-fictionnelle peut
fort bien provoquer une réaction esthétique qui tienne non à sa
forme, mais à son contenu [...] » [23]
« [...] l’éventuel jugement esthétique
portera non sur le texte, mais sur un fait qui lui est extérieur,
ou supposé tel, et dont, pour parler naïvement, le mérite esthétique
ne revient pas à son auteur [...] » [24]
La possibilité
d’appliquer ces observations à L’Adversaire ne me semble
guère souffrir de contestation : ce qui est susceptible de captiver
les lecteurs dans un tel récit, c’est bien sûr également le contenu
narratif proprement dit, c’est-à-dire les particularités du fait
divers considéré en lui-même [25] . Dans cette perspective, L’Adversaire
serait alors oeuvre bicéphale, produite non seulement
par le romancier, mais aussi par Romand lui-même - sans qu’il
soit aisé d’établir la part qui revient à chacun d’entre eux.
Notre
fascination, si fascination il y a, est-elle due au narré, ou
à la narration [26]
? A un mixte des deux ; plaisir ambigu dont l’hybridité
correspond à celle de l’objet qui la provoque, L’Adversaire,
« crime ou prière » (p. 222), récit au statut indécidable,
estompant les frontières entre la fiction et son autre.
F.
W.
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NOTES
[1] Cette
étude consiste en une version modifiée et développée d’un article
originellement paru sous le même titre dans la revue Roman
20-50 (n° 34, décembre 2002, pp. 107-124) de la Faculté des
Lettres de Lille. Nous remercions chaleureusement Yves Baudelle,
directeur de cette publication, qui nous a aimablement permis
de publier cette étude sur vox-poetica.
[2] Alors que Gérard Genette accueille avec
une apparente satisfaction les échanges entre récit fictionnel et récit factuel, Dorrit Cohn cherche
quant à elle à mettre en évidence les spécificités inhérentes
au seul récit de fiction. La première attitude relève d’une incontestable
ouverture, quand la seconde manifeste, au moins à terme, une aspiration
à la fermeture. Toutefois, dans la mesure où par-delà leurs différents
objectifs ces recherches impliquent une prise en compte de phénomènes
non exclusivement fictionnels, elles me semblent posséder en commun
une dimension que je qualifierai d’ouverte - par opposition à un repli de principe
sur la seule fiction littéraire.
[3] Gérard Genette, « Récit fictionnel,
récit factuel », dans Fiction et diction, 1991, p.
66.
[5] Sauf exception, signalée dans le corps
du texte, toutes les références à L’Adversaire renvoient
à l’édition originale (Paris, P.O.L., 2000).
[6] Gérard Genette, « Frontières du récit »,
dans Figures II, 1969, p. 49-69.
[7] Dans le cas de l’édition originale, la
concurrence des deux « incipit » occasionne d’emblée une rupture avec les habitudes lectorales,
puisqu’elle consacre un refus de trancher entre récit factuel
et récit fictionnel. La réédition, quant à elle, en conférant
à la première page un statut de péritexte, privilégie me semble-t-il
la dimension factuelle du récit, ainsi explicitée en préambule,
et tend à faciliter la lecture qui va suivre en relativisant dès
son « origine » l’ampleur et la portée de l’ambiguïté
statutaire de L’Adversaire.
[8] En effet, l’avant-dernière page de cette
longue séquence en narration hétérodiégétique comporte tout de
même des traits énonciatifs dignes d’être relevés, car
ils renvoient à l’auteur-narrateur comme origine locutive du récit
: « [...] ils avaient vu leur mort - que nous verrons
tous, qu’ils avaient atteint l’âge de voir sans scandale [...] »
(p. 26 - je souligne). La substitution aux temps du passé du futur
de l’indicatif, et aux tours impersonnels d’un « nous »
inclusif constituent bien autant d’empreintes du procès d’énonciation
dans l’énoncé.
« Ils auraient dû voir Dieu et
à sa place ils avaient vu, prenant les traits de leur fils bien-aimé,
celui que la Bible appelle le satan, c’est-à-dire l’adversaire. »
(ib. - je souligne). En dépit du tour impersonnel,
ce passage, dans la mesure où il consiste en une explicitation
du titre de l’ouvrage où il figure, constitue une métalepse, et
contribue lui aussi à révéler rétroactivement la mainmise de l’auteur-narrateur
sur la séquence en narration hétérodiégétique dont nous achevons
la lecture.
