L’Europe et ses memoires. Resurgences et conflits (Enzo Traverso)
En décembre 2007, à l'issu d’un long débat qui a touché en profondeur la société civile, les Cortes espagnoles ont voté une loi de reconnaissance et de réparation — tout au moins symbolique — pour les victimes des crimes perpétrés sous la dictature franquiste. On pourrait longuement discuter des vertus et des limites de cette loi, mais ce qui frappe le plus, d’un point de vue historiographique, c’est d’abord son appellation d’usage : « loi de mémoire historique » (ley de memoria histórica), car elle réunit deux concepts, mémoire et histoire, que les sciences sociales ont essayé de séparer tout au long du xxe siècle. Depuis Maurice Halbwachs jusqu’à Aleida Assmann, en passant par Pierre Nora et Josef H. Yerushalmi, il est impératif, dans les sciences sociales, de ne pas les confondre. (Lire la suite)
L'Histoire comme champ de bataille (entretien avec Enzo Traverso)
Enzo Traverso, vous êtes professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie (Amiens) et un éminent spécialiste de la question du totalitarisme au XXe siècle. Parmi vos ouvrages les plus connus, l’on peut citer La Violence nazie (La Fabrique, 2002), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007), Les Juifs et l’Allemagne (La Découverte, 1992), Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (La Découverte, 1994), Le Passé : modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique (La Fabrique, 2005). Vous venez de publier, aux éditions de La Découverte, L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle. Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de cet ouvrage ? S’agit-il véritablement d’un livre engagé, comme vous l’écrivez dans votre préface, ou plutôt d’une réflexion méthodologique qui, dans le contexte intellectuel actuel, devient de facto un acte d’engagement ? Vous considérez-vous comme un historien engagé ?
Aujourd’hui, la notion d’historien engagé est devenue problématique. L’ère de l’intellectuel engagé est révolue déjà depuis un moment et ceux qui affichent leurs «?engagements?» sont souvent des caricatures du vrai intellectuel engagé de l’époque où cette notion avait encore un sens.
Cela étant dit, je reconnais que, dans L’Histoire comme champ de bataille aussi bien que dans plusieurs autres livres, je reviens sur ma propre trajectoire intellectuelle. Peut-être parce que j’appartiens à une génération qui concevait l’engagement comme un engagement partisan. Peut-être aussi parce que l’époque de l’historien engagé au sens gramscien du terme, de l’intellectuel comme porte-parole d’un groupe, d’une classe, se chargeant d’élaborer une vision du monde, cette époque est révolue. À ce titre, je ne peux que rappeler l’éclairante analyse de Zygmunt Bauman : il montre comment s’est opéré le passage de l’intellectuel législateur qui, de Zola à Sartre, fixait un horizon éthico-politique à l’espace public et indiquait les valeurs pour lesquelles il fallait s’engager, à l’intellectuel interprète devenu un simple opérateur communicationnel établissant des liens entre les différents segments d’une société fragmentée. (lire la suite)
Écrire l’histoire A la charniere des Lumieres et du Romantisme (sur Fiona McIntosh-Varjabedian, Écriture de l’Histoire et regard retrospectif. Clio et Épimethee)
Avec ce nouvel essai, Fiona McIntosh-Varjabédian poursuit ses recherches sur les relations entre fiction et histoire et l’étude comparée des écrits historiographiques. Le titre de l’ouvrage est mis sous le signe du moins malin des deux frères bien connus de la mythologie grecque : Prométhée a su voir venir les choses, alors qu’Épiméthée, lui, n’a pu s’en rendre compte qu’après-coup. Associer Clio à Épiméthée, c’est assumer le regard rétrospectif de l’histoire, tout en la marquant d’un signe pessimiste. Nous ne pouvons que ramasser les miettes ; jamais l’histoire et son écriture ne pourront pleinement ressusciter les faits antérieurs. Tout au plus pouvons-nous tenter d’en reconstituer le monument ou le fil avec ce qui nous reste. Mais alors, dans ce travail de reconstitution, quelle est la part d’invention ? L’histoire se définit par un statut particulier, « ni pur récit factuel, ni pure fiction » (p. 8), une discipline du croisement, de l’hybridation, qui interroge les limites du vrai et de la fiction en même temps que les siennes propres. Avec cette étude, Fiona McIntosh-Varjabédian offre aux chercheurs en histoire, en philosophie de l’histoire et en littérature, la possibilité de dépasser l’opposition entre, d’un côté, les historiens de « métier » – pour reprendre l’expression de Marc Bloch –, dont une grande partie se revendiquent de l’École des Annales et d’une conception scientifique et objective de l’histoire, et, d’un autre côté, les penseurs de la narration historique dans le moment du linguistic turn qui soulignent au contraire la part de manipulation subjective des faits dès lors qu’on en rend compte par des moyens discursifs, et même plus, par une configuration narrative. (Lire la suite)
La responsabilite de l'ecrivain (entretien avec G. Sapiro)
Dans La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle) vous retracez la façon dont se constitue, à partir de la Restauration, le pouvoir symbolique de l’écrivain et vous démontrez que le procès littéraire joue un rôle clé dans la reconnaissance du pouvoir « performatif » de l’écrit. Ce qui frappe en premier lieu, à la lecture de votre livre, c’est à la fois l’ampleur des recherches (historiographiques, sociologiques, littéraires) sur lesquelles celui-ci repose mais aussi le choix risqué, bien que méthodologiquement prégnant, de retracer l’évolution de la responsabilité de l’écrivain à partir des procès littéraires dont certains sont déjà très bien connus du public. Comment avez-vous eu l’idée de cette approche ? Combien de temps le travail sur ce projet vous a-t-il pris ?