[9] Tel est le « risque » que nous
fait précisément courir la lecture de De Sang froid. Si
l’on ajoute à l’efficacité des procédés de fictionalisation mis
en oeuvre dans ce texte l’éloignement historique à l’égard du
fait divers criminel où il trouve son origine, il me semble que
nous pouvons à l’heure actuelle lire De Sang froid comme
un roman, dont l’authenticité référentielle ne nous importerait
guère plus que celle du viol relaté dans Sanctuaire de
Faulkner, par exemple. Notre sensibilité à une telle réussite
esthétique tendrait donc à supplanter une éventuelle réflexion
d’ordre éthique - l’occasion de rappeler que si esthétique et
éthique ont très fréquemment partie liée, les deux domaines ne
sont ni consubstantiels ni rigoureusement superposables.
[10] Mais L’Adversaire contient également
un phénomène inversement symétrique : à la page 164, la restitution
des propos échangés dans le cadre du procès est « fictionalisée »
(partiellement du moins) par des notations entre parenthèses d’apparence
didascalique : « (sanglot) », « (gémissement) »,
(« spasme »), etc. L’authenticité des paroles rapportées
est ainsi quelque peu parasitée par la dimension théâtrale des
indications parenthétiques.
[11] Toutefois, il faut convenir que le statut
de Luc Ladmiral est particulièrement ambigu ; notamment parce
qu’il n’apparaît pas sous son vrai nom dans ce récit (voir L’Adversaire,
p. 205), dont il constitue en outre le point focal « initial ».
Les ressources conjuguées de l’onomastique et de la focalisation
contribuent ainsi, par-delà sa dimension référentielle (dans le
monde réel, il existe un ancien ami de Jean-Claude Romand prénommé
Luc), à en faire l’un des principaux vecteurs de fictionalisation
de L’Adversaire.
[12] Il importe cependant de mentionner un phénomène
beaucoup plus troublant, en raison même de son ambiguïté. Soit
cet extrait de L’Adversaire : « Ses oreilles bourdonnaient
comme s’il avait été au fond de la mer. Son cerveau lui faisait
mal, il aurait voulu pouvoir le retirer de son crâne et le donner
au lavage. En rentrant de Strasbourg, où ils avaient fêté la Saint-Sylvestre
chez des amis médecins, Florence a fait une lessive et il est
resté dans la salle de bains où se trouvait la machine à regarder
derrière le hublot le linge qui se tordait mollement dans l’eau
très chaude. » (p. 151), qu’on confrontera à ce passage de
La Moustache : « Le soleil filtrait à travers des
stores vénitiens, on n’entendait aucun bruit, sinon celui, lointain,
d’une machine à laver qui devait tourner quelque part dans l’immeuble.
La lente et molle torsion du linge, observée à travers le hublot,
était une image apaisante. Il aurait voulu, de même, laver, essorer
longuement son cerveau malade. » (p. 107), ou à cet autre
encore, prélevé dans La Classe de neige : « Un bourdonnement
léger, apaisant, venait peut-être de ses oreilles, peut-être d’une
machine à laver, quelque part dans le chalet. Derrière le hublot,
le linge tournait en se tordant lentement dans l’eau très chaude. »
(p. 81). Compte tenu de la tonalité dominante de L’Adversaire,
il serait pour le moins réducteur d’identifier ici un pur et simple
phénomène d’auto-impli-citation, à valeur de clin d’oeil ludique
adressé par Emmanuel Carrère aux lecteurs attentifs de son oeuvre
considérée comme ensemble supra-textuel. Dans la récurrence de
ce leitmotiv qui circule d’un texte à l’autre, en régime
fictionnel ou non, je serais plutôt tenté de lire un point de
fixation obsessionnel, qui relèverait tout autant de la signature
que de la « saignature ». Par ce phénomène de reprise,
Emmanuel Carrère unifierait ainsi son oeuvre par-delà les différences
esthétiques et statutaires qui distinguent ses volumes constitutifs
; ce que vient me semble-t-il confirmer la présence de bien des
« motifs » de L’Adversaire dans les textes antérieurs
: fascination pour le brouillage des frontières entre imaginaire
et réalité dans Bravoure comme dans Je suis vivant et
vous êtes morts, angoisse de la fragilité identitaire dans
La Moustache, obsession du mal dans La Classe de neige, etc.
[13] Roland Barthes, « L’effet de réel »
(1968), repris dans Littérature et réalité, 1982, p. 89.
[14] Comme le signale Gérard Genette, Palimpsestes,
1982, p. 450.
[15] A cette occasion nous est révélée une autre
facette de l’activité d’écriture essentiellement polygraphique
d’Emmanuel Carrère : romancier, biographe, auteur et correcteur
de scénarios (voir L’Adversaire, p. 99), il est également
devenu, pour les besoins de son enquête, journaliste pour le compte
du Nouvel Observateur. L’existence et la priorité chronologique
de ces écrits journalistiques peuvent partiellement expliquer
le désir de Carrère de rompre avec ce moule dans le cadre de L’Adversaire.
[16] La temporalité narrative fait en effet,
dans L’Adversaire, l’objet d’un traitement très particulier,
surtout pour tout ce qui a trait à l’ordre. Si, à la relecture,
on distingue clairement qu’après le début in medias res (p. 9-27) le récit renoue globalement avec l’ordre chronologique
(suivant l’évolution de Romand de son enfance jusqu’aux meurtres
successifs - telle qu’a permis de la mettre en évidence l’enchaînement
des diverses phases du procès), à première lecture l’agencement
des divers éléments dans le « temps » du récit semble
beaucoup plus confus. Cela tient tout d’abord à la fonction perturbatrice
du début in medias res (découverte des corps de la famille Romand)
qui s’il se situe - et pour cause - avant le procès, constitue
dans une autre perspective le point d’orgue de l’évolution de
Romand, ces deux axes déterminant en quelque sorte des temporalités
concurrentes. Ainsi, dans la perspective judiciaire, tout ce qui
suit la page 27 relèvera de l’ordre chronologique, mais dans la
perspective de l’individu Romand et de son évolution constituera
une vaste analepse. Ce décalage tient au fait que le procès est
ici approximativement assimilable à un récit métadiégétique, dont
l’énonciation serait chronologique mais les énoncés analeptiques.
Or, ce pseudo-enchâssement vient encore compliquer les choses,
dans la mesure où l’auteur-narrateur insiste à la faveur de séquences
métatextuelles récurrentes sur sa propre énonciation « englobante »,
insistance qui morcelle le récit du procès et de ses découvertes
: « Je les [les photos des enfants Romand] regarde en écrivant
cela, je trouve qu’Antoine ressemble un peu à Jean-Baptiste, le
cadet de mes fils, j’imagine son rire [...] et moi aussi j’ai
envie de pleurer. » (p. 32). En outre, ces références au
présent de l’écriture entrent dans une relation de relative contradiction
avec la temporalité rétrospective dominante du récit de
la genèse de L’Adversaire, qui prend fin au moment où l’écrivain s’apprête à écrire
le texte dons nous achevons la lecture... On constate donc que
l’extrême difficulté qu’on éprouve à établir une ligne d’histoire
dominante vient considérablement compliquer l’analyse du texte
en termes de consécution, c’est-à-dire d’ordre narratif.
Toutefois, il est bien sûr possible d’esquisser
une schématisation de type tabulaire :
1°) Carrère raconte qu’il écrit (présent
d’énonciation)
2°) Carrère raconte la genèse de L’Adversaire
(perspective rétrospective)
3°) Carrère raconte la découverte des corps
(point de vue de Luc Ladmiral)
4°) Carrère raconte les étapes successives
du procès
5°) Carrère raconte les découvertes auxquelles
donnent lieu ces étapes successives (multiplication des points
de vue) ; mais cette « mise à plat » ne rend pas compte
de l’interpénétration des multiples lignes d’histoire, ni de la
présence, au sein de chacune d’entre elles, d’analepses et de
prolepses...