Cette recherche s’inscrit dans le droit fil de mon précédent livre, La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999), issu d’une thèse soutenue en 1994 : il portait sur les choix politiques des écrivains français sous l’Occupation allemande et, plus largement, sur la question de la perte d’autonomie du champ littéraire en temps de crise nationale, de censure et de répression. Le deuxième chapitre de cet ouvrage s’intitule « La responsabilité de l’écrivain », il retrace la généalogie de ce qu’on a appelé la « querelle des mauvais maîtres » : les écrivains les plus reconnus de l’entre-deux-guerres, à commencer par André Gide, ont été accusés d’être responsables de la défaite de 1940 ; on leur reprochait leur immoralisme, leur subjectivisme, leur pessimisme, leur défaitisme… Lire la suite
AutoritÉ et responsabilitÉ de l’Écrivain :
les conditions d’Émergence de la figure de l’intellectuel prophÉtique sous la TroisiÈme RÉpublique (gisÈle sapiro)
Selon Michel Foucault, la « fonction-auteur » est un principe de classification des discours – l’attribution d’une série de discours à un nom propre d’auteur – qui se caractérise par le fait qu’elle est objet d’appropriation. Historiquement, l’appropriation de l’œuvre comme propriété par son auteur ne fut que secondaire par rapport à cet autre type d’appropriation ou d’imputation de paternité qu’est la responsabilité pénale. Avant d’être un bien, un produit, explique Foucault, le discours a été un acte, susceptible d’être puni. Imposée par les pouvoirs afin de contrôler la circulation des discours, l’imputation de paternité fut assumée par les hommes de lettres et retournée contre l’Etat dans leur combat pour la reconnaissance de la propriété de leur œuvre et de leur droit moral sur elle. La responsabilité pénale est donc consubstantielle de l’émergence de la figure moderne de l’auteur. Lire la suite
La vÉRITÉ SUR jean-philippe (Frank Wagner)
Nous aurait-on changé Jean-Philippe Toussaint ? Telle est la question que pose, avec une évidence accrue, le dernier roman en date de l’écrivain, La Vérité sur Marie. Certes, comme à l’accoutumée, les recensions critiques dans la presse spécialisée ont presque unanimement été élogieuses et enthousiastes ; certes, les chroniqueurs y ont bien plutôt insisté sur la cohérence de l’œuvre. Pourtant, à les lire avec attention, s’esquisse le constat d’une inflexion notable de la trajectoire de l’écrivain. Ainsi du compte-rendu de Marie Desplechin dans « Le Monde des Livres » qui, sur fond de permanence, signale tout de même un changement digne d’être relevé - « diagnostic » cautionné par un propos rapporté de l’auteur Lire la suite
Fiction et cultures
La fiction est-elle une notion contemporaine ? La réflexion sur la fiction et sa pratique institutionnalisée sont-elles l’apanage de l’Occident ? Quelle définition de la fiction faut-il adopter pour embrasser la pluralité de ses usages, dans le temps et dans l’espace ? (Lire l'article)
L’Ecriture de l’histoire
Fiona McIntosh-Varjabédian : L’écriture de l’histoire et la légitimité des études textuelles : Peut-on encore parler de linguistic ou de cultural turn en littérature générale et comparée ?