Or, il est capital de ne pas occulter ces
phénomènes de brouillage de l’ordre narratif, car ils contribuent
très fortement à éloigner le texte des canons du récit factuel
(du moins du récit d’enquête journalistique), et sont donc à la
base de son ambiguïté statutaire.
[17] Lettre de Jean-Claude Romand à Emmanuel
Carrère, datée du 10/12/1996. Il n’est pas indifférent que cette
spécification de l’objectif d’Emmanuel Carrère émane de Jean-Claude
Romand. On constate ainsi qu’au fil de leur correspondance s’est
mise en place une relation de collaboration : Romand ne se contente
pas, si j’ose dire, de « fournir » le contenu narratif,
mais valide et cautionne les choix scripturaux de Carrère, et
de la sorte devient en quelque façon « co-auteur » de
L’Adversaire - qui à plus d’un titre est son histoire.
Selon ce qu’il affirme - propos invérifiables -, il aurait même
à sa façon anticipé (pour des raisons qui lui étaient propres)
le projet d’écriture d’Emmanuel Carrère, jusque dans son ambiguïté
statutaire : « Il dit qu’au fil des années il avait rempli
sans vraiment prendre la peine de les dissimuler des dizaines
de carnets de textes plus ou moins autobiographiques, qui avaient
l’apparence de la fiction pour dérouter Florence si elle tombait
dessus et en même temps serraient la réalité d’assez près pour
valoir un aveu. » (L’Adversaire, p. 148). Que ces
affirmations soient ou non véridiques, elles témoignent en tout
cas d’une étonnante forme de symbiose entre Romand et Carrère.
[18] Lettre d’Emmanuel Carrère à Jean-Claude
Romand, datée du 21/11/1996.
[19] Même
si, comme l’ont démontré les travaux des philosophes du langage
(en particulier ceux de John Searle, notamment Sens et expression,
Paris, Ed. de Minuit, 1982 pour la traduction française), les
assertions présentes dans l’énoncé de fiction ne sauraient être
assimilées à des mensonges, puisqu’elles ne sont pas sous-tendues
par l’intention de tromper.
[20] Et je ne suis pas du tout certain qu’à
la lecture de L’Adversaire nous fassions tous preuve de
la grandeur d’âme qui a guidé Emmanuel Carrère au fil de son entreprise.
Cela constituerait sans doute une déception pour l’écrivain, mais
il me semble que le goût du sensationnel ainsi qu’une forme de
fascination morbide sont appelés à jouer ici le rôle d’un aiguillon
puissant chez bien des lecteurs. Dans la terminologie proposée
par Vincent Jouve (La Lecture, 1993), il faudrait dire
que si Emmanuel Carrère entend solliciter chez ses lecteurs les
capacités analytiques du « lectant jouant » et surtout
du « lectant interprétant », il ne saurait pour autant
empêcher un investissement massif du « lu » (« l’inconscient
du lecteur réagissant aux structures fantasmatiques du texte »,
op. cit., p. 34) ; et n’a de plus guère intérêt à le faire,
puisque ces mécanismes de participation imaginaire et affective
constituent l’une des conditions de possibilité de l’activité
lectorale. Par-delà les limites de cet article, il serait d’ailleurs
intéressant d’étudier les particularités de la mobilisation des
instances lectrices face à des écrits non-fictionnels.
[21] Quelques exemples, parmi bien d’autres
: « c’était comme une source qui jaillit dans le désert »
(p. 117), « ses doigts s’étaient mis à bouger comme des guêpes
ivres » (p. 144), « il se conduisait comme un roi de
jeu d’échecs qui, menacé de toutes parts, n’a qu’une case où aller »
(p. 147), « l’avocat écoutait ce témoin de la défense avec
un sourire de chat qui digère » (p. 199), etc.
[22] Par exemple, « le dentiste qui ne
se laissait pas mener par le bout du nez » (p. 129, 130,
146, 147), ou encore : « Jean-Claude et Florence étaient des témoins
très demandés. Nul ne doutait que ce serait bientôt leur tour. »
(p. 86) / « Jean-Claude et Florence étaient des parrain et
marraine très demandés et nul ne doutait que ce serait bientôt
leur tour. » ( |